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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Cette somme inattendue rendait donc à Jérôme un peu de sa dignité. Il allait pouvoir se libérer.

Dans sa hâte d'annoncer la nouvelle à sa femme, il se dirigeait vers la porte, tout en décachetant la seconde enveloppe, dont l'écriture vulgaire ne lui rappelait rien, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait :

« Monsieur,

« Il faut que je vous dise qu'il m'arrive une chose qui ne fait pas de chagrin pour moi, au contraire, et malgré tout j'en suis bien heureuse, parce que j'en ai trop souffert d'être seule, mais je suis chassée de ma place à cause de ça et désespérée, et je ne crois pas que vous continuerez à m'abandonner sans ressources pour un moment pareil, parce que voilà que je ne peux plus trouver de place, ça commence à se voir trop, et je n'ai plus que 30 francs 10 sous, ni non plus pour élever ensuite l'enfant que je voudrais nourrir moi-même comme ça se doit.

« Aussi je ne vous fais pas reproche, mais j'espère que la présente vous trouvera en bonne posture pour moi, parce qu'il faut venir à mon secours demain ou après-demain ou jeudi sans faute, sans ça qu'est-ce que je deviendrais.

« Celle qui vous aime fidèlement

« V. LE GAD. »

D'abord, il ne comprit pas. « Le Gad ? » Et tout à coup : « Victorine… Cricri ! »

Alors il revint sur ses pas et s'assit, tournant le feuillet entre ses doigts. « Demain ou après-demain… » Il déchiffra la date du timbrage et calcula : cette lettre attendait depuis deux ans ! Pauvre Cricri ! Qu'était-elle devenue ? Qu'avait-elle pensé de son silence ? Qu'était devenu l'enfant ? Il se posait ces questions sans émotion véritable, et la physionomie apitoyée qu'il avait prise à son insu était conventionnelle. Cependant un petit corps pudique et frémissant, deux yeux candides, une bouche de fillette, se ranimaient dans son souvenir, avec une précision de plus en plus troublante…

Cricri… Comment donc l'avait-il connue ? Ah ! chez Noémie, qui l'avait amenée de Bretagne. Et ensuite ? Il se souvenait assez mal de cet hôtel de banlieue, où il l'avait cachée une quinzaine de jours. Pourquoi l'avait-il quittée ?… Il se rappelait mieux leur rencontre, deux années plus tard, pendant une fugue de Noémie ; et il revit très nettement la mansarde de domestique où il était monté à la tombée du jour, puis cet hôtel meublé de la rue Richepanse où il l'avait installée, repris pour elle d'une passion qui avait duré deux ou trois mois — peut-être davantage ?

Il relut le billet, la date. Une chaleur connue envahissait son cerveau, troublait sa vue. Il se leva, but un verre d'eau, glissa dans sa poche la lettre de Cricri, et, tenant à la main l'avis du banquier, il partit à la recherche de sa femme.

Une heure après, il prenait le train pour Paris.

Ses premiers pas hors de la gare Saint-Lazare, à dix heures du matin, dans le soleil de septembre, lui causèrent un joyeux vertige. Il se fit conduire à la banque ; il piaffait devant les guichets ; et, lorsqu'il eut signé son reçu, plié les billets dans son portefeuille, lorsqu'il put enfin s'élancer dans la voiture qui l'attendait, il eut l'impression qu'il échappait cette fois pour toujours aux ténèbres de ces dernières semaines, qu'il ressuscitait à la vie.

Alors, à travers Paris, de concierge en concierge, il entreprit une série de démarches compliquées et d'abord infructueuses, qui l'amenèrent, vers deux heures de l'après-midi et sans qu'il eût pris le temps de déjeuner, chez une dame Barbin qu'on appelait aussi Mme Juju. Elle était sortie. Mais la bonne, qui était jeune et bavarde, déclara qu'elle connaissait bien cette demoiselle Le Gad, « autrement dit Mlle Rinette » :

— « Seulement, à l'hôtel où elle a sa chambre, elle ne vient jamais que le mercredi : son jour de sortie. »

Jérôme rougit, mais ce fut un trait de lumière :

— « Je sais bien », insinua-t-il, avec un sourire informé. « Aussi est-ce de l'autre adresse, que j'ai besoin. »

Ils se regardaient maintenant en camarades. « Elle est gentille », pensa soudain Jérôme. Mais il ne voulait songer qu'à Cricri.

— « C'est rue de Stockholm », dit enfin la bonne, en souriant.

Jérôme s'y fit conduire, mit pied à terre, et ne fut pas long à trouver l'endroit. Une tristesse insinuante — et qu'il ne s'avouait pas, quoiqu'il eût déjà à lutter contre elle, — remplaçait tous les sentiments qui, depuis le matin, l'animaient.

Le passage, sans transition, du grand jour extérieur aux savants clairs-obscurs de cette demeure, contribuait à le désorienter. Dans la chambre « japonaise » où on le fit entrer et qui n'avait de japonais qu'un éventail de bazar déployé sur le mur à la tête du lit, il restait debout, son chapeau à la main, en une pose dégagée, qui lui était impitoyablement renvoyée par une glace, de quelque côté qu'il tournât les yeux : il finit par s'asseoir sur l'extrémité du sofa.

Enfin la porte s'ouvrit en coup de vent : une fille, en tunique mauve, parut et s'arrêta net.

— « Ah !.. » fit-elle. Il crut qu'elle s'était trompée de chambre. Mais elle balbutia, reculant jusqu'à la porte qu'elle avait machinalement repoussée en entrant : « Vous ? »

Il hésitait encore à la reconnaître :

— « C'est toi, Cricri ? »

Sans quitter Jérôme du regard, comme si elle se fût attendue à lui voir sortir une arme de sa poche, Rinette avança le bras jusqu'au lit, tira vers elle l'étoffe qui le recouvrait, et s'enroula dedans.

— « Qu'est-ce qu'il y a ? Quelqu'un vous envoie ? » demanda-t-elle.

Il cherchait désespérément les traits enfantins de Cricri sur le visage maquillé de cette jolie fille, un peu bouffie, aux cheveux coupés court ; il ne retrouvait même pas la voix fraîche et paysanne d'autrefois.

— « Qu'est-ce que vous me voulez ? » reprit-elle.

— « Je viens te voir, Cricri. »

Il parlait avec douceur. Elle s'y méprit, demeura perplexe une seconde ; puis, cessant de le regarder, elle sembla prendre son parti des événements.

— « Si vous voulez », dit-elle.

Et, sans abandonner encore le couvre-lit dans lequel elle s'était drapée, mais dégageant un peu la poitrine et les bras, elle s'approcha du sofa et s'assit.

— « Qui vous envoie ? » répéta-t-elle, le front baissé.

Il ne comprenait pas sa question. Debout, intimidé, il expliqua qu'il rentrait en France après un long séjour à l'étranger, qu'il venait seulement de trouver sa lettre.

— « Ma lettre ? » fit-elle, relevant les yeux.

Il reconnut l'éclat gris-vert de ses prunelles, restées pures. Il lui tendit l'enveloppe, qu'elle prit et considéra d'un air hébété.

— « Ben vrai ! », lança-t-elle, avec un regard de rancune. Un long moment, gardant la lettre à la main, elle secoua la tête de haut en bas. « Tout de même ! » reprit-elle. « Dire que vous ne m'avez même pas répondu ! »

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