Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Antoine écoutait. Non sans émotion : il éprouvait maintenant une sorte de curiosité pour les histoires de maladie, de mort. D’autre part, ce bavardage le dispensait de parler.
— « Et ç’a été ta dernière visite ? »
— « Non. Il y a une dizaine de jours, je suis revenue. On m’avait écrit qu’elle avait reçu les sacrements. La chambre était obscure. Elle ne supportait plus la lumière du jour… Sœur Marthe m’a conduite jusqu’au lit. Ma tante était pelotonnée sous l’édredon, minuscule… La sœur a essayé de la tirer de sa torpeur : “C’est votre petite Gise !” L’édredon a fini par remuer. Je ne sais pas si elle a compris, si elle m’a reconnue. Elle a dit très distinctement : “C’est long !” Et, un instant après : “Quoi de nouveau, cette guerre ?” Je lui ai parlé, mais elle ne répondait pas, elle ne paraissait pas comprendre. Elle m’a interrompue, à plusieurs reprises : “Alors ? Quoi de nouveau ?” Quand j’ai voulu l’embrasser sur le front, elle m’a repoussée : “Je ne veux pas qu’on me décoiffe !” Pauvre tante… Je ne veux pas qu’on me décoiffe, le dernier mot que j’aie entendu d’elle… »
M. Chasle s’essuya les yeux avec son mouchoir. Puis il replia soigneusement le mouchoir dans ses plis, et marmotta entre ses dents, avec un accent de réprobation :
— « Ça, il ne fallait pas… Il ne fallait pas qu’on la décoiffe ! »
Gise baissa rapidement la tête, et un sourire involontaire, jeune et malicieux, passa, comme un éclair, sur son visage. Antoine surprit ce sourire, et Gise lui redevint tout à coup très proche ; il eut envie de l’appeler « Nigrette », et de la taquiner, comme autrefois.
La voiture franchit la grille de la porte Champerret, et s’arrêta pour des formalités. Sur la place, stationnaient des autos-canons de défense aérienne, des autos-mitrailleuses, des projecteurs gardés par des sentinelles et recouverts de bâches camouflées.
Lorsque le cortège eut repris sa marche et se fut engagé dans les rues populeuses de Levallois, M. Chasle poussa un soupir :
— « Ah !… Quand même, elle a été heureuse, à l’Asile de l’Âge Mûr, la bonne Mademoiselle ! C’est ça que je cherche, moi, Monsieur Antoine : un asile d’hommes ; mais bien conditionné… Et alors, on serait tranquille… On n’aurait plus à s’occuper de ce qui se fait… » Il retira ses lunettes pour les essuyer. Ses yeux, débarrassés de leurs verres, avaient un regard clignotant, pathétique et doux. « Je leur laisserais la rente que j’ai de Monsieur votre père », reprit-il, « et je serais à l’abri, pour jusqu’à la fin… Je pourrais dormir le matin, je pourrais penser à mes choses… J’en ai visité un, à Lagny. Mais, pour ces temps, c’est-trop à l’Est. Est-ce qu’on peut être sûr de rien, avec ces Boches ? Et puis, leurs caves, non ; ça n’est pas des vraies caves. Et il faut de vraies caves, en ces temps… » Il prononçait : en ces temps, d’une voix craintive, en soulevant devant lui, comme pour écarter des présages néfastes, ses mains gantées de noir : des gants de Suède, râpés, trop longs, et dont la peau racornie se recroquevillait au bout des doigts en tortillons répugnants, pareils à des bigorneaux.
Antoine et Gise se taisaient. Ils n’avaient plus envie de sourire.
— « Rien n’est sûr, on n’a plus de tranquillité nulle part », reprit plaintivement le bonhomme. « On n’a plus de tranquillité que les nuits d’alerte, quand on peut avoir une vraie cave… Là, c’est sûr… Au 19, en face de chez moi, j’en ai une, de cave, une vraie… » Il se tut un instant, parce qu’Antoine toussait. Puis, il conclut : « Les nuits de cave, Monsieur Antoine, en ces temps, voyez-vous, c’est encore le meilleur ! »
Les chevaux s’étaient mis au pas pour longer un grand mur…
— « Ce doit être ici », dit Gise.
— « Et, après, où vas-tu ? » demanda Antoine. Il s’appuyait fortement des épaules au dossier de la guimbarde, pour atténuer les secousses qui lui labouraient les côtes.
— « Mais, rue de l’Université, chez toi… J’y couche, depuis avant-hier… Le fourgon doit m’y reconduire, c’est convenu dans le prix. »
— « Nous tâcherons plutôt de trouver un bon taxi », dit-il, en souriant. Depuis qu’il était grimpé dans le palanquin, il souffrait autant d’être obligé d’y rester qu’il appréhendait d’avoir à en descendre. Aussi, pour le retour, était-il bien résolu à chercher un autre mode de locomotion.
Elle le regarda, surprise. Mais elle ne demanda aucune explication.
D’ailleurs, la voiture venait de franchir le seuil du cimetière.
III
— « Elles sont toutes prises. Tu les garderas bien dix minutes ? »
— « Vingt, si tu veux. »
Huit ventouses collées sur son dos nu, Antoine était assis à califourchon sur une chaise, dans son petit bureau de la rue de l’Université.
— « Attends », dit Gise. « Ne prends pas froid. » Elle avait déposé sa pèlerine d’infirmière sur le dossier d’un fauteuil ; elle lui en enveloppa les épaules.
« Qu’elle est douce et gentille », pensa-t-il, bouleversé de découvrir en lui, intacte, une tendresse qui lui réchauffait le cœur. « Pourquoi l’ai-je tenue à distance, ces dernières années ? Pourquoi ne lui écrivais-je pas ? » Il songea soudain à sa chambre rosâtre du Mousquier, aux six girls qui levaient la jambe au-dessus de la glace, à la promiscuité des repas, aux soins dévoués, mais rudes, de Joseph. « Comme ce serait bon de rester ici, avec Gise pour garde-malade… »
— « Je laisse les portes ouvertes », dit-elle. « Si tu as besoin de quelque chose, appelle. Je vais préparer la popote. »
— « Non, pas la popote ! » ; fit-il avec brusquerie. « Non, non ! Trop de popotes, vois-tu, depuis quatre ans ! »
Elle sourit et s’esquiva, le laissant seul.
Seul, avec cette sensation d’un foyer retrouvé, ce rêve d’une douceur féminine à son chevet.
Seul, aussi, avec l’odeur : elle l’avait saisi, dès l’entrée, tandis qu’il traversait l’antichambre pour suspendre mécaniquement son képi à cette patère de gauche, où il accrochait autrefois son chapeau ; et, depuis, à chaque instant, il ouvrait les narines, avec une curiosité jamais rassasiée, pour humer ces effluves de chez lui, oubliés et pourtant si vite reconnus, flottants, indistincts, impossibles à analyser, qui émanaient à la fois de la peinture, du tapis, des rideaux, des fauteuils, des livres, et qui imprégnaient subtilement tout l’étage — mélange de dix relents divers, laine, encaustique, tabac, cuir, pharmacie…