Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Là, Louis fait la connaissance d’un autre pianiste, tout aussi autodidacte que lui. Fils d’un cafetier et d’une employée des Postes, Édouard Ruault a 21 ans. Passionné de jazz, le futur Eddy Barclay pianote tout comme Louis de dix-neuf heures à minuit pour un cachet de 700 francs par soirée. Louis et Édouard jouent demi-heure par demi-heure. Chacun leur tour, ils interprètent les succès du moment. Quelquefois, ils jouent à deux pianos et même à quatre mains. Leur prestation terminée, Louis refuse invariablement d’aller festoyer où que ce soit. Fatigué, il n’a en fait que deux envies : « Me coucher et manger… Je crevais de faim, racontera-t-il au journaliste Victor Franco, alors que sous mes yeux, dans cette boîte, des gougnafiers se gavaient de plats payés au prix du marché noir[30]. » Il ne cessera d’ailleurs de le souligner, lors des interviews où il évoquera son passé : « Ce fut une période terrible parce que j’ai vécu dans la pauvreté et la peur[31]. » Chaque soir, il rase les murs et redoute les alertes et les bombardements. En revanche, il reste serein à L’Horizon. Les officiers allemands se montrent courtois et respectueux des deux artistes. Il a été écrit ici et là qu’un soir Louis aurait été contraint de jouer Lili Marleen au piano, puis obligé de chanter l’air debout sur son instrument… un revolver allemand pointé sur la tempe ! Sur ce point, Louis de Funès ne s’est jamais exprimé. Il semble bien qu’il s’agisse d’une légende, si l’on en croit Eddy Barclay : « Je ne pense pas qu’il soit vrai que de Funès ait joué Lili Marleen un pistolet allemand sur la tempe… Il n’aurait jamais accepté, même sous la menace d’un revolver. Et puis, on était très copains, il m’en aurait parlé[32] ! »
Quoi qu’il en soit, c’est en cette même année 1942 que Louis a « confusément », selon son propre aveu, l’envie de s’initier à la comédie. Seul problème, les leçons dans une bonne école coûtent cher. Il s’en ouvre à sa sœur qui consent à l’aider pendant quelques semaines. Il choisit rien de moins que le cours René Simon, le plus huppé de la capitale. Un cours fondé en 1925 par ce comédien premier prix de comédie au Conservatoire national de Paris, ancien pensionnaire de la Comédie-Française puis, sur l’invitation de Louis Jouvet, professeur au Conservatoire national d’art dramatique, dont la réputation n’est plus à faire. Là, on allie sérieux et rigueur. Ici, on ne badine pas avec Musset, on ne fait pas l’étourdi avec Molière… on écoute, on apprend et on prépare des textes à jouer devant le maître. L’occasion pour Louis de lier quelques amitiés, en particulier avec Daniel Ivernel et Daniel Gélin qui a déjà tourné des petits rôles au cinéma, dans Premier rendez-vous d’Henri Decoin ou L’assassin habite au 21 d’Henri-Georges Clouzot. Louis se veut attentif, travaillant ses scènes dans les moindres détails. Avec Daniel Gélin, il présente une scène du Volpone de Ben Jonson, dans le rôle de Mosca, ou encore de L’Habit vert de Flers et Caillavet. Chaque après-midi, Louis s’applique, puis, au bout de quelques semaines, il renonce. Il trouve cela trop dur, trop difficile. Il prend aussi la mesure de la rudesse de ce milieu qu’il compare à une jungle. Adieu la comédie et bonjour l’apprentissage du solfège. Bien qu’il sache pouvoir se fier à sa mémoire, il aimerait tout de même un jour être capable de déchiffrer une partition, voire s’initier à l’harmonie. Édouard Ruault partage cet avis. Ensemble, ils décident d’améliorer leur savoir en prenant des leçons chez Charles Henry rue du Faubourg-Poissonnière. Louis est loin de se douter que cette école de jazz va changer son existence.
Charles Henry s’est payé quelques affiches publicitaires dans les couloirs du métropolitain. Elles n’échappent pas au regard des jeunes gens et des jeunes filles passionnés par cette musique fleurant bon la liberté en ces temps de restriction. Parmi ces jeunes filles, il y a Jeanne. Orpheline[33] — son père, Louis Barthélemy, employé de commerce à Nancy, a été fauché par un obus à Verdun et sa mère, Marguerite, ne lui survécut que trois semaines, emportée par la grippe espagnole —, elle a longtemps vécu chez sa grand-mère paternelle, « maman Titine », au pied de la butte Montmartre. Jeanne est issue d’une famille prestigieuse, celle de Guy de Maupassant. Sa tante Marie, mariée au comte de Maupassant, est la cousine de l’auteur de Bel-Ami. Mais ce n’est pas pour autant que Jeanne est fortunée. Il lui arrive, à elle aussi, de crier famine, tout comme son frère Pierre chez lequel elle habite, 14, rue de Maubeuge. Quand elle se présente devant Charles Henry, elle ne lui cache pas qu’il lui sera difficile de payer les cours. Non sans une certaine audace, Jeanne lui vante ses talents… sur le clavier d’une machine à écrire. Cela tombe bien, Charles Henry recherche une secrétaire. Ainsi, en échange de cet emploi, elle peut suivre son enseignement gracieusement.
Malicieux hasard, c’est la veille que Louis s’est inscrit. D’entrée de jeu, Charles Henry est étonné par son talent. Il est à ce point subjugué qu’il se demande ce que ce jeune homme vient faire chez lui. Il a même peur, en lui donnant des conseils, d’abîmer son style si particulier, de chasser son naturel. Le jour même de l’arrivée de Jeanne, rue du Faubourg-Poissonnière, Charles Henry l’invite à cesser de taper le courrier pour écouter ce « phénomène ». Charles Henry est surexcité. « Il m’a entraînée vers la salle de cours, et c’est là que j’ai vu Louis pour la première fois, aime se souvenir Jeanne de Funès. Les autres élèves étaient bouche bée[34]. » Elle écoute ce « phénomène » et elle aussi est médusée. Peut-être est-elle déjà tombée sous son charme ? Après que Louis a terminé sa prestation, Jeanne effleure sa main et lui demande s’il peut lui donner des leçons particulières. Trouvant cette inconnue « bien jolie, bien faite et bien habillée », Louis l’invite à venir l’entendre le soir même à L’Horizon et à dîner en sa compagnie. Quelques heures plus tard, Jeanne est rue Vignon.
Louis a fait les choses en grand. Sur la table basse, contre le piano, le champagne et du homard attendent Jeanne. Il se garde bien de lui avouer que sa paie du mois y est passée ! Soudain, pendant une pause, alors que Louis et Jeanne devisent gaiement, « une grande brune, l’air furieux, s’est dirigée vers nous à grandes enjambées et, sans dire un mot, elle s’est postée devant Louis et lui a balancé une gifle retentissante, se souvient Jeanne de Funès. Loin de se démonter, il en a rajouté. Il a basculé à la renverse et s’est affaissé dans le fauteuil comme s’il avait reçu un coup de poing colossal. Cela a déclenché un éclat de rire général ! “Je la connais à peine, m’a-t-il expliqué. J’avais complètement oublié que je lui avais donné rendez-vous.” [35] » Chaque soir, Jeanne vient l’écouter à L’Horizon, tout comme viennent déguster sa folle énergie musicale Daniel Gélin et des apprentis comédiens tels Jean-Marc Thibault ou Jean Lefebvre. Dans cette boîte, infestée d’officiers allemands, Louis s’offre le culot de leur faire chanter en chœur des refrains américains ! Quand il les sent prêts, tel un toréro il donne l’estocade en leur faisant répéter des paroles de sa composition : « Et on l’aura… dans l’cul ! » Jeanne n’est pas la dernière à en rire, même si elle s’inquiète pour ce garçon qu’elle trouve de plus en plus à son goût. Elle est tout aussi chagrinée de le voir prolonger la soirée en jouant pour les copains des airs américains — rigoureusement interdits — une fois les « doryphores » partis rejoindre leurs quartiers.
30
Le Journal du dimanche, 30 janvier 1981.
31
Louis de Funès à Henri Guiffredi, Ciné Revue, 17 juillet 1980.
32
Eddy Barclay à Brigitte Kernel, op. cit., p. 52.
33
Jeanne Barthélemy, orpheline d’un père tué à la guerre de 14–18, a été « adoptée par la Nation en date du neuf mai mil neuf cent vingt par le Tribunal Civil de première instance du département de la Seine », faisant d’elle une pupille de la Nation. Un temps, sa tante Marie envisagea de l’adopter, mais ses démarches n’aboutirent pas. En outre, on notera que plusieurs auteurs assurent que Jeanne Barthélemy associa à son nom de jeune fille celui de « de Maupassant » dans les années soixante. Cela est pure invention. L’un de ses cousins germains se faisait appeler Barthélemy de Maupassant, ce que Jeanne et Louis de Funès trouvaient parfaitement ridicule.
34
Jeanne de Funès à Patrick et Olivier de Funès, op. cit., p. 27.
35
Jeanne de Funès à Patrick et Olivier de Funès, op. cit., p. 28.