Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Giuditta ! », entendit-on appeler de l’intérieur de l’appartement.
Les deux jeunes gens sursautèrent.
« Giuditta ! appela encore Isacco. Où es-tu ? »
Mercurio bondit sur ses pieds. Giuditta avait une expression effrayée. Il lui sourit et lui donna un rapide baiser sur les lèvres. Puis il descendit vivement la première rampe d’escalier.
« J’arrive, père ! », répondit Giuditta d’une voix tremblante.
Mercurio lui sourit encore et lui fit signe de rester calme.
« Que fais-tu là, dehors ? »
Giuditta semblait apeurée, incapable de trouver une excuse. Mercurio fit claquer ses doigts. Et dès qu’il eut son attention, il releva les lèvres et fronça le nez, découvrant ses incisives.
Giuditta rit. « Un rat, père !
— Il n’y a pas de quoi rire ! dit Isacco de sa voix revêche tout en traînant les pieds jusqu’à la porte d’entrée. Tue-le avec le balai. »
Mercurio tira une longue langue, croisa les yeux et écarta les bras, comme s’il venait d’être aplati.
Giuditta s’empêcha de rire. « Non, il est trop mignon.
— Un rat, mignon ? » La voix d’Isacco était désormais près de la porte.
Mercurio envoya un baiser à Giuditta.
« Un rat si mignon que j’en suis tombée amoureuse. »
Mercurio disparut en bas des escaliers au moment exact où Isacco se penchait à la porte. « Arrête de dire des bêtises, marmonna-t-il en hochant la tête. Viens te coucher. »
60
« J’ai compris ce que c’est, l’amour ! s’exclama Mercurio en rentrant et en trouvant Anna del Mercato occupée à allumer le feu.
— Je me demandais justement où tu étais passé cette nuit, soupira Anna, soulagée. Mais maintenant j’ai ma petite idée », ajouta-t-elle avec un sourire. Elle remua le lait qui bouillait sur le feu. « Tu veux déjeuner ?
— J’ai une faim de loup », dit Mercurio en s’asseyant à table.
Anna coupa une large tranche de pain. Elle versa du lait dans une jatte qu’elle posa sur la table.
Mercurio plongea la tranche de pain dans le lait et y mordit avec voracité.
Anna coupa une autre tranche puis s’assit en face de lui. « Alors ? C’est comment, l’amour ? »
Mercurio sourit, les yeux pleins de lumière. Un peu de lait lui coula sur le menton.
Anna regarda ses yeux. « Oui, c’est ça, l’amour », dit-elle. Puis elle chercha quelque chose dans la poche de son tablier de chanvre gris, qu’elle portait sur une robe couleur de rouille.
On entendit tinter des pièces. Elle les posa sur la table. « Trois lires tron d’or et neuf d’argent. Isaia Saraval est passé. Il te cherchait. Il a dit que tu savais pour quoi c’était.
— Il a vendu un collier et une bague ! dit Mercurio en se frottant les mains. Nous allons devenir riches, Anna ! »
Anna sourit, puis posa sur la table d’autres pièces. « Une demi-lire, trois pièces d’argent et seize marquets, dit-elle toute fière. Nous allons devenir riches, répéta-t-elle. C’est ma paie pour la fête. » Elle mit les marquets dans sa poche et poussa les autres pièces au centre de la table. « Prends-les. »
Mercurio vit que ses joues rougissaient. Il poussa ses propres pièces vers Anna, en même temps que les siennes. « Garde-les. Ça vaut mieux.
— Mais elles sont à toi », dit Anna.
Mercurio acquiesça. Il se sentit chanceux. Il avait tout ce qu’il pouvait désirer.
« Saraval m’a dit de te prévenir qu’il allait y avoir une fête à la casa Venier dans deux semaines et une autre au palais Giustinian la semaine suivante. Il va falloir organiser le transport, fit Anna.
— Il y a Tonio et Berto, et la barque de… la barque, quoi.
— J’ai rencontré ces deux garçons. Ils m’ont dit que tu avais encore donné de l’argent à la veuve de Battista.
— Trois sous, fit Mercurio en détournant les yeux.
— Ces sous te seront utiles, dit Anna.
— À elle aussi. Elle n’aurait pas dû rester veuve. »
Anna porta ses mains à sa bouche. « Tu te rends compte de ce que je viens de dire ? murmura-t-elle. Je serais capable de me transformer en bête féroce pour te protéger. »
Mercurio se dit qu’un jour il apprendrait à lui dire combien il l’aimait. « Et Saraval n’a rien dit d’autre ? »
Anna hocha la tête. « Donc, c’est vrai ?
— Quoi ?
— Oh, allez… quand tu fais comme ça, tu es un très mauvais comédien.
— Mais quoi ? », demanda Mercurio, amusé.
Anna sourit. « Il dit que les approvisionnements pour les Venier et les Giustinian, c’est moi qui dois les organiser.
— Tiens donc… », feignit de s’étonner Mercurio avant d’éclater de rire.
Anna se pencha par-dessus la table et envoya une pichenette dans ses cheveux bouclés.
« Tu as dit que tu avais du travail, lui dit Mercurio. Allez, trotte ! » Il engloutit le dernier morceau de pain, but le reste du lait, s’essuya avec sa manche et se leva. Il sembla penser à quelque chose, sourit et prit un peu d’argent. « J’en ai besoin. Je me sauve, dit-il en se dirigeant vers la porte de la maison.
— Mais où tu vas ? Tu viens à peine d’arriver…
— Je dois m’occuper de mon bateau ! cria Mercurio en sortant.
— Quel bateau ? »
La porte claqua.
Anna se leva et vint rouvrir la porte. « Quel bateau ? », cria-t-elle derrière lui.
Mais Mercurio était déjà loin et courait vers le quai des pêcheurs.
Quand il arriva à la barque qui avait appartenu à Battista, il siffla. Tonio et Berto apparurent aussitôt.
« Où on va, chef ? », dit gaîment Tonio. Ils avaient gagné quatorze sols d’argent pour transporter la marchandise de la boutique de prêt d’Isaia Saraval jusqu’au palais du noble désargenté.
« Emmenez-moi au rio di Santa Giustina, dit Mercurio. Au croisement avec le rio di Fontego.
— Que vas-tu faire là-bas ? dit Tonio. Y a que des crève-la-faim dans ce coin-là.
— Occupe-toi de tes affaires et rame », répondit Mercurio, de bonne humeur.
Il ne voulait pas se faire conduire jusqu’au squero de Zuan dell’Olmo, il préférait y arriver seul. C’était son endroit secret.
Pendant que les deux gigantesques bonevoglies voguaient à leur vitesse habituelle, Mercurio respirait à fond l’air du matin. La vie ne pouvait pas être plus belle, se répétait-il. En un instant, tout avait changé. Il était devenu honnête. Et sans le moindre effort. Il avait suffi d’une simple idée. Il avait trouvé une occupation qui le mettrait à l’aise, sans plus jamais devoir risquer la galère ou pire. Peut-être que Dieu existait vraiment, après tout. Il avait trouvé Anna, la mère qu’il avait cherchée toute sa vie. Et Giuditta, la femme qui illuminerait son existence. Il riait tout seul de ces pensées.
Tandis qu’ils se faufilaient dans le réseau compliqué des canaux de la lagune, il eut l’impression qu’il y avait toujours derrière eux la même barque, noire, fine. Mais ce fut une pensée fugace, qui ne fit qu’effleurer sa conscience. Il leva les yeux au ciel, limpide et bleu avec quelques petits nuages comme des flocons de laine blanche. Il avait encore la tête dans ces nuages quand Tonio et Berto accostèrent au rio di Santa Giustina.