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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Allons, allons ! Pour qui, tout ça ? Est-ce que je ne t'aime pas comme tu es ? » Et il avait rougi, si vexé qu'il n'avait jamais recommencé.

L'entracte se termina sans que l'un ou l'autre songeât à rompre le silence.

On annonça le film africain. L'obscurité se fit. L'orchestre entama un air nègre.

Alors Rachel s'écarta et vint s'asseoir seule au bord de la baignoire.

— « Pourvu que ce soit réussi », murmura-t-elle.

Des paysages défilèrent. Une rivière d'eau morte, sous des arbres géants, amarrés au sol par l'enchevêtrement des lianes. Un hippopotame à fleur d'eau, pareil au cadavre d'un bœuf noyé. De petits singes noirs, qui avaient l'air de vieux marins, avec leurs colliers de barbe blanche, batifolèrent sur le sable. Puis ce fut un village ; une esplanade déserte, craquelée par la chaleur ; un horizon clos de huttes et de palissades ; une cour où des « jeunes filles » peuhls, le torse nu, les muscles de la croupe tendus sous le pagne, pilaient le grain dans de hauts vases de bois, parmi des négrillons qui se roulaient dans la poussière ; d'autres femmes, portant de larges corbeilles ; d'autres encore, filant, assises en tailleur, la main gauche tenant la quenouille, la main droite faisant pivoter, dans un godet de bois, le fuseau en forme de toupie sur lequel s'enroulait le coton.

Rachel, un coude sur ses genoux croisés, le menton dans la main, le front en avant, fixait les yeux sur l'écran ; et Antoine l'entendait respirer. De temps à autre, sans bouger la tête, elle appelait à voix basse :

— « Minou… Regarde… Regarde… »

Le film s'acheva par un sauvage tam-tam, au crépuscule, sur une place bordée de palmiers. Une foule exclusivement composée de noirs, dont on voyait les masques tendus et les corps se trémoussant de joie, formait cercle autour de deux nègres, presque nus, fort beaux, ivres, luisants de sueur, qui se poursuivaient, se heurtaient, s'écartaient, se jetaient l'un contre l'autre en grinçant des dents, ou bien se cherchaient, se frôlaient, en un délire cadencé, à la fois guerrier et lascif, puisqu'ils mimaient tour à tour l'excitation du combat et les convoitises de l'amour. Les spectateurs noirs, haletant, trépignaient de joie, et resserraient de plus en plus leur cercle autour des deux forcenés, dont ils précipitaient la frénésie en accélérant sans arrêt les battements de leurs paumes et l'accompagnement des tambours. L'orchestre du cinéma s'était tu : dans la coulisse, des claquements de mains, bien réglés, restituaient aux images une vie étourdissante et rendaient plus contagieuse la volupté tendue jusqu'à l'angoisse, que grimaçaient tous les visages de ces fanatiques.

Le spectacle était terminé.

Le public évacua la salle. Des femmes de service déplièrent des toiles sur les fauteuils vides.

Rachel, silencieuse et abattue, ne se décidait pas à se lever ; et, comme Antoine, debout, lui tendait son manteau de soirée, elle se dressa et lui donna ses lèvres. Ils sortirent les derniers, sans un mot. Mais, devant le cinéma, au grand air des boulevards, parmi la foule qui s'écoulait de tous les lieux de plaisir à la fois, dans la douceur de cette nuit papillotante de lumières, où tournoyaient déjà quelques feuilles d'automne, lorsque Antoine lui prit le bras et chuchota à son oreille : « Nous rentrons, dis ? », elle s'écria :

— « Oh, pas encore. Allons ailleurs. J'ai soif. » Puis, apercevant les vitrines sous le péristyle, elle fit un détour pour revoir la photographie du jeune nègre. « Ah », fit-elle, « c'est étonnant ce qu'il ressemble à un boy qui a descendu toute la Casamance avec nous. Un Ouoloff : Mamadou Dieng. »

— « Où veux-tu aller ? » demanda-t-il, sans laisser paraître sa déception.

— « N'importe. Au Britannic ? Non : chez Packmell, veux-tu ? Allons à pied. Oui, une chartreuse glacée, chez Packmell, et puis nous rentrerons. » Elle se serra contre lui en un abandon plein de promesses.

— « Ça me fait quelque chose de penser à ce petit Mamadou justement ce soir, après ce film », reprit-elle. « Tu sais, je t'ai montré cette photo où Hirsch est assis à l'arrière de la baleinière ? Tu as dit qu'il avait l'air d'un bouddha en casque colonial ? Eh bien, le boy sur lequel il s'appuie, si noir dans un boubou blanc, tu te rappelles ? C'était lui, Mamadou. »

— « Qui te dit que ce n'est pas le même ? » suggéra-t-il par complaisance.

Elle resta un moment sans répondre, et frissonna.

— « Pauvre petit, il a été dévoré, devant nous, quelques jours après. Oui, en se baignant. Ou plutôt non, c'est Hirsch… Hirsch avait parié que Mamadou n'oserait pas traverser à la nage un bras de la rivière, pour ramasser une aigrette que je venais de tirer. J'ai bien regretté de l'avoir descendue, cette aigrette ! Le petit a voulu essayer, il s'est jeté à l'eau, il nageait, nous le regardions… et tout à coup !.. Ah, ç'a été une scène horrible ! En quelques secondes, figure-toi ! Nous l'avons vu se dresser hors de l'eau, happé par le bas du corps… Ce cri !.. Hirsch était merveilleux dans ces cas-là. Il a compris, à la minute même, que le boy était perdu, qu'il allait souffrir horriblement : il a épaulé, et clac ! la tête de l'enfant a éclaté comme une calebasse. Dame, ça valait mieux, n'est-ce pas ? Mais j'ai cru que j'allais me trouver mal. »

Elle se tut et se blottit contre Antoine.

— « Le lendemain, j'ai voulu prendre un cliché de l'endroit. L'eau était tranquille, tranquille, on n'aurait jamais pu croire… »

Sa voix était altérée. Elle se tut de nouveau, plus longtemps. Puis elle reprit :

— « Ah ! pour Hirsch, la vie d'un homme, ce n'est rien ! Il l'aimait pourtant, son boy ! Eh bien, il n'a pas bronché. Il était comme ça… Même après l'accident, il a tenu bon, il a promis son réveille-matin à qui me rapporterait l'aigrette. Je ne voulais pas. Il m'a imposé silence ; et, tu sais, il fallait qu'on lui obéisse… Eh bien, finalement, je l'ai eue, mon aigrette. Un des porteurs y a été, et il a eu plus de chance que le boy. » Elle souriait maintenant. « Je l'ai toujours : je l'avais cet hiver sur un petit toquet de panne bise, un amour. »

Antoine ne disait rien.

— « Ah, que ça te manque, de n'avoir jamais été là-bas ! » s'écria-t-elle, se détachant brusquement de lui.

Mais elle se repentit aussitôt et revint s'accrocher à son bras.

— « Fais pas attention, mon Minou : une soirée comme celle-ci me rend malade. Je suis sûre que j'ai un peu de fièvre, tiens… En France, vois-tu, on étouffe. On ne peut vraiment vivre que là-bas ! Si tu savais ! Cette liberté des blancs au milieu des noirs ! Ici, on ne soupçonne même pas ce qu'elle peut être, cette liberté-là ! Aucune règle, aucun contrôle ! Tu n'as même pas à craindre le jugement d'autrui ! Saisis-tu ? Peux-tu seulement comprendre ça ? Tu as le droit d'être toi-même, partout et toujours. Tu es aussi libre devant tous ces noirs que tu l'es ici, devant ton chien. Et en même temps, tu vis au milieu d'êtres délicieux, pleins d'un tact et de nuances dont tu n'as pas idée ! Autour de toi, rien que des sourires jeunes et gais, des yeux ardents qui devinent tes moindres désirs… Je me rappelle… Ça ne t'ennuie pas, mon Minou ?… Je me rappelle, un jour, dans le bled, à la fin de la journée, à l'étape. Hirsch causait avec un chef de tribu, près d'une source où les femmes venaient puiser l'eau. C'était l'heure. Nous avons vu venir deux fillettes délicieuses, qui portaient, à elles deux, une grande outre en peau de bouc. “Ce sont des filles à moi”, nous a expliqué le caïd. Rien d'autre. Le vieux avait compris. Et, le même soir, dans le dar où j'étais avec Hirsch, la natte s'est soulevée sans bruit : c'était les deux petites qui souriaient… Je te dis : les moindres désirs… », reprit-elle, après quelques pas en silence. « Tiens, je me rappelle encore. Ça me soulage tant de pouvoir parler à quelqu'un de tout ça !.. Je me rappelle. À Lomé. Au cinéma, justement… Parce que, le soir, tout le monde va au cinéma. C'est une terrasse de café, très éclairée, entourée d'arbustes dans des caisses ; et puis on éteint tout, et le ciné commence. On sirote des boissons froides. Tu vois ça ? Tous les coloniaux, assis, en toile blanche, à demi éclairés par le reflet de l'écran ; et, derrière, dans la nuit d'un bleu inouï, sous les étoiles qui brillent là-bas comme nulle part, tout autour, il y a des indigènes, des garçons et des filles, qui sont là, debout dans l'ombre, la face à peine visible, les yeux brillant comme des prunelles de chats, si beaux !.. Eh bien, tu n'as même pas un signe à faire ! Ton regard s'appuie sur un de ces visages lisses, vos yeux se croisent un instant… c'est tout. C'est assez. Quelques minutes après, tu te lèves, tu t'en vas sans même te retourner, tu rentres à ton hôtel, dont toutes les portes sont ouvertes exprès… J'habitais au premier… À peine si j'ai eu le temps de me dévêtir… On gratte au volet. J'éteins, j'ouvre : c'était lui ! Il avait grimpé au mur, comme un lézard ; et, sans un mot, il laissait glisser son boubou le long de son petit corps. Je n'oublierai jamais. Sa bouche était mouillée, fraîche, fraîche… »

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