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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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« Tiens ton chien ou je lui tranche la gorge », fit Scarabello en descendant de sa barque, noire et fine.

Zuan prit Mosè par son collier de corde. « Pas bouger, couillon.

— À propos de petits chiens bien élevés… on ne dit pas bonjour à son maître ? », dit Scarabello en venant près de Mercurio. Il tendit vers lui une main gantée de noir, paume ouverte. « Donne-les-moi.

— Pourquoi ? Mercurio fit un pas en arrière.

— Elles sont à moi.

— Non, à moi, répondit Mercurio, tendu, vibrant de tout son corps. Je les ai gagnées honnêtement, par conséquent elles sont à moi. »

Scarabello le regarda, plissant un peu les paupières. « Tu es à moi. Et un tiers de ce que tu gagnes, peu importe comment, tu me le dois.

— Non. »

Scarabello ne se troubla pas. Il dépassa Mercurio et descendit dans le squero. Il regarda autour de lui, vit une masse à long manche, de celles qui servent à planter des piquets, la prit, s’approcha de la coque du navire, leva la masse et l’abattit avec force sur le bordage. Le bois gémit et se fendit. Scarabello leva de nouveau la masse et de nouveau l’abaissa. Le bois céda d’un coup.

Le vieux Zuan eut les larmes aux yeux.

« D’accord, allez, sept ! hurla Mercurio.

— T’es un sentimental. C’est une faiblesse. Mais je t’admire, tu sais ? », dit Scarabello en laissant tomber la masse à terre. « Je me contenterai de onze, aujourd’hui, continua-t-il en revenant près de lui et en tendant de nouveau la main ouverte. Tu diras à ton ami juif qu’à partir de maintenant c’est moi qui ramasse pour toi. T’auras ta part après. » Il prit les pièces de Mercurio et les fit tinter, l’une après l’autre, en les glissant dans sa bourse. « J’ai confiance en toi, fit-il en souriant et en lui donnant une chiquenaude sur la joue, mais tu sais ce qu’on dit… ne pas avoir confiance, c’est mieux. » Il se dirigea vers sa barque élégante. Avant de monter à bord, il se retourna et montra la caraque. « Tu parles d’une affaire… », et il éclata de rire.

Mercurio le regarda s’éloigner. Quand il eut disparu, il s’assit, visage tourné vers les pontons et les baraques à sa gauche. Il regardait la misère dont il avait eu la présomption de se croire libéré. À présent, il lui semblait qu’il n’avait pas d’échappatoire, qu’il ne s’en sortirait jamais. Il écouta la haine, la colère et le désespoir qui grandissaient en lui, comme autrefois, et redevenaient les maîtres de sa vie.

« Je vais le tuer », dit-il tout bas, d’une voix sombre.

Il entendit le vieux Zuan approcher.

« Ne le laisse pas te prendre ton navire, lui dit-il.

— C’est pour ça que je vais le tuer.

— Ne le laisse pas te le prendre… maintenant.

— Qu’est-ce que tu veux dire, vieil homme ? demanda Mercurio, les yeux plissés comme des fentes.

— Regarde comment tu es assis. Tu tournes le dos à ton bateau. À ton rêve. À ton espoir, fit Zuan. La haine te l’a déjà pris. »

Mercurio eut la sensation d’être à la croisée des chemins. Il y avait une profonde vérité dans les paroles du vieux marin. C’était le moment de faire des choix. Et ces choix conditionneraient son avenir. « Qu’est-ce que je dois faire, alors ? », demanda-t-il, conscient de l’importance de ce moment.

Zuan le regarda en hochant la tête. « Putain de bordel de misère, mon gars ! T’es con ? s’exclama-t-il. Tourne-toi ! Il suffit que tu changes de position et que tu te retournes. Ton bateau est là. »

61

« C’est une plaisanterie ! lança Isacco en accélérant le pas. Une plaisanterie pure et simple ! Et vous le savez, capitaine !

— Je me suis informé, répondit calmement Lanzafame, qui marchait à ses côtés. Ce Scarabello est dangereux. Ce n’est pas un simple protecteur de putains, c’est un véritable criminel à la tête d’une organisation. Donc arrête, docteur, et dis-moi plutôt merci. »

Isacco se retourna. Quatre hommes de Lanzafame les suivaient, armés. Et cinq autres, sous les ordres de Serravalle, seraient au Castelletto dans la matinée. Depuis trois jours, depuis que Scarabello avait une nouvelle fois menacé Isacco, le cinquième étage de la Torre delle Ghiandaie était gardé. « Même le doge n’a pas une protection pareille, souffla-t-il.

— Alors tu devrais te sentir important, dit Lanzafame.

— Allez au diable vous aussi, capitaine. »

Lanzafame sourit. « Et ta fille, raconte-moi. Je vois beaucoup de monde dans sa boutique. Elle va devenir plus riche que toi, on dirait.

— On dirait… oui, marmonna Isacco.

— Souris donc, pour une fois. C’est une bonne nouvelle, non ? », fit Lanzafame en lui tapant sur l’épaule.

Isacco retint un sourire, pour ne pas lui donner satisfaction, mais dit : « Je suis très fier d’elle ». Puis il chiffonna sur sa tête son bonnet d’un jaune éclatant, à bandes latérales presque orange. « Pourquoi croyez-vous donc que je garde cette affaire-là sur la tête ? C’est un bonnet de Giuditta, elle l’a fait pour moi, et me l’a offert. Si je n’étais pas fier de ma fille, vous croyez que je me promènerais ainsi attifé ? »

Lanzafame éclata de rire. « Ralentis un peu, lui dit-il alors en lui attrapant le bras. J’ai pas encore bu aujourd’hui, et je me sens faible. »

Isacco secoua la tête. « Vous êtes faible parce que vous buvez, pas parce que vous ne buvez pas. Le vin vous trouble les idées au point de vous faire voir les choses à l’envers.

— J’ai pas envie d’un sermon, docteur », répondit Lanzafame avec une pointe de mauvaise humeur dans la voix.

Ils firent quelques pas en silence. Puis Isacco dit : « Pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous faire un sermon.

— Mais si. Je sais que tu le fais pour mon bien, répondit Lanzafame. Et tu as raison…

— Mais ? »

Lanzafame ne répondit pas.

Isacco traversa en silence le pont sur le rio. Il savait qu’il devait se taire. Le silence est parfois plus efficace que les discours.

« Si je ne bois pas, j’ai les mains qui tremblent, finit par dire le capitaine.

— Et boire fait cesser le tremblement ? demanda distraitement Isacco.

— Je ne peux pas supporter ça, Isacco, dit Lanzafame d’une voix faible, vaincue. Regarde. » Il tendit la main. « Elle tremble comme celle d’une fille. » Ils passèrent devant une taverne et Lanzafame faillit s’arrêter.

« Mais plus vous buvez, plus ça augmente, non ? », dit alors Isacco.

Lanzafame regarda encore vers la taverne. « Oui. Et chaque jour c’est pire.

— Donc, sachant que la logique n’est pas une opinion, chaque jour pourrait être meilleur, dit Isacco en souriant. Ne serait-ce que par amour pour la science, vous pourriez essayer.

— Essayer quoi ?

— Passer un jour sans boire.

— Un jour ?

— Oui. Aujourd’hui, par exemple.

— T’es en train de m’embobiner, là ?

— Je tente le coup. Mais vous êtes une tête de mule.

— Peut-être que je pourrais boire juste un ou deux verres, histoire de me remonter, et c’est tout. Celui qui m’achève, c’est toujours le dernier verre.

— Je ne crois pas, capitaine. Moi, j’ai l’impression que c’est le premier, au contraire.

— Quelle idiotie ! Le premier, je le tiens parfaitement.

— Sauf qu’après le premier vous n’arrêtez pas. Les verres vous roulent dans la gorge comme des pierres le long d’une pente. Vous ne contrôlez plus la bête. »

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