Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Il se leva, décrocha la tapette, massacra rageusement une douzaine de mouches, et voulut chasser le reste à coups de serviette ; mais une quinte de toux l’immobilisa, plié en deux, les mains sur le dossier de son fauteuil. Lorsqu’il put se redresser, il humecta de térébenthine une compresse qu’il appliqua quelques instants sur sa poitrine. Puis, momentanément soulagé, il alla prendre deux oreillers sur le lit, vint se rasseoir, et, le buste droit pour éviter l’hypostase, il commença avec précaution ses exercices respiratoires, pinçant son larynx entre le pouce et l’index, et s’efforçant d’émettre des sons bien distincts, d’un souffle de plus en plus soutenu :
— « A… E… I… O… U… »
Ses regards erraient de-ci de-là, à travers la chambre. Elle était petite et d’une écœurante banalité. Ce matin la brise de mer agitait le store, et des reflets dansaient sur les murs laqués, rose brique, nus jusqu’à la frise de liserons chocolat, qui ondulait sous la corniche. Au-dessus de la glace de la toilette, une rangée de six girls américaines, à cols marins, découpées dans quelque magazine, levait six jambes aux pieds cambrés : dernier vestige de la décoration artistique dont le prédécesseur d’Antoine avait, avant de mourir, orné le 53 ; décoration qu’Antoine avait réussi à faire disparaître, à l’exception de ces six girls frénétiques, placées trop haut pour qu’il pût les atteindre sans un imprudent effort. Il avait toujours eu l’intention de faire procéder à cette dernière exécution par Joseph, le garçon de l’étage ; mais Joseph était de petite taille, l’escabeau était au rez-de-chaussée, et Antoine avait préféré n’y plus penser. Sur l’étroite table de pitchpin — où trônait un crachoir de porcelaine, et où, parmi des flacons et des boîtes pharmaceutiques, s’amassaient de vieux journaux, des revues, des cartes du front, des disques — c’est à peine s’il lui restait la place d’ouvrir, chaque soir, son agenda, pour y noter les observations médicales de la journée. D’autres fioles de potions encombraient la tablette de verre du lavabo. Entre la table et une armoire de bois blanc (qui contenait son linge et ses effets) était dressée, debout, une cantine vide, où se lisait encore, écaillée, l’inscription réglementaire : Docteur THIBAULT — Major au 2e Bataillon. Elle servait de piédestal à un phonographe hors d’usage.
Près de cinq mois bientôt qu’Antoine, confiné dans cette cellule rosâtre, surveillait les fluctuations de son mal et guettait en vain des symptômes nets de guérison. Près de cinq mois… Il y avait souffert, compté les minutes, mangé, bu, toussé, commencé des lectures qu’il n’avait jamais finies, rêvé au passé, à l’avenir, reçu des visites, plaisanté, discuté jusqu’à l’essoufflement sur la guerre et sur la paix… Il avait pris en dégoût ce lit, ce fauteuil, ce crachoir, témoins des heures de fièvre, d’étouffement, d’insomnie. Par bonheur, son état lui permettait assez souvent de descendre, de s’évader. Il se réfugiait alors, avec un livre qu’il ne lisait pas, mais qui protégeait un peu sa solitude, dans l’allée des cyprès, ou sous les oliviers, parfois même jusqu’au fond du potager, près de la noria dont le ruissellement donnait une impression de fraîcheur. Ou bien, s’il se sentait capable de rester quelque temps debout, il allait s’enfermer avec Bardot et Mazet dans le laboratoire. Il y respirait aussitôt un air familier. Bardot lui prêtait une blouse, l’associait à ses manipulations. Il sortait de là fourbu, mais c’était ses meilleurs jours.
Si seulement il avait pu mettre à profit, pour l’avenir, ce répit forcé, ces semaines, ces mois, qu’il perdait là à attendre son rétablissement ! À plusieurs reprises, il avait essayé d’entreprendre quelque travail personnel. Mais toujours survenait une rechute qui l’obligeait à suspendre son effort avant même qu’il eût donné quelque résultat. Un projet surtout le hantait : condenser en une longue étude les observations qu’il avait amassées, avant la guerre, sur les troubles respiratoires infantiles dans leur rapport avec le développement intellectuel et la faculté d’attention des enfants. Ces documents formaient dès maintenant un ensemble assez riche pour lui permettre d’en tirer un petit livre, au moins un copieux article de revue ; et il avait hâte de le faire, pour prendre date, car ce sujet était « dans l’air », et Antoine risquait d’être devancé par quelque autre spécialiste d’enfants. Mais, sa santé lui eût-elle permis cet effort, qu’il n’aurait pu l’entreprendre, faute d’avoir ses dossiers, ses tests, qui étaient tous à Paris. Et aucun moyen de les faire revenir : son secrétaire, le jeune Manuel Roy, avait disparu, avec toute sa section, dans une attaque sous Arras, dès le second mois de la guerre ; Jousselin était depuis deux ans prisonnier dans un camp, en Silésie ; et quant au Calife, blessé à Verdun en 1916, puis rétabli mais resté dur d’oreille, il s’était spécialisé dans la radiologie, et il venait d’être affecté au service sanitaire de l’Armée d’Orient.
Le premier tintement de gong, qui annonçait l’approche du déjeuner, le fit se lever. Il alluma l’applique du lavabo pour éclairer le fond de sa gorge. Avant de se mettre à table il prenait généralement la précaution de se faire quelques instillations, afin d’atténuer la difficulté de la déglutition ; — difficulté qui devenait si pénible, certains jours, qu’il lui fallait recourir à Bardot et à son galvano-cautère.
En attendant le second appel, il poussa son fauteuil près de la fenêtre et souleva le store. Devant lui, s’étendait une vaste pente de cultures en terrasses, couronnée de crêtes rocheuses ; sur la droite, ondulait la ligne familière des collines, qui se succédaient, dans un poudroiement de soleil, jusqu’à l’horizon bleu foncé de la mer. Au-dessous de lui, le jardin, d’où montaient des parfums de fleurs et des voix. Il se pencha pour suivre un instant le va-et-vient habituel des malades dans la grande allée qu’abritait la rangée de cyprès. Il les connaissait tous : Goiran et son complice Voisenet (les deux seuls malades dont les cordes vocales étaient intactes, et qui discouraient du matin au soir) ; Darros, avec son livre sous le bras ; Echmann, qu’on appelait « le Kangourou » ; et le commandant Reymond, qui, au centre d’un groupe de jeunes officiers, avait, comme chaque matin, déplié une carte et commentait le communiqué. Rien qu’à les voir s’agiter, gesticuler, il croyait les entendre ; et il en éprouvait presque la même lassitude que s’il avait été parmi eux.
Le gong retentit de nouveau, et tout le jardin s’anima comme une fourmilière alertée.