Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— On est au début d’une nouvelle transition ! me lâche José Beltrán Aragoneses, rédacteur en chef de Vida Nueva, le journal de la Conférence épiscopale espagnole.
Le nouvel archevêque de Barcelone Juan José Omella y Omella me confirme, en termes prudents et diplomatiques, un peu codés, le changement de ligne lorsqu’il me reçoit dans son beau bureau, à côté de la cathédrale catalane :
— Depuis le concile, l’épiscopat espagnol a compris la leçon : nous ne sommes pas des politiciens. Nous ne voulons pas intervenir dans la vie politique, même si nous pouvons exprimer notre pensée du point de vue moral… [Mais] je pense que nous devons être sensibles aux soucis des gens. Ne pas s’engager sur le plan politique, sinon dans le respect. Un respect, pas une attitude belligérante, pas une attitude de guerre ; [au contraire, il nous faut avoir] une attitude d’accueil, de dialogue, ne pas juger comme l’a rappelé François [avec son « Qui suis-je pour juger ? »]. Nous devons aider à mieux construire notre société, résoudre ses problèmes et toujours avec le regard des plus pauvres.
Le propos est habile. Chirurgical. La page Rouco est tournée. Omella, un ancien missionnaire au Zaïre, est le nouvel homme fort du catholicisme espagnol. Celui qui avait refusé de descendre dans la rue contre le mariage homosexuel a été créé cardinal par François. Il siégera à la Congrégation des évêques, à la place du conservateur Cañizares, éliminé. Intransigeant sur les abus sexuels des prêtres (contrairement à d’autres évêques espagnols qui les ont parfois couverts), peu suspect de double vie, Omella est également plus tolérant sur les gays, selon une loi sociologique désormais bien établie dans ce livre.
Lors d’un de mes voyages à Madrid, au moment où les évêques se déchiraient pour l’élection de leur nouveau président au sein de la Conférence épiscopale espagnole (CEE), une importante association LGBT a menacé de publier la liste de quatorze évêques homosexuels (« los obispos rosa »). Cette promesse de « outing » n’a guère suscité de réactions ; tout le monde, dans les médias locaux, savait à quoi s’en tenir depuis longtemps ! Et quoi qu’il arrive, on devinait qu’un de ceux-là serait probablement élu à la Conférence épiscopale !
Un soir où j’assiste justement à une émission en direct dans les studios de la COPE, une radio de grande audience qui dépend de l’épiscopat, je suis surpris que l’élection du nouveau président de la CEE apparaisse comme un événement en Espagne (alors qu’il ne suscite pas le moindre intérêt en France). Faustino Catalina Salvador, le rédacteur en chef des programmes religieux de la COPE, pronostique la victoire du cardinal Blázquez, la tendance pro-François ; d’autres intervenants, celle de Cañizares, l’aile ratzinguérienne et pro-Rouco.
Après l’émission, je continue la conversation avec certains des journalistes du talk-show auquel je viens d’assister. Je suis surpris d’entendre dire à propos de tel ou tel cardinal espagnol qu’il est « en el armario » ou « enclosetado » (dans le placard). Tout le monde est au courant et parle presque ouvertement de l’homosexualité de certains prélats. La question gay apparaît même comme l’un des sujets sous-jacents, l’un des enjeux, de l’élection du nouveau président de la Conférence épiscopale !
— Les gens pensent que l’homme de François en Espagne, c’est Osoro. Ce n’est pas le cas. L’homme de François, c’est Omella y Omella, résume un cadre important de la Conférence épiscopale, lui-même homosexuel, avec qui je passe plusieurs soirées à discuter.
UN PEU À L’ÉCART DE TOUS CES DÉBATS ET SAGE, l’archevêque de Madrid, Carlos Osoro, est le grand perdant de cette élection de la CEE. Lorsque je le rencontre pour une interview, je comprends que cet homme compliqué, qui vient de l’aile « droite » mais s’est rallié à François, se cherche un peu. Comme tous les nouveaux convertis au pape argentin, qui l’a créé cardinal, il veut montrer patte blanche. Et pour donner des gages à Rome sur le thème de la pastorale, il est allé jusqu’à visiter l’église des « pauvres » de Padre Angel dans le quartier gay de Chueca. Le jour où je m’y suis rendu à mon tour, les sans domicile fixe s’y pressaient, heureux de trouver un lieu où les cafés chauds, le wifi, les croquettes pour leur chien et les toilettes étaient gratuits. « Tapis rouge pour les pauvres », m’a dit le prêtre de la CEE qui m’accompagnait.
— Les homosexuels fréquentent aussi cette église. C’est la seule qui les traite bien, me dit-il.
Auparavant, l’église San Antón était fermée, abandonnée, comme de plus en plus souvent les petites églises catholiques isolées en Espagne. La crise des vocations sacerdotales est affolante ; les paroissiens se raréfient partout (moins de 12 % des Espagnols sont encore pratiquants selon les démographes) ; les églises sont vides ; et les nombreuses affaires d’abus sexuels gangrènent l’épiscopat. Le catholicisme espagnol décline dangereusement dans l’un des pays du monde où il fut le plus influent.
— Au lieu de laisser l’église fermée, le cardinal Osoro l’a donnée à Padre Angel. C’était habile. Depuis, elle revit. Il y a des gays tout le temps, des prêtres gays, mêlés aux SDF et aux pauvres de Madrid. Padre Angel a dit aux gays et aux transgenres qu’ils étaient les bienvenus, que cette église était leur maison, alors, ils sont venus ! poursuit le prêtre.
Voilà les « périphéries » chères au pape François réintégrées dans une église de centre-ville devenue « la casa de todos ». Le cardinal Osoro, désormais gay-friendly, est allé jusqu’à accepter de serrer la main des membres de l’association Crismhom qui s’y réunissent (des messes pour les personnes homosexuelles sont actuellement célébrées à Madrid par un prêtre gay, comme j’ai pu le constater). Le cardinal était un peu crispé mais il a fait le « job », selon plusieurs témoins.
— On a échangé quelques mots et quelques numéros de téléphone, confirme un habitué de l’église.
L’assistant d’Osoro me dira d’ailleurs qu’il s’inquiète du fait que « le cardinal donne son numéro à tout le monde : la moitié des Madrilènes ont son portable ! »◦– et Osoro me le donnera aussi lors de notre entretien.
— Padre Angel a même tenu à faire dans son église les funérailles de Pedro Zerolo. C’était très émouvant. Toute la communauté gay, tout le quartier de Chueca, à deux pas, est venu avec des rainbow flags, poursuit le prêtre espagnol de la CEE.
Zerolo, dont j’ai vu si souvent les photos dans les associations LGBT de Madrid, est considéré comme l’icône du mouvement gay espagnol. Il a été l’un des artisans de l’ouverture du mariage aux homosexuels et a épousé son compagnon quelques mois avant sa mort, des suites d’un cancer. Et le prêtre d’ajouter :
— Ses funérailles furent grandioses et très émouvantes. Mais ce jour-là, le cardinal Osoro, assez mécontent, a dit à Padre Angel qu’il était allé peut-être un peu trop loin.
17.
La fille aînée de l’Église
APRÈS L’ESPAGNE ET AVANT L’ITALIE, attachons-nous maintenant à la France qui a connu, elle aussi, ces dernières années tous les excès du catholicisme◦– ses préjugés, ses fulgurances, et ses abus sexuels. La diplomatie vaticane y a agité ses pions. Et la France est ainsi devenue un immense terrain de jeu, au mépris de la laïcité : cette guerre contre le « mariage pour tous », voulue par le Vatican, commença par une victoire à Marengo et se termina par une défaite à la Pyrrhus.
La France, « fille aînée de l’Église »◦– arrêtons-nous pour commencer sur cette expression répétée jusqu’à plus soif par tous les cardinaux et évêques français, et remise au goût du jour par le pape Jean-Paul II lors de son premier voyage officiel en France. La formule, absurde et déjà raillée par Rimbaud, est un poncif d’archevêques sans idées. Signe d’une singularité nationale, et déjà d’une critique de Rome, elle a été inventée en 1841 par un père dominicain, Henri-Dominique Lacordaire, dont on a vu qu’il formait avec son « ami » Charles de Montalembert un couple homophile qui ne dit pas son nom.