Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Mais le plus dur reste à venir. En haut lieu, de Rome même, tombe la sanction la plus inimaginable pour ce prince de l’Église : on lui demande de quitter son penthouse madrilène. Comme Angelo Sodano et Tarcisio Bertone à Rome, dans des circonstances similaires, il refuse catégoriquement, fait traîner les choses. Pressé par le nonce, Rouco propose que son successeur vive à l’étage en dessous du sien, ce qui lui permettrait de rester chez lui, en son palace. Nouveau refus du saint-siège : Rouco doit partir et laisser son appartement luxueux du Palacio de San Justo au nouvel archevêque de Madrid, Carlos Osoro.
LE CARDINAL ROUCO EST-IL UNE EXCEPTION et un cas extrême comme certains le prétendent aujourd’hui, en Espagne, pour se dédouaner et pour tenter de faire oublier ses frasques et sa vie mondaine ? On aimerait le croire. Pourtant, ce mauvais génie est plutôt le produit d’un système engendré par le pontificat de Jean-Paul II où des hommes ont été intoxiqués par le pouvoir et les mauvaises habitudes, sans aucun contre-pouvoir pour freiner leurs dérives. En cela, Rouco n’est pas très différent d’un López Trujillo ou d’un Angelo Sodano. L’opportunisme et le machiavélisme, dont il a été le maestro, ont été tolérés, sinon encouragés, par Rome.
La grille de lecture est triple, ici encore, à la fois idéologique, financière et homophile. Rouco a été longtemps en phase avec le Vatican de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Il adhère sans hésiter à la guerre contre le communisme et la lutte contre la théologie de la libération, décrétées par Wojtyła ; il épouse les idées anti-gays du pontificat de Ratzinger ; il fréquente Stanisław Dziwisz et Georg Gänswein, les fameux secrétaires particuliers des papes. Rouco fut le maillon essentiel en Espagne de leur politique, leur allié, leur serviteur et leur hôte dans son luxueux chalet de Tortosa, au sud de Barcelone (selon trois témoignages de première main).
Son entourage est homophile et ses amitiés particulières. Ici encore, on retrouve une matrice commune à l’Italie, à la France, et à tant de pays du monde. Dans les années 1950 et 1960, les homosexuels espagnols choisissaient fréquemment le séminaire pour échapper à leur condition ou à la persécution. Autour de Rouco, les crypto-gays sont nombreux à avoir trouvé refuge dans l’Église.
— Sous Franco, qui était un dictateur en apparence très pieux, très catholique, l’homosexualité était un délit. Il y a eu des arrestations, des peines de prison, des homosexuels envoyés dans des camps de travail. Le sacerdoce apparaissait donc, pour beaucoup de jeunes homosexuels, comme la seule solution contre la persécution. Beaucoup devenaient prêtres. C’était cela la clé, la règle, le modèle, explique Vidal.
Un autre prêtre jésuite interrogé à Barcelone me dit :
— Tous ceux qui se sont fait traiter un jour de « maricón » [pédé] dans les rues de leur village ont fini au séminaire.
Est-ce le chemin de croix pris, station après station, sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle, par Rouco lui-même ? Celui d’une homophilie sublimée à la Maritain ou d’une homophobie intériorisée à la Alfonso López Trujillo (un proche ami de Rouco qui vient le voir fréquemment à Madrid) ? Nous ne le savons pas.
— J’ai enquêté longuement sur ce sujet, poursuit Vidal. Rouco ne s’est jamais intéressé aux filles : les femmes ont toujours été invisibles pour lui. Sa misogynie est affolante. Le vœu de chasteté avec les femmes n’a donc pas été un problème pour lui. Quant aux garçons, il y a beaucoup de choses troublantes, de personnes gays autour de lui, mais pas de traces de réelles inclinations. Mon hypothèse serait que Rouco est asexué.
C’EST DANS CE CONTEXTE que Rouco se lance en 2004-2005, à la fin du pontificat de Jean-Paul II, dans la bataille espagnole du mariage gay.
— Il faut bien voir que pour Sodano, puis pour Ratzinger et Bertone, la proposition de loi en faveur du mariage en Espagne est apparue tout de suite comme un péril sans nom. Ils craignent l’effet boule de neige sur toute l’Amérique latine. Pour eux, il faut stopper définitivement le mariage ici, en Espagne, avant que la contagion ait lieu partout. Ils sont terrorisés par le risque d’effet domino. L’homme de la situation, pour eux, c’était Rouco. Le seul capable de stopper définitivement le mariage, c’était lui, commente Vidal. [https://www.bookys-gratuit.org/]
Rouco ne va pas les décevoir. À peine le Premier ministre Zapatero s’engage-t-il en faveur du mariage en 2004 (il l’a inscrit dans sa plateforme électorale sans penser être élu et il ne croyait pas vraiment lui-même au mariage) qu’il trouve Rouco Varela sur sa route. Et le voici qui fait sa première démonstration de force, sans crier gare. Avec ses « kikos », ses Légionnaires du Christ et l’aide de l’Opus dei, le cardinal rameute les foules. Des centaines de milliers d’Espagnols déferlent dans les rues de Madrid au nom de « la familia sí importa ». Avec eux, les évêques◦– ils seront vingt à défiler contre le mariage gay durant cette période.
Après ses premiers succès, Rouco se sent conforté dans sa stratégie. Rome applaudit des deux mains. Les manifestations se multiplient en 2004 et le doute commence à s’installer dans l’opinion publique. Le pape Ratzinger félicite Rouco par l’intermédiaire de son secrétaire personnel Georg Gänswein. Rouco a gagné son pari : le gouvernement Zapatero est dans l’impasse.
— Rouco est vraiment devenu notre bête noire à ce moment-là. Il a fait descendre les évêques dans les rues, c’était pour nous inimaginable, m’explique Jesus Generelo, le président de la principale fédération d’associations LGBT, proche de la gauche.
Pourtant, au printemps 2005, la situation se retourne. Les évêques sont-ils allés trop loin dans leurs discours ? Les banderoles brandies dans la rue sont-elles trop outrées ? La mobilisation religieuse rappelle-t-elle le franquisme qui, lui aussi, prétendait se battre pour la famille et les valeurs catholiques ?
— La principale faute de Rouco fut de faire descendre les évêques dans la rue. Franco avait fait cela aussi. Les Espagnols ont immédiatement interprété le message : c’était le retour du fascisme. L’image a été dévastatrice et l’opinion publique s’est retournée, commente José Manuel Vidal.
Après une drôle de guerre de plusieurs mois, les médias basculent en faveur du mariage. La presse, dont plusieurs titres sont pourtant liés à l’épiscopat, se met à critiquer les manifestations et à caricaturer leurs leaders.
Le cardinal Rouco devient lui-même la cible privilégiée. Sa véhémence sur le sujet lui vaut le surnom quelque peu usurpé de « Rouco Siffredi », jusque parmi les prêtres (selon le témoignage de l’un d’entre eux). Sur Internet, le cardinal est caricaturé jusqu’à plus soif : il devient « Rouco Clavel », reine de jour, une allusion au comédien Paco Clavel, reine de nuit, un célèbre chanteur de la Movida, travesti à l’occasion, et toujours dans l’« extravaganza ». « Il est Rouco Varela le jour et Paco Clavel la nuit » devient un slogan à la mode. L’Église perd le soutien de la jeunesse et des grandes villes ; l’élite du pays et les classes économiques se retournent aussi, pour éviter d’apparaître ringardes. Bientôt, les sondages montrent que deux tiers des Espagnols soutiennent la proposition de loi (ils sont environ 80 % aujourd’hui).
Rome, qui suit les débats au jour le jour, commence à s’inquiéter de la tournure que prennent les événements. On reproche à Rouco d’être allé trop loin et d’avoir laissé des évêques littéralement enragés multiplier les dérapages. Le nouveau secrétaire d’État, Tarcisio Bertone, qui fait le déplacement à Madrid en urgence, rencontre Zapatero et demande à Rouco de « se calmer ». Que le nouvel homme fort du Vatican, plus proche collaborateur du pape Benoît XVI, lui-même très homophobe, veuille modérer Rouco : l’image est peu banale.