Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Antoine se laissait examiner avec l'heureux sourire d'un homme aimé. Depuis qu'il était rasé, il avait acquis une conception de lui-même un peu différente : il tenait beaucoup moins à son regard fatal. Il s'était découvert des possibilités nouvelles qui ne laissaient pas de lui plaire. D'ailleurs, depuis quelques semaines, il se sentait en pleine transformation. Au point que, pour lui, les événements de sa vie qui avaient précédé la rencontre de Rachel s'enfonçaient dans les ténèbres : ils avaient eu lieu avant. Il ne précisait pas davantage. Avant quoi ? Avant la transformation. Car il était changé moralement : comme assoupli ; à la fois mûri et cependant plus jeune. Il aimait à se répéter qu'il était devenu plus fort. Et ce n'était pas inexact. Une force peut-être moins réfléchie qu'autrefois, plus puissante pourtant dans sa spontanéité, plus authentique aussi en son élan. Il en apercevait les effets jusque dans son travail, dont sa liaison, au début, avait un moment pu troubler le cours, mais qui avait repris un développement soudain, et qui emplissait de nouveau son existence, pareil à un fleuve coulant à pleins bords.
— « Ne vous occupez pas tant de mon physique », dit Antoine, en offrant une chaise à Daniel. « Nous venons du cinéma. Le film africain, vous savez ? »
— « Avez-vous jamais quitté l'Europe ? » demanda Rachel.
Daniel fut surpris par la résonance de cette voix.
— « Non, Madame. »
— « Eh bien », reprit-elle, en prenant la chartreuse qu'on lui apportait et en y plongeant avec gourmandise deux pailles neuves, « il faut aller voir ça. Il y a, entre autres, un défilé de porteurs au soleil couchant… N'est-ce pas, Antoine ? Et puis, ces gamins, sur le sable pendant que les femmes déchargent les pirogues… »
— « J'irai certainement », dit Daniel en la regardant. Après une pause brève, il ajouta : « Connaissez-vous Anita ? »
Elle fit signe que non.
— « C'est une Américaine de couleur, qui est généralement au bar. Tenez, on la voit d'ici, en blanc, derrière Marie-Josèphe, vous savez, cette grande qui a tant de perles. »
Rachel se souleva pour apercevoir, à travers les couples de danseurs, un profil au teint chamois, perdu dans l'ombre d'un grand chapeau.
— « Ce n'est pas une femme noire », dit-elle, sans pouvoir cacher sa déconvenue : « c'est une créole. »
Daniel sourit imperceptiblement :
— « Excusez-moi, Madame », fit-il. Puis se tournant vers Antoine : « Vous venez souvent ici ? »
Antoine allait répondre oui, mais la présence de Rachel l'en empêcha.
— « Presque jamais », déclara-t-il.
Rachel suivait des yeux Anita qui s'était mise à danser avec Marie-Josèphe. Le corps flexible de l'Américaine était moulé dans du satin blanc, lustré comme un plumage, et dont les lueurs nacrées accusaient chacun des mouvements de ses longues jambes.
— « Irez-vous à Maisons, demain ? » demanda Antoine.
— « J'en arrive ce soir », dit Daniel. Il voulut parler de Jacques, mais il se leva en apercevant une jeune femme au type espagnol, drapée dans une écharpe soufre, et qui semblait chercher quelqu'un des yeux. « Je vous demande pardon », murmura-t-il aussitôt, en s'éloignant. Il glissa sous l'écharpe un bras soigneux, puis il entraîna la jeune femme, en bostonnant, vers l'angle des musiciens.
Anita s'était arrêtée. Rachel la vit fendre le flot des danseurs avec la grâce paisible d'un beau cygne, et voguer vers le coin où justement Antoine et elle étaient attablés. La créole frôla la chaise du jeune homme, s'approcha de la banquette où Rachel était assise, prit dans son sac quelque chose qu'elle dissimula dans le creux de sa main, et, se voyant isolée (ou peut-être sans se soucier autrement d'être vue), elle posa le pied sur la banquette, releva prestement le bas de sa robe, et se piqua la cuisse. Rachel entrevit une place de chair havane entre deux blancheurs soyeuses, et ne put contenir la palpitation de ses paupières. Anita laissa retomber sa jupe ; puis, se redressant avec un mol abandon qui fit étinceler sur sa joue bistrée la pendeloque de cristal qu'une perle fixait au lobe de l'oreille, elle rejoignit sans hâte son amie.
Rachel remit ses coudes sur la nappe, et, fermant presque les yeux, aspira doucement la liqueur glacée. La caresse des violons, l'insistance de leurs longs coups d'archets trop expressifs, étiraient sa langueur jusqu'à l'énervement.
Antoine la regardait.
— « Loulou… », murmura-t-il.
Elle leva les yeux, acheva de décolorer jusqu'à la dernière goutte verte la glace pilée de son verre, et, fixant sur lui un regard inattendu, rieur, presque impertinent, elle demanda :
— « Tu n'as jamais… vu de femme noire, toi ? »
— « Non », fit Antoine en secouant bravement la tête.
Elle se tut. Un sourire trouble hésitait à se poser sur ses lèvres.
— « Alors, viens », dit-elle brusquement.
Elle était déjà debout, s'enveloppant dans son manteau de taffetas sombre comme dans un domino de fête nocturne. Et, dans le tambour de la porte où il s'engagea derrière elle, Antoine entendit de nouveau, entre les dents serrées de Rachel, ce petit rire silencieux qui lui faisait peur.
XII
Au temps où Jérôme vivait encore à Paris, il avait donné à son concierge de l'avenue de l'Observatoire l'ordre d'intercepter son courrier ; et, de temps à autre, il venait, en personne, chercher sa correspondance à la loge. Puis, il avait cessé de paraître, sans laisser d'adresse ; et, deux ans de suite, s'étaient accumulées à son nom des paperasses, que le concierge, dès qu'il eut appris le retour de M. de Fontanin à Maisons-Laffitte, chargea Daniel de remettre, en mains propres, à leur destinataire.
Dans ce fatras d'imprimés, Jérôme fut tout surpris de découvrir deux vieilles lettres.
L'une, datant de huit mois, lui annonçait le dépôt, à son crédit, d'une somme de six mille et quelques cents francs, provenant de la liquidation d'une mauvaise affaire, dont, depuis longtemps, il n'espérait plus rien.
Sa figure s'éclaira. L'arrivée de ce reliquat dissipait jusqu'aux dernières traces du malaise qui pesait sur lui depuis son installation à Maisons ; malaise qui était causé, non seulement par sa présence dans un foyer où il ne trouvait plus sa place, mais aussi par des soucis d'argent qui tourmentaient sa fierté.
(Le ménage vivait séparé de biens, depuis cinq ans. Mme de Fontanin avait renoncé au divorce, mais elle avait soustrait à son mari la modeste fortune héritée de son père, le pasteur. Cette fortune, bien qu'écornée déjà, lui avait permis jusqu'alors de subsister tant bien que mal, sans abandonner son appartement ni lésiner sur l'éducation des enfants. Quant à Jérôme, qui n'avait pas encore dilapidé la totalité de son patrimoine personnel, il avait continué à faire des affaires : même en Belgique et en Hollande où Noémie l'avait traîné à sa remorque, il jouait à la Bourse, spéculait, commanditait des inventions nouvelles ; et, doué d'un certain flair malgré sa légèreté, servi aussi par son esprit d'aventure, il misait parfois sur une entreprise fructueuse. Bon an, mal an, il avait vécu, et le plus souvent en grand seigneur ; il trouvait même, de temps à autre, l'occasion de calmer ses scrupules, en faisant porter au compte de sa femme quelques billets de mille francs, afin de contribuer, lui aussi, à l'entretien de Jenny et de Daniel. Néanmoins, pendant les derniers mois de son séjour à l'étranger, sa situation était devenue précaire : il se trouvait, pour l'instant, dans l'impossibilité de toucher à ses capitaux ; et, non seulement il ne pouvait songer à rendre l'argent que Thérèse lui avait apporté à Amsterdam, mais il se voyait dans la nécessité de vivre aux dépens de sa femme. Il en souffrait ; il souffrait surtout à l'idée qu'elle pût se méprendre sur ses sentiments, et supposer que la gêne dans laquelle il se trouvait fût une des raisons de son retour au foyer.)