Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Il descendit et fit signe aux deux frères de s’éloigner. Il reviendrait seul. Du coin de l’œil, il vit de nouveau la barque noire et fine, qui accostait un peu plus loin derrière lui. Mais de nouveau il n’y prêta pas attention.
Il pensait à la nuit passée avec Giuditta. Il sentit le désir se rallumer dans son corps. Il longea le rio di Santa Giustina vers le squero de Zuan dell’Olmo presque en courant.
La barque noire et fine bougea. Lente. Silencieuse.
Quand Mercurio arriva au bout du canal, il vit ce que le brouillard lui avait caché quelques jours auparavant. Il était au bord de la mer, comme si Venise finissait là. Devant lui, une immense étendue d’eau. Même l’odeur avait changé. Cela ne sentait pas le moisi, ni l’eau stagnante. La sensation piquante du sel pénétrait jusque dans les narines. Et dans l’eau, exactement devant lui, s’élevait un îlot.
Autour de lui, les habitations étaient des baraques en bois. Plus aucune trace du faste vénitien. Des habitations de pêcheurs, basses, oppressantes. Sur le sol comme sur le rivage un peu fangeux et sablonneux, des arêtes de poisson, des chats qui se léchaient les pattes, des barques tirées au sec, de petits débarcadères branlants. Au bout de certains pontons, une bicoque sans fenêtre, avec une petite porte qui donnait sur le ponton. Mercurio remarqua un petit garçon vêtu d’une simple veste. Dessous, il était nu et sans chaussures. D’une main il se triturait le zizi. Sa mère, qui allaitait un nouveau-né, lui donna une grande claque. Le petit cessa de se toucher et se mit à pleurer. La mère lui envoya une autre claque. L’enfant cessa de pleurer. Puis la femme frappa à la petite porte. L’instant d’après en sortit un homme grand et fort qui rattachait son pantalon. La mère poussa le petit garçon à l’intérieur. Mercurio vit qu’il n’y avait rien dans la bicoque suspendue au-dessus de l’eau, sinon un trou dans le sol. C’étaient des latrines. Pendant que le petit garçon déféquait, la porte ouverte, le grand bonhomme détacha le nouveau-né du sein et s’y colla, pour plaisanter. La femme se mit à rire. Quand l’enfant eut fait ses besoins dans les latrines, elle le ramena en le tirant par la main le long du ponton puis le poussa dans la lagune. Le petit s’accroupit et se lava le derrière.
Plus loin, sur sa droite, Mercurio aperçut des filets de pêche carrés suspendus, de ceux qu’on pouvait descendre à l’eau depuis des pontons plus étroits, et une série de petits potagers, avec quelques légumes qui poussaient tant bien que mal. Une vieille femme nettoyait les feuilles de chou en jetant au loin les limaces qui s’acharnaient dessus. Mercurio percevait pleinement la pauvreté de ces gens, obligés de disputer leur nourriture aux limaces. Un gros rat passa dans un ruisseau sale et malodorant qui finissait dans l’eau. Il s’y jeta et nagea, le nez à la surface. Deux gamins lui lancèrent des pierres. Le rat s’enfonça sous l’eau.
Mercurio se rendit compte que les marbres et la splendeur de Venise lui avaient fait oublier tout le reste. Les crève-la-faim qui erraient autour du Rialto, de la piazza San Marco ou le long du Grand Canal avaient l’air moins pauvres, en comparaison. Ici, en périphérie de la ville, la pauvreté était celle qu’il avait connue à Rome, dans les égouts. La pauvreté à l’état pur. Mercurio se sentit à l’aise, parce que c’était de là qu’il venait. La femme qui emmenait chier ses enfants dans des latrines suspendues au-dessus de l’eau, pendant qu’un homme lui suçait le téton ou lui tripotait le cul, aurait pu être sa mère. Un de ces enfants pouvait être né d’un coït dans ces latrines. Un autre, peut-être, avait été abandonné comme lui sur la roue d’un orphelinat. Rien de ce monde abject ne pouvait l’effrayer car il le connaissait.
Il resta là longtemps, à regarder cette misère, à en respirer les odeurs, en écouter les cris, les hurlements, les lamentations. Et il se sentit fort, parce qu’il s’en était sorti.
En se tournant vers la droite, il la vit tout à coup : la raison pour laquelle il était revenu ici. Elle lui apparut tout entière, sans les voiles pudiques du brouillard.
Il se rendit compte que c’était une épave et il eut presque envie de rire. C’était bien pire que ce qu’il avait imaginé. Pourtant, en s’approchant, il se sentit encore plus attiré par elle.
“Elle est comme moi”, se dit-il.
La caraque le représentait parfaitement. Elle était Mercurio dans sa fosse d’égout. Il s’arrêta. Se regarda, avec ses beaux habits, ses chaussures à semelle épaisse et solide, son chapeau chaud. Sa main toucha les pièces qu’il avait emportées avec lui. Il les entendit tinter. L’or absorbait sa chaleur et se réchauffait.
“Si j’y suis arrivé, pensa-t-il à l’adresse du navire, tu y arriveras toi aussi.”
Il regarda la coque sombre, peut-être pourrie en certains endroits. Sous la ligne de flottaison s’incrustaient des mollusques et des algues. Le grand mât était cassé. La balustre du château de poupe avait complètement disparu. Les quelques voiles qui restaient bougeaient dans le vent comme des toiles d’araignées ou les bannières d’une armée défaite. La hune, les haubans, les vergues, tout évoquait la chute prochaine, comme les branches d’un arbre mort. La roue du gouvernail avait basculé sur le côté, arrachée de son axe. La moitié de la caraque était à sec sur la cale de halage du squero, dont le toit effondré se conformait au délabrement général. L’autre moitié, du côté de la poupe, était dans l’eau.
Mercurio inspira à fond l’air saumâtre. Puis il siffla.
On entendit un aboiement, excité et plaintif, presque un jappement. De son allure agile et bancale à la fois, Mosè jaillit de la baraque construite à côté du squero et se précipita à sa rencontre en remuant la queue. Mercurio sourit et s’accroupit pour l’attendre. Le chien le rejoignit et commença un ballet autour de lui en bougeant à la fois son postérieur et sa queue, ne sachant s’il devait se laisser toucher ou non, le voulant tout en ayant peur. À la fin, il se décida et laissa Mercurio le prendre, puis s’assit entre ses jambes, agité, mais content.
« Mosè, t’es vraiment qu’un couillon, dit le vieux Zuan dell’Olmo, appuyé sur sa canne à l’entrée de la baraque.
— Allez, Mosè », fit Mercurio en se relevant pour rejoindre le vieil homme. Le chien courait auprès de lui en aboyant.
« Il t’aime vraiment bien, dit Zuan.
— Je l’aime bien aussi, fit Mercurio.
— Bon, vous êtes à égalité. » Zuan se tourna vers la lagune.
« C’est la mer ? demanda Mercurio.
— Non ! », répondit le vieil homme, presque scandalisé. Il désigna un endroit, vers l’est. « La mer est là. » Puis, les mains parallèles, il traça dans l’air un canal en direction du sud et ajouta : « Et elle continue par là, toujours tout droit, comme un immense couloir qui mène jusqu’au grand salon de la Méditerranée. Il tendit le doigt vers la gauche. « Par là, il y a les marchés d’Orient, la Mer Morte, la route vers la Chine. » Il se tourna de cent quatre-vingts degrés. Écarta les mains. Et de ce côté-ci, la Méditerranée, qui unit l’Afrique à l’Europe… » Il joignit les mains en forme d’entonnoir et ramassa les épaules. « Jusqu’à Gibraltar, où… » Il s’arrêta. Ses yeux se voilèrent. Puis, lentement, il ouvrit grand les bras, tout autour de lui, sans limites. « Là-bas, il y a la mer Océan, que je prenais pour la fin du monde quand j’étais gamin… »
Mosè hurla. Mercurio était subjugué. « Alors qu’en fait… », dit-il tout doucement, pour ne pas rompre la magie.
Le vieux Zuan se tourna. « … alors qu’en fait, putain de merde, il y a la terre ! » Il hocha la tête. « Il y a le Nouveau Monde !
— Et c’est comment ?