Une heure après, il prenait le train pour Paris.
Ses premiers pas hors de la gare Saint-Lazare, à dix heures du matin, dans le soleil de septembre, lui causèrent un joyeux vertige. Il se fit conduire à la banque ; il piaffait devant les guichets ; et, lorsqu'il eut signé son reçu, plié les billets dans son portefeuille, lorsqu'il put enfin s'élancer dans la voiture qui l'attendait, il eut l'impression qu'il échappait cette fois pour toujours aux ténèbres de ces dernières semaines, qu'il ressuscitait à la vie.
Alors, à travers Paris, de concierge en concierge, il entreprit une série de démarches compliquées et d'abord infructueuses, qui l'amenèrent, vers deux heures de l'après-midi et sans qu'il eût pris le temps de déjeuner, chez une dame Barbin qu'on appelait aussi Mme Juju. Elle était sortie. Mais la bonne, qui était jeune et bavarde, déclara qu'elle connaissait bien cette demoiselle Le Gad, « autrement dit Mlle Rinette » :
— « Seulement, à l'hôtel où elle a sa chambre, elle ne vient jamais que le mercredi : son jour de sortie. »
Jérôme rougit, mais ce fut un trait de lumière :
— « Je sais bien », insinua-t-il, avec un sourire informé. « Aussi est-ce de l'autre adresse, que j'ai besoin. »
Ils se regardaient maintenant en camarades. « Elle est gentille », pensa soudain Jérôme. Mais il ne voulait songer qu'à Cricri.
— « C'est rue de Stockholm », dit enfin la bonne, en souriant.
Jérôme s'y fit conduire, mit pied à terre, et ne fut pas long à trouver l'endroit. Une tristesse insinuante — et qu'il ne s'avouait pas, quoiqu'il eût déjà à lutter contre elle, — remplaçait tous les sentiments qui, depuis le matin, l'animaient.
Le passage, sans transition, du grand jour extérieur aux savants clairs-obscurs de cette demeure, contribuait à le désorienter. Dans la chambre « japonaise » où on le fit entrer et qui n'avait de japonais qu'un éventail de bazar déployé sur le mur à la tête du lit, il restait debout, son chapeau à la main, en une pose dégagée, qui lui était impitoyablement renvoyée par une glace, de quelque côté qu'il tournât les yeux : il finit par s'asseoir sur l'extrémité du sofa.
Enfin la porte s'ouvrit en coup de vent : une fille, en tunique mauve, parut et s'arrêta net.
— « Ah !.. » fit-elle. Il crut qu'elle s'était trompée de chambre. Mais elle balbutia, reculant jusqu'à la porte qu'elle avait machinalement repoussée en entrant : « Vous ? »
Il hésitait encore à la reconnaître :
— « C'est toi, Cricri ? »
Sans quitter Jérôme du regard, comme si elle se fût attendue à lui voir sortir une arme de sa poche, Rinette avança le bras jusqu'au lit, tira vers elle l'étoffe qui le recouvrait, et s'enroula dedans.
— « Qu'est-ce qu'il y a ? Quelqu'un vous envoie ? » demanda-t-elle.
Il cherchait désespérément les traits enfantins de Cricri sur le visage maquillé de cette jolie fille, un peu bouffie, aux cheveux coupés court ; il ne retrouvait même pas la voix fraîche et paysanne d'autrefois.
— « Qu'est-ce que vous me voulez ? » reprit-elle.
— « Je viens te voir, Cricri. »
Il parlait avec douceur. Elle s'y méprit, demeura perplexe une seconde ; puis, cessant de le regarder, elle sembla prendre son parti des événements.
— « Si vous voulez », dit-elle.
Et, sans abandonner encore le couvre-lit dans lequel elle s'était drapée, mais dégageant un peu la poitrine et les bras, elle s'approcha du sofa et s'assit.
— « Qui vous envoie ? » répéta-t-elle, le front baissé.
Il ne comprenait pas sa question. Debout, intimidé, il expliqua qu'il rentrait en France après un long séjour à l'étranger, qu'il venait seulement de trouver sa lettre.
— « Ma lettre ? » fit-elle, relevant les yeux.
Il reconnut l'éclat gris-vert de ses prunelles, restées pures. Il lui tendit l'enveloppe, qu'elle prit et considéra d'un air hébété.
— « Ben vrai ! », lança-t-elle, avec un regard de rancune. Un long moment, gardant la lettre à la main, elle secoua la tête de haut en bas. « Tout de même ! » reprit-elle. « Dire que vous ne m'avez même pas répondu ! »