Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Antoine se redressa en soupirant. « Rien de moins engageant que ce tintement sinistre », songea-t-il. « Pourquoi pas une cloche, comme partout ? »
Il n’avait aucune faim. Il se sentait sans courage pour descendre encore une fois ses deux étages, affronter une fois de plus l’odeur de mangeaille, le service bruyant, la promiscuité de l’éternelle popote, écouter avec un sourire complaisant les palabres quotidiennes sur les projets de l’Allemagne, les calculs sur la durée de la guerre, l’explication des sous-entendus du communiqué… — le tout, assaisonné de taquineries rituelles, de souvenirs du front, d’histoires scabreuses, et, pis encore : de confidences ingénues sur l’aspect de certaines mucosités ou sur l’abondance des expectorations de la nuit…
En troquant sa veste de pyjama contre une vieille tunique à trois galons, en toile blanche, il sortit de sa poche la dépêche de Gise, et s’immobilisa brusquement :
« Si j’y allais ? »
Il ne put s’empêcher de sourire. Il savait qu’il n’en ferait rien, et cette certitude intérieure laissait à son imagination toute liberté de vagabonder un instant autour de ce projet fantaisiste. En soi, il n’aurait rien eu d’irréalisable, ce projet. Avec des précautions, en n’interrompant pas son traitement, en prenant soin d’emporter un inhalateur et son arsenal de drogues, Antoine ne courrait aucun risque d’aggravation. Enterrement dimanche dix heures… Il suffirait de prendre, demain, samedi, le rapide de l’après-midi, pour être à Paris dimanche matin… Sègre ne lui refuserait certainement pas une permission : n’en avait-il pas accordé une à Dosse, malgré son état ?… L’occasion était tentante, à certains égards… Alléchante même, par son inattendu…
Il se vit, soudain, comme au temps de l’avant-guerre, — au temps de la vie facile et de la santé — assis, seul, silencieux, à la table bien servie d’un wagon-restaurant…
À Paris, il pourrait consulter sur son état son vieux maître Philip… Surtout, il retrouverait ses dossiers, ses tests : il rapporterait une pleine valise de notes, de livres ; de quoi travailler, de quoi utiliser enfin cette interminable convalescence…
Paris ! Trois ou quatre jours d’évasion ! Trois ou quatre jours sans popote !
Pourquoi pas, après tout ?
II
Un déclic joua dans le silence, et le guichet de la sœur tourière s’entrebâilla. Antoine aperçut une manche de drap bleu, une main parcheminée où brillait une alliance.
— « Tout droit », murmura une bouche invisible ; « dans la cour, au bout du corridor. »
Le vestibule se prolongeait par un couloir carrelé, vide et miroitant, qui s’enfonçait dans les profondeurs muettes de l’Asile. Sur la gauche, groupées comme pour une figuration, deux vieilles, accroupies sur les premières marches d’un escalier, les épaules serrées dans des fichus de crochet noirs, jacassaient à voix retenue, penchées l’une vers l’autre.
La cour, aux trois quarts ensoleillée, était déserte. Une chapelle en occupait le fond. L’un des battants, ouvert, creusait dans la façade un rectangle d’ombre ; il s’en échappait des sons d’harmonium. Le service était commencé. Antoine approcha. Son regard, plongeant dans les ténèbres de la chapelle, aperçut une herse de petites flammes. Le dallage était plus bas que le sol de la cour ; il fallait descendre deux degrés. Antoine se faufila entre les employés des pompes funèbres qui obstruaient le passage. Le petit vaisseau était plein de monde. Il y régnait une fraîcheur de crypte. Avec effort, s’appuyant d’une main au bénitier, Antoine se haussa sur ses pointes. Devant l’autel, la bière, mal recouverte d’un drap noir, reposait entre quatre cierges. Debout derrière cet humble catafalque, un nain à lunettes et à cheveux blancs se tenait, les bras croisés, auprès d’une infirmière agenouillée, dont le voile bleu cachait le visage ; elle tourna la tête, et Antoine reconnut le profil de Gise. « Sans parents, sans amis… Personne, que cet imbécile de Chasle… », songea-t-il. « J’ai bien fait de venir… Jenny n’est pas là… Ni Mme de Fontanin, ni Daniel. Tant mieux. Je dirai à Gise de ne pas leur annoncer ma présence à Paris : ça m’évitera d’avoir à aller à Maisons-Laffitte. » Il s’assura, une dernière fois, qu’il ne découvrait aucune figure de connaissance dans les quelques rangées de bancs où s’entassaient des vieilles femmes à fichus et quelques religieuses à larges cornettes. « Jamais je ne pourrai rester debout jusqu’à la fin… Sans compter qu’il fait presque froid là-dedans… » Comme il se disposait à sortir, les bancs craquèrent : l’assistance se levait pour se mettre à genoux. Le prêtre qui officiait se retourna, les mains levées, vers les fidèles. Antoine reconnut la haute stature, le front dégarni, de l’abbé Vécard.
Il remonta les marches, se retrouva dans la cour, avisa un banc au soleil, et alla s’y asseoir. Il souffrait d’un point douloureux entre les omoplates. Pourtant, ce long voyage en chemin de fer ne l’avait pas fatigué outre mesure ; il avait pu s’allonger, une partie de la nuit. Mais le trajet de la gare de Lyon au Point-du-Jour, dans un vieux taxi, sur le pavé rocailleux des quais, l’avait rompu.
« Un cercueil d’enfant », songea-t-il. « Si petite ! » Il la revoyait, trottinant à travers l’appartement de la rue de l’Université, ou bien, dans sa chambre, piquée à contre-jour au bord d’une chaise, devant son bureau de marqueterie, — son « meuble de famille », comme elle disait ; le seul souvenir qu’elle eût apporté avec elle lorsqu’elle était venue tenir la maison de M. Thibault. Elle y serrait l’argent du mois, dans un tiroir « à secret » ; elle y gardait toutes ses reliques ; elle y entassait ses réserves. C’était là qu’elle rangeait son jujube et ses factures, son papier à lettres et l’étui à vanille, les bouts de crayon jetés par M. Thibault, ses prospectus et ses recettes, son fil, ses aiguilles, ses boutons, sa mort aux rats et son taffetas gommé, ses sachets d’iris et son arnica, toutes les vieilles clefs de la maison, et ses paroissiens, et des photographies, et la pommade au concombre qui lui adoucissait la peau des mains et dont l’odeur fade, mêlée à celle de la vanille, à celle de l’iris, se répandait jusqu’au vestibule, dès que le bureau était ouvert. Longtemps, pour Antoine et pour Jacques enfants, ce bureau avait eu le prestige d’un trésor magique. Plus tard, Jacques et Gise l’avaient baptisé « la papeterie-mercerie du village », parce qu’il était comme ces bazars de campagne où l’on trouve de tout…
Un bruit de piétinement lui fit dresser la tête. Les hommes noirs avaient poussé le second battant, et ils déposaient des couronnes par terre, dans la cour. Antoine se leva.
L’office se terminait. Deux femmes de service en coutil, attelées à un grand panier à roulettes chargé de légumes, passèrent, les yeux baissés, et se hâtèrent de disparaître dans un des bâtiments qui encadraient la cour. Aux croisées du premier étage, les rideaux s’étaient soulevés, et de vieilles impotentes, en camisoles, s’installaient derrière les vitres. Les pensionnaires valides commençaient à sortir de la chapelle, et, clopin-clopant, se groupaient de chaque côté du portail. L’harmonium s’était tu. Une croix d’argent, un surplis, émergèrent de l’ombre. La bière apparut, portée par deux hommes. Des enfants de chœur suivaient, puis un vieux prêtre, puis l’abbé Vécard.
À son tour, Gise monta les marches et surgit dans la lumière. M. Chasle était derrière elle. Les porteurs s’étaient arrêtés pour laisser aux employés des pompes funèbres le temps de replacer les couronnes sur le cercueil. Les yeux de Gise étaient pleins de larmes et tournés vers la bière. Sur son visage recueilli, Antoine remarqua une expression de maturité qui le surprit : lorsqu’il songeait à elle, c’était toujours la gamine de quinze ans qu’il évoquait. « Elle ne m’a pas vu… Elle est bien loin de soupçonner que je suis là », se dit-il, un peu gêné de pouvoir l’examiner tout à son aise, sans qu’elle se doutât de rien. Il avait oublié qu’elle eût le teint aussi fortement bistré. « C’est ce liséré blanc sur le front qui doit faire paraître la peau plus sombre… »