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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Que le diable m’y emmène si je le sais, mon gars. » Et de nouveau les yeux de Zuan se voilèrent de tristesse. « Tu sais ce que ça veut dire pour un marin comme moi de n’avoir jamais pu y aller ? » Il regarda Mercurio et rit, montrant les quelques dents qui lui restaient. « Non, tu n’en sais rien. Tu sais rien de la mer, toi. » Il se tourna vers le navire. « Et tu veux acheter ma caraque ! » Il rit encore. Mais c’était sans moquerie. Et sans cette mélancolie du premier jour, quand ils s’étaient rencontrés. « Qu’est-ce que ça a à voir avec les bateaux, un type comme toi ? demanda-t-il.

— Une fois, je suis allé à l’Arsenal, dit Mercurio. Et… » Il s’arrêta, laissa sa phrase en suspens, pensant à Battista, mort par sa faute.

« Et… ? le pressa le vieux marin.

— J’ai vu naître un navire, répondit Mercurio. Et j’ai compris que rien ne ressemble autant à… la liberté qu’un navire. »

Le vieux Zuan le regarda en silence. Puis il acquiesça, imperceptiblement. « Tu comprends foutre rien à la mer, dit-il doucement, mais t’es pas si con que t’en as l’air. » Il se tourna de nouveau vers son bateau.

Mercurio remarqua que ses yeux étincelaient quand ils se posaient dessus. « Avec ça, on peut aller jusqu’au Nouveau Monde ? », demanda-t-il.

Le vieux le regarda, sérieux. « Ce que tu vois là, c’est un rafiot, une épave. Mais c’était une grande dame. C’est une grande dame, parce que moi, je la vois toujours telle qu’elle était.

— Et donc on pourrait aller dans le Nouveau Monde ? demanda encore Mercurio.

— Cet imbécile vaniteux de Christophe Colomb, que Dieu l’ait en Sa gloire, parce qu’il finira par faire couler Venise à pic, tu verras… comment crois-tu donc qu’il y est allé, dans ce foutu Nouveau Monde ? Avec une caraque et deux caravelles. Et c’était son navire-amiral, le Santa Maria. Aussi grande que celle-ci, douze perches de longueur et quatre de largeur. Une caraque, mon gars ! »

Mercurio regarda l’épave qui se balançait paresseusement. Il l’entendit grincer. Il aimait ces bruits. C’était le navire qui parlait. On aurait même dit qu’il riait.

« Mais toi, tu saurais y aller, dans ce Nouveau Monde ? », demanda-t-il au vieux.

Zuan hocha la tête à droite et à gauche, surpris par cette question. « Je suis vieux… dit-il.

— Mais tu saurais y aller ?

— Et puis je ne sais pas si Mosè a pas le mal de mer, il s’est jamais embarqué…

— Tu saurais y aller, oui ou non ?

— Putain de misère, mon gars ! Maintenant que tout le monde sait que la mer Océan a une fin, tout le monde sait y aller. Il suffit d’aller à l’ouest et là tu trouves le Nouveau Monde, bordel de Dieu ! » Il cracha par terre, tout ému. Il agita sa canne en l’air, prêt à ajouter quelque chose, qui ne vint pas. Alors il cracha de nouveau. Mosè aboya. Zuan le regarda. « Mais tais-toi donc, couillon ! lui dit-il. T’es même jamais monté dans une gondole ! » Mosè aboya de nouveau.

Mercurio rit et se tourna pour regarder la lagune. « C’est quoi, cette île ?

— Comment, c’est quoi ? C’est la Cavana di Murano.

— C’est quoi ?

— Tu sais vraiment rien, toi, marmonna la vieux. Je m’étonne que tu sois encore vivant, ignorant comme tu l’es. C’est l’endroit où on répare les barques de l’île de Murano, qui est un peu plus loin, pour l’instant on la voit pas. C’est pour ça qu’on l’appelle la Cavana. Mais c’est l’île de San Michele, parce qu’il y a l’église consacrée à l’archange, celui avec l’épée. Tu sais au moins qui c’est, saint Michel Archange, ignorant ? »

Mercurio demeura bouche bée à regarder le vieil homme. Oui, c’était sûr, Dieu existait. Et l’archange Michel était celui que Dieu avait prédestiné pour qu’il s’occupe de lui, se dit-il. L’orphelinat où il avait grandi portait son nom, et lui-même lui avait été consacré. Puis, quand il avait fui Rome, il était arrivé à Venise mais c’est à Mestre, ville protégée par saint Michel Archange, qu’il avait trouvé une maison et une mère. Aucun doute. Ce navire serait le sien.

« Alors, vieux, tu me le vends ou pas, ce rafiot ? »

Zuan lui envoya un coup de canne. « L’appelle pas comme ça, maugréa-t-il.

— Mais toi-même…

— Moi je peux ! Pas toi ! dit Zuan en agitant sa canne. Toi, elle te connaît même pas. Si c’est moi qui lui dis, elle sait bien que je plaisante… mais si c’est toi… Tu peux pas le dire, rappelle-toi ça. »

Mercurio regarda la caraque. Le vieux était convaincu qu’elle pouvait les entendre. Et quand elle grinça, il se dit qu’il avait peut-être raison. « D’accord, excuse-moi, dit-il. Alors, combien tu veux ?

— Tu sais combien ça coûterait de la remettre à flot ? fit Zuan, sa canne toujours en l’air.

— Combien ?

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? cria le vieux. Je suis pas armateur ! » Il cracha par terre. Mosè s’écarta pour éviter le crachat. « Des centaines de lires tron… peut-être même mille… Du diable si je le sais ! J’ai même jamais vu dix lires à la fois !

— C’est ça qu’elle coûte, la caraque ? Dix lires ?

— Tu veux ma peau, mon gars ?

— Dis-moi ton chiffre, vieux. »

Zuan agita sa canne, comme si elle l’aidait à penser. « Attends là », dit-il à Mercurio. Puis il se dirigea vers la caraque. Il posa la main sur la coque. Se tourna. « Viens là toi aussi, couillon !

— Moi ? demanda Mercurio.

— Oui, qui ? répondit Zuan, agacé. Mosè, foutu bâtard de chien tigré, espèce de fils du démon, viens ici tout de suite ! »

Mosè, la queue basse, rejoignit le vieil homme et se coucha à ses pieds en regardant ailleurs, comme pour se donner une contenance.

Après avoir réfléchi, Zuan revint, et d’un ton puéril le mit au défi : « Onze lires tron d’or. Là, je voudrais bien voir ce que tu réponds, mon gars ».

Mercurio ne dit rien. Il pêcha les pièces qu’il avait apportées, en compta onze et les tendit au vieux.

Zuan écarquilla les yeux, surpris. Il allongea son cou ridé et regarda les pièces de monnaie dans la main de Mercurio comme si c’étaient des animaux exotiques, sans les toucher. « J’ai même pas des bonnes dents pour savoir si c’est vraiment de l’or ou pas.

— C’est de l’or, je te le jure. »

Zuan secoua la tête, incrédule. « Mais tu vas en faire quoi, d’un bateau ?

— Je veux pouvoir emmener quelqu’un.

— Tu peux aussi bien l’emmener à dos de mulet.

— Je devrai peut-être aller loin. Je cherche un monde libre. »

Le vieux se balança sur ses talons. Il avait l’air de réfléchir. « Oui, alors oui. T’as besoin d’un bateau. Ça pourrait être bien plus loin que tout ce qu’aucun de nous a jamais imaginé. » Il regarda Mercurio. Pointa le doigt dans sa direction et le bougea en l’air. « Toi, tu dois être encore plus con que moi, aussi vrai que Dieu existe. J’ai pas raison, Mosè ? » Le chien aboya joyeusement.

« Alors, marché conclu ? », demanda Mercurio.

Le vieil homme écarta les bras. « Mais regarde un peu ce qu’il fallait qu’il m’arrive, maugréa-t-il en fixant les pièces d’or comme si elles étaient un malheur. « En tout cas, c’est toi qui vas les garder. Si quelqu’un dans le coin apprenait que j’ai onze lires, j’arriverais pas vivant jusqu’au soir.

— D’accord, je te les garderai.

— Non, dit une voix derrière eux. On va plutôt dire que c’est moi qui les garde. »

Mercurio et le vieux Zuan se retournèrent. Mosè grogna.

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