Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Elle ferma à demi les yeux.
« Tu dois t’habiller, maintenant, ou tu mourras vraiment de froid », dit Mercurio. Il se détacha de Giuditta et sentit un vide, à la hauteur de l’estomac. « Encore un instant, chuchota-t-il en revenant s’étendre sur elle. Encore un instant. » Il comprit qu’il n’était entier qu’avec elle, mais il n’avait pas encore la force de le lui dire. Il l’embrassa, passionnément, et frissonna de plaisir en sentant les doigts de Giuditta se glisser dans ses cheveux, dénouant les nœuds. Puis il se leva et lui tendit la main. Maintenant qu’elle était sienne, il la trouvait encore plus belle. Sans savoir pourquoi, il eut honte de cette pensée. « Allons, rhabille-toi, lui dit-il.
— Tu t’es déjà lassé de me regarder ? », demanda Giuditta dans un filet de voix, rougissant jusqu’à la racine des cheveux, abandonnée sur sa chemise de nuit, les mamelons durcis par le froid.
Mercurio lui prit la main et la fit se relever. Il l’aida à renfiler sa chemise de nuit. Il se souvint du jour où il était allé à l’Arsenal et qu’en voyant le navire se former, il avait pensé à ce moment où il verrait Giuditta s’habiller. Il rit.
« Pourquoi ris-tu ?
— Parce que j’avais déjà imaginé ce moment », répondit Mercurio en la serrant contre lui. Puis il fit asseoir Giuditta sur la première marche de l’escalier et l’enveloppa dans sa cape. Il s’assit à côté d’elle, le bras autour de son épaule.
« Viens dessous toi aussi », dit Giuditta en ouvrant la cape.
Mercurio se serra plus près encore. Il n’arrivait pas à croire à la merveille de ce moment. « Je t’emmènerai loin d’ici, répéta-t-il, d’un ton plus résolu. Je ne supporte pas de te voir enfermée dans une cage. »
Giuditta abandonna sa tête contre son épaule. Elle sourit, heureuse. « Je ne me sens pas en cage.
— Et comment appelles-tu cet endroit, alors ? frémit Mercurio. Je sais ce que c’est. À l’orphelinat, j’étais en cage, on me frappait, on me fouettait. Certains d’entre nous étaient attachés, la nuit. Et même quand Scavamorto m’a acheté… » Mercurio sentait tout son sang bouillir, mais pour la première fois ce souvenir produisait de la douleur pure et non pas de la colère. C’était grâce à Giuditta. Il se tourna vers elle, qui le regardait avec des yeux émus.
« Quoi ? fit Giuditta.
— Je sais ce que c’est. Et je ne peux pas supporter que tu sois en cage. »
Giuditta lui prit la main, la porta à ses lèvres et la baisa. « Merci. Mais je ne me sens pas en cage. Au début, peut-être. J’avais peur aussi. Je ne sais même pas de quoi. Peut-être peur que la situation dégénère. Mais maintenant je ne me sens pas en cage…
— Comment fais-tu ? demanda Mercurio, en s’agitant.
— J’ai un truc, dit Giuditta avec un petit rire.
— Quel truc ?
— Ma mère est morte en me mettant au monde, commença doucement Giuditta. Je ne l’ai jamais connue. »
Mercurio la serra plus fort. Cela aussi il savait ce que c’était.
« J’ai grandi avec ma grand-mère…, reprit Giuditta. Et ma grand-mère était amie avec un vieil homme que tout le monde, sur l’île de Negroponte, considérait comme à moitié fou. Mais elle, elle disait que c’étaient des bêtises de gens ignorants… » Elle sourit. « Peut-être parce qu’elle était plus folle que lui. »
Mercurio rit.
« Chut, doucement ou tu vas réveiller mon père. »
Mercurio l’embrassa sur les deux yeux. « Continue.
— Bref, ce vieil homme venait chez nous presque tous les soirs. Ma grand-mère lui donnait à manger, puis ils restaient assis ensemble sous la véranda. Ils parlaient jusque tard dans la nuit. Moi, j’étais petite, et leurs voix arrivaient jusqu’à ma chambre. Ce bourdonnement m’aidait à m’endormir sans que je me sente trop seule. Je crois que je l’aimais bien moi aussi, cet homme. Un soir, pour moi c’était la nuit, je me suis réveillée en proie à la peur. J’avais fait un cauchemar. Je suis descendue au rez-de-chaussée, d’où venaient les voix, parce que j’avais besoin que ma grand-mère me prenne dans ses bras. J’étais tout endormie, j’avais l’impression de ne pas être entièrement sortie du rêve. En sortant de la maison, j’ai appelé ma grand-mère mais ni elle ni le vieil homme n’ont répondu. Ils étaient au milieu de la cour, debout, et avaient le bras gauche levé et l’index pointé vers le ciel étoilé. Je me suis arrêtée. On aurait dit une sorte de rêve. On aurait dit qu’ils étaient ailleurs. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé ça. Je pouvais les voir mais ils étaient ailleurs. Voilà pourquoi ils ne m’avaient pas entendue. Ils riaient doucement, tendrement, complices. Cela a suffi pour faire passer ma peur et je suis retournée me coucher. Le lendemain soir, comme tous les soirs, j’ai embrassé ma grand-mère pour lui dire bonsoir. Au même moment j’ai vu arriver le vieil homme et je lui ai demandé : “Que faisiez-vous hier soir ?” Alors il m’a prise sur ses genoux puis il m’a dit : “Je vais te révéler mon truc. Comme ça, tu pourras t’en servir toi aussi. Regarde là-haut”. Il m’a montré le ciel. “Tu vois les étoiles ? Si tu les regardes, dans quelques instants elles ne seront plus là, elles se seront déplacées. Tu sais pourquoi ? Parce que les étoiles sont les carrosses du ciel. Et tu sais comment on fait pour monter dedans ?” Il tendit mon bras gauche et me fit pointer l’index vers le ciel. “Tu dois te servir de l’index gauche parce que c’est celui du cœur, et le cœur est beaucoup plus fort que l’esprit. Ensuite, tu choisis une étoile. Regarde-la bien, elles ne sont pas toutes pareilles. Moi, j’aime bien celle-ci, par exemple. Elle a des sièges confortables et à mon âge on a mal aux fesses. Mais toi qui es si jeune, tu peux prendre aussi cette autre, là, tu vois. C’est une des plus rapides. J’ai toujours aimé voyager. Je suis un marin. Mais maintenant plus personne ne veut de moi à bord et je m’ennuie à rester sur cette île. Je me sens en cage.” » Giuditta se tourna vers Mercurio qui, fasciné par ce récit, l’écoutait bouche bée, comme un enfant. « Il a vraiment dit “cage”, comme toi. Il m’a expliqué que lui, tous les soirs, il chevauchait les étoiles, et ma grand-mère partait souvent en voyage avec lui. Ils avaient visité l’Inde, la Chine, l’Afrique, l’Espagne… » Elle rit. « Même la Lune. “Mais tu dois y croire avec ton cœur”, me dit-il à la fin en me tapant le doigt contre la poitrine. » Giuditta abandonna de nouveau sa tête contre l’épaule de Mercurio. Sa voix devint triste. « Mon père n’était jamais chez nous pendant ces années-là. Je souffrais de son absence. Je croyais même qu’il me détestait parce que j’avais fait mourir ma mère… »
Mercurio la serra plus fort contre lui.
« Si bien qu’à partir de ce soir-là, chaque nuit, je me mettais à la fenêtre de ma chambre, je touchais le ciel avec le doigt et je montais sur une étoile. Ensuite je me faisais emporter jusqu’à lui… »
Mercurio comprit enfin ce que Giuditta faisait quand il l’avait vue à la fenêtre de l’appartement du Ghetto.
« En grandissant, j’ai oublié. Mais quand ils nous ont mis en cage, comme tu dis, je me suis rappelé que je pouvais toucher le ciel, chevaucher les étoiles et m’en aller quand je voulais sans que personne ne puisse m’arrêter. »
Mercurio la regarda. Son cœur battait fort dans sa poitrine. « Mais maintenant que ton père est avec toi… où vas-tu ? »
Giuditta rougit et baissa les yeux.
Mercurio sentit une vague d’émotions le bouleverser. Elle n’avait pas besoin de lui dire qui elle allait retrouver. Il lui souleva le menton, caressa ses sourcils noirs et fournis avec son pouce. « Alors demain je t’attendrai », murmura-t-il, d’une voix étranglée. Il approcha ses lèvres des siennes.