Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Un prêtre français influent au sein de la Conférence épiscopale de France se montre particulièrement critique :
— Nous avons tous été surpris par la pente populiste de Barbarin. Cet anti-intellectualisme ne ressemble pas au catholicisme français. Ici, nous sommes les enfants de Jacques Maritain, de Georges Bernanos et de Paul Claudel, pas de Frigide Barjot ! Le catholicisme français est lettré, pas illuminé ; il y a un courant dévot, très à droite certes, mais même celui-là s’est toujours voulu intellectuel. Barbarin, lui, s’affiche avec une cinglée péroxydée !
Avec sa « Chère Frigide Barjot », Barbarin se démène pour sa nouvelle cause : il mobilise les prêtres et les fidèles, qui organisent la distribution des tracts politiques au fond des églises. Il sillonne son diocèse, en soutane et écharpe bariolée, et zigzague sur les plateaux de télévision en clergyman.
— Le cardinal est assez schizophrène, me confie l’un de ses anciens collaborateurs qui a préféré s’éloigner de lui car il ne se sentait plus très à l’aise dans son entourage.
L’homophobie du cardinal est d’autant plus surprenante, me dit la même source, que les rumeurs sur cet entourage sont justement récurrentes. Certains de ses collaborateurs seraient même des gays « notoires », selon l’adjectif utilisé jadis par la police. C’est aussi le cas de plusieurs des évêques qui se mobilisent, hystériques, dans certaines villes de France. L’homosexualité de l’épiscopat français est, comme les relations incestueuses dans la cour royale de Game of Thrones, l’un des secrets les mieux gardés◦– mais aussi les plus partagés.
En France, le cléricalisme, c’est-à-dire l’immixtion abusive du clergé en politique, a mauvaise presse. Elle rappelle de tristes souvenirs : la monarchie qui était fondée sur « l’alliance du trône et de l’autel » ; la contre-Révolution ; la Restauration et les ultramontains ; les catholiques antisémites et anti-dreyfusards ; la bataille autour de la loi de 1905 ; le régime de Pétain à Vichy fondé sur « l’alliance du sabre et du goupillon ». Or, les artisans du combat contre le mariage, d’ailleurs débordés par des groupuscules violents, se sont rapprochés de l’extrême droite. Pour avoir oublié que l’ingérence de l’Église dans les affaires politiques est, en France, une tradition assez largement étrangère à la culture nationale, l’Église perd la bataille de l’opinion.
En rupture avec la matrice française d’une Église catholique jouissant d’une certaine indépendance vis-à-vis du saint-siège, le cléricaliste Barbarin a-t-il été manipulé par le Vatican ? Cela se peut. Selon plusieurs sources, le primat des Gaules aurait pris ses ordres directement à Rome et non pas à Paris. Vaniteux, le cardinal s’est toujours adressé à Dieu plutôt qu’à ses saints ! Surtout qu’à cette époque, la Conférence épiscopale française est très dysfonctionnelle : son président, Georges Pontier, est absent ; quant au terne cardinal André Vingt-Trois, pourtant archevêque de la capitale et modérément gay-friendly (il a animé un séminaire pastoral pour les personnes homosexuelles au collège des Bernardins de 2011 à 2013), il est discret et fuit les médias. Barbarin occupe seul l’espace.
Parmi les donneurs d’ordre de Barbarin à Rome, on me cite, outre les responsables des congrégations des Évêques et de la Doctrine de la foi, le cardinal français Dominique Mamberti, alors « ministre » des Affaires étrangères de Benoît XVI et aujourd’hui patron du Tribunal suprême de la Signature apostolique, la cour suprême du Vatican, où il m’a reçu. L’homme est discret et élégant, longiligne. Rarement j’ai rencontré un cardinal à ce point distingué, ce qui tranche par rapport à tant de prélats déboutonnés. Un essayiste français proche de lui me dit qu’on le surnomme « l’homme aux cent soutanes », ce qui est sans doute exagéré. Sa sollicitude, sa courtoisie ne sont pas feintes, n’était la sécheresse de sa conversation qui a fait dire au cardinal Jean-Louis Tauran que Mamberti était « intimidant à force d’être timide ». À tel point qu’il ne dit rien, durant notre échange quelque peu protocolaire ; il reste constamment sur ses gardes et il m’est difficile de savoir si Mamberti ou l’un de ses pairs a vraiment pu « piloter » le cardinal Barbarin depuis Rome, ou si ce dernier a fait cavalier seul.
LA LOI SUR LE MARIAGE POUR TOUS est, malgré ces mobilisations de masse, finalement votée le 17 mai 2013. Elle est adoptée à une très large majorité à l’Assemblée nationale par 331 députés contre 225, soit plus de 100 voix d’avance. La France devient ainsi le quatorzième pays à autoriser le mariage entre personnes de même sexe. Des milliers de couples homosexuels se marient dans les semaines qui suivent et une large majorité de Français, plus des deux tiers, approuve désormais cette loi. Il y a plus : 63 % des personnes interrogées considèrent aujourd’hui qu’un couple d’homosexuels vivant avec ses enfants « constitue une famille à part entière ». Preuve de ce consensus rapide : les principaux candidats de droite à l’élection présidentielle de 2017 ne proposeront plus d’abroger la loi sur le mariage. Quant aux catholiques modérés, ils reconnaissent désormais que grâce aux unions de même sexe, l’institution du mariage, qui était en déclin, retrouve du tonus et que la courbe s’inverse !
La croisade outrancièrement caricaturale du cardinal Barbarin ainsi que les débordements occasionnés par les extrémistes de droite ont favorisé le basculement de l’opinion. Ce fut une aubaine pour la gauche qui n’a plus eu à défendre le mariage mais seulement à se mobiliser au nom de la « laïcité ». Quant à la Manif pour tous et à sa branche politique Sens commun, leur défaite n’en fut que plus amère, non seulement parce que la loi votée a créé un consensus national, mais aussi parce qu’elle a conduit la majorité de leurs leaders à rejoindre le parti de Marine Le Pen ou à appeler à voter pour elle. En fin de compte, les masques sont tombés : au terme de plusieurs années de combat un peu circulaire, ce catholicisme d’intransigeance et d’identité boucle la boucle : il a fait le jeu de l’extrême droite. Un coming out enfin !
Pour le cardinal Barbarin, la situation aussi se retourne. Le chantre des anti-mariage gay est convoqué par la police lyonnaise et subit un interrogatoire de plus de dix heures, avant d’être cité à comparaître par la justice. Dix victimes d’abus sexuels l’accusent d’avoir couvert des faits graves de pédophilie et des agressions sexuelles sur mineur, commises par un prêtre de son diocèse. Bientôt, plus de cent mille Français signeront une pétition pour demander sa démission. Il est reproché à Mgr Barbarin de ne pas avoir dénoncé les agissements du prêtre quand il en fut informé et de l’avoir maintenu en fonction, au contact d’enfants, jusqu’en 2015. D’autres abus commis par des prêtres sous son autorité – portant à huit le nombre de cas – éclatent peu après. Au total, l’opinion publique découvre stupéfaite que plus de vingt-cinq évêques ont couvert méthodiquement plus de trente-deux prêtres accusés de tels forfaits, avec trois cent trente-neuf victimes présumées (selon les révélations du site Mediapart en 2017). Un véritable « Spotlight français ».
Depuis, l’affaire Barbarin n’a cessé de défrayer la chronique. Des centaines d’articles ont été publiés et plusieurs livres de grands journalistes, comme ceux de Marie-Christine Tabet (Grâce à Dieu, c’est prescrit) ou d’Isabelle de Gaulmyn (Histoire d’un silence), ou encore une longue enquête de Cécile Chambraud pour Le Monde, et une émission « Cash Investigation » d’Élise Lucet pour France 2, ont détaillé les pratiques de « cover-up » du cardinal. Une véritable omerta.