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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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M. Chasle, ganté de noir, tenait à la main un chapeau de forme antique ; il tendait le cou et remuait de droite et de gauche sa petite tête d’oiseau. Soudain, il aperçut Antoine et mit brusquement sa main sur sa bouche, comme pour étouffer un cri. Gise tourna les yeux ; son regard vint se poser sur Antoine. Elle le dévisagea deux secondes, comme si d’emblée elle ne le reconnaissait pas ; puis elle courut à lui et fondit en sanglots. Il la tenait embrassée, gauchement. Il vit les porteurs se remettre en marche, et se dégagea avec douceur.

— « Viens près de moi », souffla-t-elle. « Ne me quitte pas. »

Elle alla reprendre sa place, et il la suivit. M. Chasle les regardait venir, la mine effarée.

— « Ah, c’est vous ? » murmura-t-il, comme en rêve, lorsque Antoine lui tendit la main.

— « Le cimetière est loin ? » demanda Antoine à Gise.

— « Notre caveau est à Levallois… Il y a des voitures », répondit-elle à voix basse.

Le cortège traversa lentement la cour.

Un fourgon à deux chevaux attendait dans la rue. Des gens du quartier, des gamins, faisaient la haie sur le trottoir. Une sorte de coupé à trois places était juché sur le haut du vieux véhicule, comme un palanquin sur un éléphant. On y accédait par plusieurs marchepieds. Les trois places étaient réservées à Gise, à M. Chasle, et à l’ordonnateur de la cérémonie ; mais ce dernier, cédant son privilège à Antoine, grimpa sur le siège, près du cocher à bicorne. La voiture s’ébranla et partit au pas, brimbalant sur le pavé de banlieue. Les deux prêtres suivaient dans un landau de deuil.

Pour se hisser dans le coupé, Antoine avait dû faire une suite d’efforts qui lui avaient irrité les bronches. À peine assis, il fut secoué par une quinte de toux tenace, et dut rester, un bon moment, tête baissée, le mouchoir aux lèvres.

Gise était placée entre les deux hommes. Elle attendit que la quinte fût passée, et toucha le bras d’Antoine.

— « Tu es bon d’être venu. Je m’y attendais si peu !… »

— « Ah, il faut s’attendre à tout, en ces temps », soupira sentencieusement M. Chasle. Il s’était penché pour regarder Antoine tousser, et il continuait à le considérer, par-dessus ses lunettes. Il hocha la tête : « Excusez. J’ai eu du mal à vous remettre, tout à l’heure. C’est déroutant, n’est-ce pas, Mademoiselle Gise ? »

Antoine ne put se défendre d’une impression désagréable. Il fit bonne contenance, néanmoins :

— « Hé, oui… J’ai passablement maigri… L’ypérite !… »

Gise se tourna, effrayée soudain par cette voix caverneuse. Au premier instant, dans la cour, elle avait bien été frappée par l’aspect général d’Antoine ; mais elle ne l’avait guère examiné. Rien d’étonnant d’ailleurs à ce qu’il lui parût changé, après ces cinq ans d’absence, et sous cet uniforme. La pensée qu’il était peut-être plus atteint qu’elle n’avait cru l’effleurait maintenant. Elle n’avait jamais eu de détails sur cette intoxication. Elle le savait en traitement dans le Midi : « En voie de guérison », disaient les lettres…

— « L’ypérite ? », répéta M. Chasle, d’un air satisfait et connaisseur. « Parfaitement… Le gaz d’Ypres. Qu’on appelle aussi : moutarde… Une découverte du modernisme… » Il dévisageait toujours Antoine avec curiosité. « Ça vous a tout écorcé, ce gaz… Mais ça vous a donné la croix de guerre. Et avec deux palmes, jusqu’à plus ample informé… C’est glorieux. »

Gise jeta les yeux sur la tunique d’Antoine. Dans sa correspondance, il n’avait jamais soufflé mot de ces décorations.

— « Et tes médecins ? », hasarda-t-elle ; « Que disent-ils ? Pensent-ils te garder longtemps encore dans leur clinique ? »

— « Les progrès, sont lents », avoua Antoine. Il s’efforça de sourire. Il voulut ajouter quelque chose, respira profondément, mais se tut : les chevaux s’étaient mis à trotter, et les secousses lui coupaient le souffle.

— « Nous vendons tout le nécessaire, et aussi le masque, bien entendu, à notre comptoir des Inventions », débita, tout d’un trait, M. Chasle, avec un rictus engageant.

Gise voulut dire un mot aimable :

— « Ça marche, votre commerce, Monsieur Chasle ? Vous êtes content ? »

— « Ça marche, euh, ça marche… Comme tout, en ces temps, Mademoiselle Gise ! Il faut s’adapter. On nous a mobilisé tous nos inventeurs, vous comprenez ; et, au front, dame, ils ne font plus rien d’utile… De temps à autre, il y en a un qui a une idée. Par exemple, notre Jeu de l’Oie des Alliés, qui vient de sortir… Portatif… Vignettes empruntées aux opérations : la Marne, les Éparges, Douaumont… Très apprécié dans les tranchées… Il faut s’adapter, Mademoiselle Gise… »

« Toi, en tout cas, tu n’as pas changé », pensa Antoine.

Le fourgon, pour aller du Point-du-Jour à Levallois, avait pris les boulevards extérieurs. Cette journée de dimanche s’annonçait lumineuse et gaie. Le soleil était déjà chaud. Sur les fortifications, des soldats flânaient. À la porte Dauphine, des Parisiennes, en robes claires, gagnaient le Bois, avec des enfants, des chiens ; et le long des trottoirs, des voitures des quatre saisons stationnaient, chargées de fleurs. Comme autrefois.

— « De quoi… Mademoiselle… est-elle morte ? » demanda Antoine, d’une voix brisée par les cahots.

Gise se tourna avec empressement :

— « De quoi ? Pauvre tante… Elle était usée, comme on dit. L’estomac, les reins, le cœur. Depuis des semaines, elle ne digérait rien. La dernière nuit, le cœur a brusquement flanché. » Elle se tut, quelques secondes. « Tu n’imagines pas à quel point son caractère s’était modifié, depuis qu’elle était à l’Asile… Elle ne s’intéressait plus qu’à elle… Son régime, son bien-être, sa Caisse d’épargne… Elle tyrannisait les bonnes, les religieuses… Mais oui ! Elle se plaignait de tout, elle se croyait persécutée. Elle a été jusqu’à accuser une voisine de l’avoir volée : toute une histoire… Elle restait des jours entiers sans boire, persuadée que les sœurs cherchaient à l’empoisonner !… »

Elle se tut de nouveau, et il y eut un silence. Elle s’expliquait mal le mutisme d’Antoine ; elle l’interprétait comme un reproche. Car elle était, depuis ces derniers jours, la proie de ses scrupules : elle ne cessait de se demander si elle avait bien fait pour sa tante tout ce qu’elle devait. « Elle m’a entièrement élevée », se disait-elle ; « et moi, dès que j’ai pu la quitter, je l’ai fait ; et c’est à peine si j’allais la visiter, à son Asile… »

— « À Maisons », reprit-elle, élevant un peu la voix, comme pour se disculper, « nous sommes tellement prises par notre hôpital !… Tu comprends, cela m’était très difficile de venir. Ces derniers mois, surtout, j’étais restée longtemps sans la voir. Et puis, le mois dernier, la Supérieure m’a écrit, et je suis arrivée tout de suite. Je n’oublierai jamais… Pauvre tante… Je l’ai trouvée au fond du cabinet où elle rangeait ses robes, assise sur une malle, en chemise et en jupon, l’air égaré, son bonnet de treillis blanc sur ses bandeaux, un bas mis, l’autre jambe nue. Elle était déjà squelettique. Le front bombé, les joues creuses, un cou décharné… Mais la jambe était restée étonnamment jeune, fraîche même : une jambe de petite fille… Elle ne m’a pas demandé de mes nouvelles ni de personne. Elle s’est mise à se plaindre de ses voisines, des sœurs. Et puis elle a été ouvrir son bureau, tu sais ? Elle voulait me montrer le tiroir où elle cachait ses économies, “pour payer le service”. Alors, elle a commencé à parler de son enterrement : “Tu ne me reverras pas. Je serai morte.” Et puis, elle m’a dit : “Mais, n’aie pas peur : je dirai à la Supérieure de t’envoyer quand même tes étrennes.” J’ai essayé de plaisanter : “Mais, ma tante, voilà des années que tu dis que tu vas mourir !” Elle s’est fâchée : “Je veux mourir ! Ça me fatigue de vivre !” Et puis, elle a regardé sa jambe : “Vois, comme j’ai le pied mignon. Toi, tu as toujours eu des pattes de garçon !” Au moment de partir, j’ai voulu l’embrasser, mais elle s’est débattue : “Ne m’embrasse pas. Je sens mauvais, je sens le vieux…” Et c’est alors qu’elle a parlé de toi. J’étais à la porte ; elle m’a rappelée : “Tu sais, j’ai perdu six dents ! Cueillies, comme ça, comme des radis !” Et elle s’est mise à rire, gaiement, de son petit rire, tu sais ? “Six dents ! Dis-le à Antoine… Et qu’il se dépêche, s’il veut me revoir !”

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