Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Le retour du cimetière, le détour par la gare de Lyon pour y prendre sa valise, lui avaient paru interminables. Son point de côté s’était accru ; ses étouffements redoublaient ; et, en descendant de taxi devant sa porte, sérieusement incommodé, il s’était amèrement reproché d’avoir entrepris ce voyage. Par bonheur, il avait avec lui son matériel de traitement ; et, aussitôt arrivé, il avait pu se faire une injection d’oxygène qui avait apaisé la dyspnée. Puis, sur ses indications, Gise lui avait posé ces ventouses ; elles commençaient à agir ; déjà les bronches se dégageaient, la respiration devenait plus aisée.
Immobile, la nuque pliée, le dos tendu, ses bras maigres, croisés sur le dossier de la chaise, il promenait autour de lui un œil attendri. Il n’avait pas prévu qu’il ressentirait tant de trouble à revoir sa maison, à retrouver son petit bureau de travail. Rien n’avait changé. En un tournemain, Gise avait enlevé les housses, remis les fauteuils à leurs places, ouvert les volets, baissé à demi le store. Rien n’avait changé, et pourtant tout était inattendu : cette pièce où, naguère, il avait toujours coutume de se tenir, lui était à la fois familière et étrangère, comme ces souvenirs d’enfance qui surgissent à l’improviste, avec une précision hallucinante, après des années d’oubli total. Ses regards erraient amicalement sur le beau tapis havane, les fauteuils de cuir, le divan, les coussins, la cheminée et sa pendule, les appliques, les rayons de la bibliothèque. « Ai-je vraiment pu attacher tant d’importance à l’ameublement de cet appartement ? » se dit-il. Sur chacun de ces livres — auxquels il n’avait certes pas une fois pensé depuis quatre ans — il mettait le titre exact, comme s’il l’eût manié la veille. Chaque meuble, chaque objet — le guéridon, le coupe-papier d’écaille, le cendrier de bronze avec son dragon, la boîte à cigarettes — lui rappelait quelque chose, un moment de sa vie, l’époque et l’endroit où il en avait fait l’emplette, la gratitude d’un client après une maladie dont il savait encore toutes les phases, tel geste d’Anne, telle réflexion du Calife, tel souvenir de son père. Car ce bureau avait été le cabinet de toilette de M. Thibault. Il n’eut qu’à fermer les yeux pour revoir le grand lavabo d’acajou massif, l’armoire à glace, le bain de pieds en cuivre rouge, le tire-bottes debout dans l’angle… Et, peut-être aurait-il été moins surpris s’il avait retrouvé cette pièce telle qu’il l’avait connue durant toute son enfance, qu’en la voyant telle qu’elle était aujourd’hui, transformée par lui.
« Étrange… », pensa-t-il. « Tout à l’heure, déjà, en franchissant la porte cochère, ce n’est pas chez moi que j’avais l’impression d’entrer, mais chez Père… »
Il rouvrit les yeux et aperçut le téléphone sur la table basse du divan. L’homme jeune, qui tant de fois avait téléphoné là, se dressa devant lui, florissant, fier de sa force, autoritaire, toujours pressé, infatigablement heureux de vivre et d’agir. Entre cet homme et lui, il y avait quatre années de guerre, de révolte, de méditation ; il y avait des mois de souffrance, une déchéance physique momentanée, un vieillissement précoce qui, pas un instant, ne se laissaient oublier. Accablé soudain, il appuya son front sur ses bras. Le présent s’effaçait devant le passé. Son père, Jacques, Mademoiselle : tous disparus. L’ancienne existence familiale lui apparut à travers le prisme de la jeunesse, de la santé. Que n’eût-il pas donné pour retrouver cet autrefois ? Le regret de ce qui n’était plus se mêlait à la tristesse d’aujourd’hui. Il fut sur le point d’appeler Gise, pour échapper à sa solitude. Mais il était encore capable de se ressaisir. De regarder la réalité en face. Tout ça, question de santé. D’abord, retrouver la santé. Il résolut d’avoir, au plus tôt, un sérieux entretien avec son maître, le docteur Philip, de chercher avec lui un traitement plus actif, plus rapide. Celui qu’il suivait, au Mousquier, devait, à la longue, être débilitant. Ce n’était pas naturel qu’il fût devenu si peu robuste ; Philip l’aiderait à reprendre des forces. Philip… Gise… Ses pensées devinrent confuses. Emmener Gise au Mousquier… Guérir… Brusquement, il s’assoupit.
Lorsqu’il s’éveilla, quelques minutes plus tard, Gise, juchée sur le bras d’un fauteuil, le regardait. L’attention — avec une pointe d’inquiétude — lui fronçait les sourcils. Il lut ce qu’elle pensait sur son visage lisse qui n’avait jamais bien su dissimuler.
— « Tu me trouves amoché, n’est-ce pas ? »
— « Non : maigri. »
— « J’ai perdu neuf kilos depuis l’automne ! »
— « Te sens-tu un peu soulagé, déjà ? »
— « Très. »
— « Tu as encore le timbre un peu… voilé. » (Parmi tous les changements qu’elle remarquait en lui, ce qui la frappait le plus, c’était cette faiblesse, cet enrouement des cordes vocales.)
— « En ce moment, ce n’est rien. Il y a des heures, le matin par exemple, où je suis complètement aphone. »
Il y eut un silence, qu’elle rompit en sautant sur ses pieds :
— « Alors, on les enlève ? »
— « Si tu veux. »
Elle approcha une chaise, s’assit près de lui, passa les mains sous la pèlerine pour qu’il ne se refroidît pas, et, délicatement, elle décolla les ventouses. À mesure, elle les déposait entre ses genoux ; puis elle releva les coins de son tablier, et emporta les verres pour les rincer.
Il se mit debout, constata qu’il respirait beaucoup plus librement, examina dans la glace son dos osseux marqué de ronds violets, et se rhabilla.
Elle achevait de mettre le couvert lorsqu’il la rejoignit.
Il parcourut des yeux la vaste salle à manger, les vingt chaises alignées, la crédence de marbre où jadis officiait Léon, et déclara :
— « Tu sais, dès que la guerre sera finie, je vendrai la maison. »
Elle s’était tournée, surprise, les yeux fixés sur lui, une assiette à la main :
— « La maison ? »
— « Je ne veux rien garder de tout ça. Rien. Je louerai un petit appartement, simple, pratique… Je… »
Il sourit. Il ne savait pas bien ce qu’il ferait, mais une chose était sûre : contrairement à ce qu’il avait cru jusqu’à ce matin, il ne reprendrait pas son train de vie d’autrefois.
— « Escalopes, nouilles au beurre, et fraises… Ça te va ? » demanda-t-elle, renonçant à comprendre la désaffection d’Antoine pour un cadre qu’il avait entièrement fait à sa convenance. Elle avait peu d’imagination, et ne s’intéressait jamais beaucoup aux projets futurs.
— « Tu t’es donné bien du mal, petite fée », dit-il, en inspectant la table servie.
— « Il me faut encore dix minutes. Et je n’ai pas trouvé de serviettes. »
— « Je vais en chercher. »
La lingerie était encombrée par un lit pliant, ouvert et défait. Dans le creux du matelas, il aperçut une dizaine de chapelet. Des vêtements traînaient sur une chaise.
« Pourquoi n’a-t-elle pas pris la chambre du bout ? » se demanda-t-il.
Il ouvrit un placard, puis un second, puis un troisième. Ils étaient tous trois remplis de linge neuf : draps, taies d’oreillers, peignoirs en tissu éponge, torchons, tabliers d’office ; les douzaines étaient encore nouées par les ficelles rouges du fournisseur. Il haussa les épaules : « Absurde, tout ça… Le strict nécessaire. Le reste, à l’Hôtel des Ventes ! » Il prit néanmoins une pile de serviettes, et en tira deux du tas. « Je sais pourquoi, parbleu ! Elle a voulu s’installer là, pour ne pas coucher dans l’ancienne chambre de Jacques… »