Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Il reprit le couloir, d’un pas flâneur, palpant de-ci, de-là la peinture laquée des murs, entrouvrant les portes devant lesquelles il passait, et jetant un coup d’œil curieux à l’intérieur, comme s’il visitait le logis d’un autre.
Revenu dans le vestibule, il s’arrêta devant la porte à deux battants de son cabinet de consultation. Il hésitait à entrer là. Enfin il tourna le bouton. Les fenêtres étaient closes. On avait roulé devant les bibliothèques les meubles recouverts de housses. La pièce paraissait encore plus grande. Le jour qui glissait par les lames des persiennes répandait une lumière diffuse, comme dans ces grands salons de province où l’on ne pénètre qu’aux jours de réception.
Il se rappela soudain les derniers jours de juillet 1914, les journaux qu’apportait Studler, les discussions, l’angoisse… Et les visites de son frère… Jacques n’était-il pas venu là, avec Jenny ? Le jour même de la mobilisation ?…
Appuyé au chambranle, le buste penché, il reniflait à petits coups : l’odeur était là, mieux conservée, plus pénétrante qu’ailleurs ; un peu différente aussi, plus aromatique… Au centre, le grand bureau ministre, dissimulé sous un drap, ressemblait à un catafalque d’enfant.
« Qu’est-ce qu’ils ont bien pu empiler là-dessous ? »
Il se décida à entrer et à soulever la toile. Le bureau disparaissait sous un amoncellement de paquets et de brochures. Depuis le début de la guerre, c’était là que la concierge apportait tout le fatras des imprimés, des prospectus, des journaux, des revues, et les multiples échantillons qu’envoyaient les laboratoires. « Qu’est-ce que ça sent ? » se dit-il. À l’odeur familière, se mêlait ici un parfum particulier, lourd, vaguement balsamique.
Machinalement, il déchira l’enveloppe de quelques périodiques médicaux, pour les feuilleter. Et brusquement, il pensa à Rachel. Pourquoi ? Pourquoi pas à Anne ? Pourquoi, précisément à celle qui n’était jamais entrée dans cette maison, et dont il n’avait pas évoqué le souvenir depuis des mois ? « Qu’est-elle devenue ? Où peut-elle être ? Quelque part, sous les tropiques, avec son Hirsch, loin de l’Europe, loin de la guerre… » Il jeta sur la cheminée plusieurs brochures qu’il souhaitait emporter au Mousquier. « Les médecins qui accaparent maintenant ces revues sont tous des vieux, non mobilisés… Une aubaine ! Ils en profitent, ils raclent leurs fonds de tiroir… » Il parcourait des yeux les sommaires. De temps en temps, d’une ambulance du front, un jeune trouvait le temps d’envoyer un bref rapport, sur un cas curieux. Des chirurgiens, surtout… « La guerre aura du moins servi à ça : à faire avancer la chirurgie… » Il restait là, piochant dans le tas, péchant de-ci de-là un fascicule qu’il envoyait sur la cheminée. « Si je pouvais seulement mettre au net mon article sur les troubles respiratoires infantiles, Sébillon me le prendrait sûrement dans sa revue… »
Un paquet, différent des autres, attira son attention, à cause des timbres bariolés qui le couvraient. Il le prit, et aussitôt le flaira : de nouveau, ces émanations aromatiques, qu’il avait remarquées tout à l’heure, l’intriguèrent soudain. Les narines en éveil, il déchiffra le nom de l’expéditeur : Mlle Bonnet. Hôpital de Conakry. Guinée française. Les timbres étaient estampillés : mars 1915. Trois ans. Étonné, il retournait le petit colis dans sa main, le soupesait. Un médicament ? Un parfum ? Il rompit la ficelle et sortit du papier une boîte rectangulaire, en bois rougeâtre, clouée sur toutes ses faces. « Hum… Difficile à ouvrir… » Il chercha des yeux un outil. Il allait renoncer à satisfaire sa curiosité, lorsqu’il réfléchit qu’il avait son couteau de guerre dans sa poche. La lame grinça dans la rainure ; une légère pesée, et le couvercle céda. Un parfum violent monta jusqu’à lui ; un parfum de cassolette orientale, de benjoin, d’encens ; un parfum connu, et que cependant il ne parvenait pas à identifier. Prudemment, du bout de l’ongle, il écarta le lit de sciure : de petits œufs jaunâtres apparurent, brillants et poussiéreux. Et tout à coup, le passé lui sauta au visage : ces grains jaunes… Le collier d’ambre et de musc ! Le collier de Rachel !
Il le tenait entre ses doigts, et l’essuyait avec précaution. Ses yeux s’étaient embués. Rachel ! Son cou blanc, sa nuque… Le Havre, le départ de la Romania, dans le petit jour… Mais pourquoi ce collier ? Qui était cette demoiselle Bonnet, de Conakry ? Mars 1915… Qu’est-ce que tout cela voulait dire ?
Il entendit marcher dans le couloir, et glissa vivement le collier dans sa poche.
Gise le cherchait pour déjeuner. Elle s’arrêta sur le seuil, et huma l’air.
— « Ça sent drôle… »
Il rabattit le drap sur le fouillis de brochures et de médicaments… »
— « C’est là qu’ils empilent toutes les spécialités pharmaceutiques… »
— « Viens-tu ? C’est prêt. »
Il la suivit. Au fond de sa poche, dans le creux de sa paume, il sentait s’attiédir les grains froids. Il pensait au corps blanc et roux de Rachel.
IV
Dès qu’ils furent installés côte à côte à l’un des bouts de la grande table, Gise prit un petit air résolu :
— « Maintenant, parle-moi sérieusement de ta santé. »
Il fit la moue. Il n’était que trop enclin à parler de lui, de son mal, de son traitement ; mais il ne lui déplaisait pas de se faire prier, et il répondit sans empressement aux premières questions de la jeune fille. Il s’aperçut vite que ces questions n’étaient pas sottes. Cette petite Gise, qu’il avait toujours tendance à traiter comme une enfant, avait, en ses trois années d’hôpital, acquis des compétences précises. On pouvait parler médecine avec elle. Un lien de plus entre eux… Encouragé par l’attention qu’elle lui portait, il fit un exposé de son cas, et passa en revue les diverses phases qu’il avait traversées ces derniers mois. Si elle avait paru prendre à la légère ce qu’il lui disait, et si elle avait cru bon de lui prodiguer des paroles d’encouragement, il aurait aussitôt exagéré ses inquiétudes. Mais elle l’avait écouté avec un visage si tendu, elle fixait sur lui un regard si préoccupé, si scrutateur, qu’il prit, au contraire, un ton rassurant pour conclure :
— « Tout compte fait, je m’en tirerai. » (Et c’était, en effet, le fond de sa pensée.) « Ce sera plus ou moins long », reprit-il, souriant avec confiance. « Mais, pour m’en tirer, ça oui : je m’en tirerai… Seulement, voilà : me remettrai-je jamais complètement ? Imagine que je reste infirme du larynx, ou très fragile des cordes vocales, pourrai-je exercer, comme avant ?… Tu comprends, il ne me suffit pas d’avoir la certitude de vivre. Je ne me soucie pas, à l’avenir, de mener l’existence d’un homme diminué. Je voudrais être sûr de retrouver ma belle santé d’autrefois ! Et ça, c’est moins certain… »
Elle avait cessé de manger, pour mieux écouter, mieux comprendre. Elle le considérait de ses yeux ronds, étonnés, immobiles, enfantins et fidèles comme ceux des êtres primitifs. Ce tendre intérêt, dont il était sevré depuis des années, lui semblait très doux. Il eut un petit rire assuré :
— « C’est moins certain, mais ce n’est pas impossible. Avec de la ténacité, il y a fort peu de choses impossibles !… Jusqu’à maintenant, tout ce que j’ai voulu énergiquement, je l’ai fait. Pourquoi ne réussirais-je pas cette fois encore ?… Je veux guérir. Je guérirai. »
Il avait forcé la voix sur ces derniers mots, et dut s’arrêter pour tousser. La quinte fut forte, et dura une grande minute, pendant laquelle Gise, penchée sur son assiette, l’observait à la dérobée. Elle s’efforçait de se tranquilliser : « Il peut ce qu’il veut. Il saura se soigner. Il saura guérir. »