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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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« Diable », songea malgré lui Antoine, « un nègre… sans examen préalable… »

— « Ah ! cette peau qu'ils ont ! » poursuivait Rachel. « Fine comme une pelure de fruit ! Vous autres, vous n'avez pas idée de ce que ça peut être ! Une peau satinée, glissante et sèche, comme si elle venait toujours d'être frottée de talc ; une peau sans un défaut, sans une rugosité, sans une moiteur, et brûlante, mais brûlante en dedans, comme on sent la brûlure de la fièvre à travers une manche de mousseline, saisis-tu ? comme le corps chaud d'un oiseau sous ses plumes !.. Et, quand on la regarde, cette peau, au plein jour de là-bas, quand la lumière frise l'épaule ou la hanche, il y a, sur cette soie mordorée, des clartés bleues, je ne peux pas t'expliquer, comme une impalpable poudre d'acier, comme un perpétuel reflet de lune… Et leur regard ! Tu as bien remarqué, déjà, la caresse de leur regard ? Ce blanc de l'œil, un peu caramélé, tu sais, où la prunelle nage si lestement… Et puis… Je ne sais comment te dire… Là-bas, l'amour, non, ça n'est pas du tout le même que le vôtre. Là-bas, c'est un acte silencieux, à la fois sacré et naturel. Profondément naturel. Il ne s'y mêle aucune pensée, d'aucune sorte, jamais. Et la recherche des plaisirs, qui est toujours plus ou moins clandestine ici, eh bien, là-bas, elle est aussi légitime que la vie, et, comme la vie, comme l'amour, elle est naturelle et sacrée. Saisis-tu ça, mon Minou ?… Hirsch disait toujours : “En Europe, vous avez ce que vous méritez. Là-bas, ce sont des pays pour nous autres, pour des êtres libres.” Ah ! c'est qu'il aime les noirs, lui ! » Elle se mit à rire : « Sais-tu comment je m'en suis aperçue, pour la première fois ? Je te l'ai dit peut-être ? Dans un restaurant de Bordeaux. Il était en face de moi. Nous causions. Tout à coup, son regard s'est fixé derrière moi, une seconde, mais avec une lueur… une lueur si aiguë, que je me suis retournée brusquement : et j'ai vu, près d'une crédence, un petit nègre de quinze ans, beau comme un prince, qui portait un compotier d'oranges. » Elle ajouta, mais sur un ton voilé : « Et c'est peut-être ce jour-là que le désir m'a prise, moi aussi, d'aller là-bas… »

Ils firent quelques pas en silence.

— « Mon rêve », reprit-elle tout à coup, « mon rêve pour quand je serai devenue une vieille, ce serait de tenir une maison… Oui… Ne te scandalise pas, il y en a de toutes espèces ; je voudrais tenir une maison bien, naturellement. Mais, enfin, ne pas vieillir au milieu de vieux… Être sûre d'avoir toujours autour de moi des êtres jeunes, de beaux corps jeunes, et libres, et voluptueux… Tu ne comprends pas ça, mon Minou ? »

Ils arrivaient chez Packmell, et Antoine ne répondit rien. Il n'aurait su que dire. Devant l'étrange expérience de Rachel, il était sans cesse frappé d'éblouissement. Il se sentait si différent d'elle, rivé au sol de France par sa naissance bourgeoise, par son travail, par ses ambitions, par tout un avenir organisé ! Il apercevait bien les chaînes qui le liaient, mais il ne souhaitait pas un instant de les rompre ; et il éprouvait, contre tout ce que Rachel aimait et qui lui était si étranger, la hargne d'un animal domestique contre tout ce qui rôde et menace la sécurité du logis.

Seules, des raies pourpres, filtrant le long des rideaux cramoisis, décelaient derrière la façade endormie l'animation du bar. Le tambour de la porte gémit et tourna, projetant son souffle de bourrasque dans l'atmosphère saturée de chaleur, de poussière, de relents d'alcools.

Il y avait beaucoup de monde. On dansait.

Rachel avisa, près du vestiaire, une petite table inoccupée, et, avant même de laisser choir son manteau de ses épaules, elle réclama sa chartreuse verte à la glace pilée. Puis, dès qu'elle fut servie, elle s'immobilisa, les coudes sur la table, les yeux baissés, joignant les lèvres sur les deux fétus de paille.

— « Triste ? » murmura Antoine.

Elle releva un instant les paupières sans cesser de boire, et lui sourit aussi gaiement qu'elle put.

Près d'eux, un Japonais, qui montrait de petites dents rouillées dans un visage d'enfant, palpait avec une inattention polie un bras de boxeur qu'une brune, assise près de lui, étalait impudiquement sur la nappe.

— « Veux-tu ? Commande-moi une chartreuse : une autre, pareille », dit Rachel, montrant son verre vide.

Antoine sentit une main légère effleurer son épaule :

— « J'hésitais à vous reconnaître », fit une voix amicale. « Vous avez donc coupé votre barbe ? »

Daniel était debout devant eux. Svelte et cambré, son pur ovale cruellement éclairé par le lustre, il tenait entre ses mains nues un éventail-réclame qu'il courbait et laissait se détendre comme un ressort ; il souriait d'un air téméraire, et faisait penser à un jeune David éprouvant sa fronde.

Antoine, en le présentant à Rachel, se souvint de la façon dont Daniel lui avait lancé : « J'aurais fait comme vous — menteur ! » ; mais, cette fois, ce rappel lui parut moins cuisant ; et il surprit avec plaisir le regard que le jeune homme, après s'être incliné pour baiser la main de Rachel, promena sur elle, sur son visage levé, sur ses bras, sur son cou qui paraissait si blanc près de la soie fleur de pêcher du corsage.

Daniel reporta les yeux vers Antoine, puis sourit à la jeune femme, comme s'il la complimentait sur son œuvre :

— « Oui, vraiment », fit-il, « c'est beaucoup mieux. »

— « C'est beaucoup mieux, tant qu'on est vivant », concéda Antoine, sur un ton de carabin gouailleur. « Mais, si vous aviez comme moi l'habitude des cadavres ! Au bout de deux jours… »

Rachel frappa sur la table pour le faire taire. Elle oubliait souvent qu'Antoine était médecin. Elle se tourna vers lui, le contempla une seconde, et murmura :

— « Mon toubib ! »

Était-il possible que cette physionomie si familière fût aussi celle qui lui était apparue, la nuit de l'opération, dans l'éclat brutal de la lampe ? ce masque héroïque, terriblement beau, à jamais inaccessible ? Comme elle connaissait bien, maintenant surtout que le visage était dénudé, tous ses reliefs, tous ses méplats, ses moindres signes ! Le rasoir avait révélé cette légère concavité de la joue — cette défaillance des tissus, pour ainsi dire, — dont la douceur atténuait un peu la rudesse de la mâchoire. Comme elle connaissait bien aussi, et même à la façon des aveugles, pour les avoir tant de fois, la nuit, pressées entre ses paumes, cette forme carrée des maxillaires, et cette courte saillie du menton si plat par-dessous qu'elle lui avait dit, étonnée : « Tu as presque une mâchoire de serpent ! » Mais le plus indéchiffrable pour elle, depuis la suppression de la barbe, c'était cette fente longue et sinueuse de la bouche, très souple et cependant figée, dont les coins ne se relevaient presque jamais, s'abaissaient rarement, et qu'un pli de volonté presque inhumaine arrêtait net aux commissures, comme on voit aux lèvres de certaines statues antiques. « Tant de volonté ? » songeait-elle, s'interrogeant. Elle pencha la tête, ses prunelles coulèrent malicieusement jusqu'aux extrémités des paupières, et un bref scintillement d'or glissa sur la frange de ses cils.

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