Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
58
Les gardes du Ghetto fermaient la grande porte qui donnait sur la fondamenta dei Ormesini quand ils virent arriver un retardataire. L’homme avançait courant et boitant, comme s’il traînait derrière lui sa jambe droite. Bossu et emmitouflé, il portait un bonnet jaune si grand qu’on aurait dit une capuche. Le Juif monta sur le pont au-dessus du rio di San Girolamo en agitant les mains.
« Shalom Aleichem, dit-il au garde en haletant.
— Oui, la paix soit avec toi aussi, marmonna Serravalle. Si tu restes dehors, tu vas sentir ta douleur, tu le sais, non ?
— Mazel Tov ! Mazel Tov ! fit le Juif, qui avait le nez long et gibbeux, avec des rides qui ressemblaient à des crevasses, et une barbiche de chèvre.
— Encore un qui ne connaît pas un mot de vénitien », soupira Serravalle en s’adressant à l’autre garde. « Oui, oui, allez, grouille », dit-il au retardataire.
Le Juif, la tête penchée et le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, boita jusqu’à la première porte des portiques. Il essaya de l’ouvrir mais elle était fermée. Il regarda autour de lui et vit à ce moment-là un des bedeaux du rabbin qui faisait le tour du Ghetto pour vérifier que tout allait bien. Il baissa la tête et traversa le campo en essayant de l’éviter.
« Shalom Aleichem, frère, dit le bedeau.
— Aleichem Shalom, répondit le Juif en accélérant le pas, en dépit de sa boiterie.
— Qui es-tu ?
— Mazel Tov !
— Tous mes vœux à toi aussi, mon frère, répondit le bedeau. Mais je t’ai demandé qui tu es ? Où tu habites ?
— Mazel Tov ! répéta le Juif, qui se faufila presque en courant entre deux immeubles donnant sur le rio del Ghetto.
— Eh ! s’écria l’autre, et il s’élança à sa poursuite.
Le Juif rejoignit un petit jardin potager derrière la scuola[20], grimpa sur une façade à mi-hauteur et de là, en s’agrippant à une gouttière comme un chat, gagna un petit toit en avancée. Il y monta et s’y aplatit, devenant invisible.
Le bedeau du rabbin arriva essoufflé. Il inspecta les recoins sombres mais ne trouva pas trace de l’homme qu’il poursuivait. Sa lanterne levée, il regardait autour de lui en se demandant comment son coreligionnaire avait bien pu disparaître dans le néant, quand un objet à la base du mur de clôture du petit potager attira son attention. Il le ramassa, le tourna entre ses mains, sans comprendre de quoi il s’agissait. Soudain, tout s’éclaircit. Il porta l’objet à son nez. Renifla et sourit. « Les enfants… » Il le tourna encore entre ses mains, admirant la qualité de fabrication et se souvenant que lui aussi, enfant, jouait à ce jeu. Mais il y avait des années qu’il n’en avait plus vu. Surtout aussi bien fait. « Un faux nez en mie de pain », dit-il en riant. Il le mit dans sa poche. Le lendemain il l’offrirait à son fils. « Il est tard, les enfants, s’écria-t-il avec un sourire sur les lèvres. Allez vous coucher !
— Va te coucher toi-même, Mordechai, tu nous casses les couilles ! »
Le bedeau rentra la tête et s’en alla sur la pointe des pieds.
Étendu sur le toit, Mercurio se toucha le nez, s’apercevant seulement maintenant qu’il l’avait perdu. « Bordel de merde », dit-il tout bas. Il porta la main à sa barbe et l’arracha, retenant un gémissement. Il se massa le menton, irrité par la colle de poisson, et remit son béret jaune. Il se laissa glisser doucement, toujours agrippé à la gouttière. Aussitôt à terre, il mit une main dans sa poche pour vérifier s’il n’avait pas perdu en plus l’outil qu’il avait apporté. Prudemment, il revint jusqu’aux portiques. Personne en vue. Il sortit le crochet de sa poche et ouvrit en un instant la serrure rudimentaire de la porte. Il entra et la ferma silencieusement derrière lui.
« Quatrième étage », murmura-t-il, sentant un coup au cœur.
Puis il commença à monter l’escalier étroit. À mesure qu’il montait, il était de plus en plus convaincu qu’il faisait une folie. Il lui semblait que son cœur montait en même temps et tentait de forcer sa gorge. Il sentait ses jambes devenir raides, il avait du mal à les plier. Mais il continua à monter, parce qu’il avait compris depuis sa dispute avec Isacco à Castelletto qu’il voulait être près de Giuditta.
En arrivant au quatrième étage, il était si ému que le crochet lui glissa des mains. L’instrument rebondit de marche en marche, produisant un bruit de métal sur la pierre. Mercurio se plaqua contre le mur, retenant son souffle, sûr que tout le monde dans l’immeuble avait entendu. Mais personne n’ouvrit sa porte. Alors il reprit courage, descendit les marches et chercha son crochet à tâtons. Il le récupéra et remonta au palier du quatrième. Il y avait deux portes. Il tenta de s’orienter, supposant que celle de gauche correspondait à l’appartement qui donnait sur le campo del Ghetto. Mercurio savait que Giuditta habitait l’autre, parce qu’il l’avait vue se pencher à la fenêtre qui donnait sur le campo, quelques jours plus tôt, et faire une chose étrange, qu’il n’avait pas comprise. Il l’avait vue pointer le doigt vers le ciel, comme si elle voulait montrer quelque chose, et rester quelque temps dans cette drôle de position. Puis elle était rentrée à l’intérieur.
Il glissa le crochet dans la serrure et commença à le faire tourner.
Il venait d’accrocher le mécanisme interne et s’apprêtait à le faire jouer quand la porte s’ouvrit à l’improviste, lui arrachant le crochet des mains. La première chose qu’il vit fut un grand couteau brandi en l’air.
« Arrête, c’est moi ! », dit Mercurio en bondissant en arrière.
Dans la lumière de sa chandelle, une longue chemise de nuit en lin qui lui arrivait jusqu’aux pieds, Giuditta était toute pâle. « Toi… », dit-elle doucement, et ses yeux se remplirent de larmes à cause de la peur. Mais la peur céda ensuite à la colère et elle pointa le couteau sur lui, sans s’en apercevoir, comme elle aurait pointé l’index. « Toi…
— Chut, parle tout bas…, chuchota Mercurio en s’approchant de la pointe du couteau et en l’écartant avec sa main. Parle tout bas.
— Tu as failli me faire mourir de peur…
— Je suis désolé, dit Mercurio en bougeant encore d’un pas.
— Qu’est-ce tu fais ici ? demanda Giuditta, bouche bée, ébahie, bouleversée, étourdie par l’émotion, les larmes coulant sur ses joues et les yeux écarquillés, sans réussir à les détacher du garçon qu’elle avait juré d’aimer.
— Je voulais te voir… », dit Mercurio. Il était près d’elle, à moins d’un demi-pas, sentant qu’il n’arrivait plus à respirer.
« Comment tu as fait ? », murmura Giuditta. Elle laissa tomber le couteau, qui se planta avec un bruit sourd dans les lames grinçantes du parquet en bois.
« Je voulais te voir, répéta-t-il, et il combla l’espace qui les séparait d’un demi-pas. Je ne pouvais plus attendre…
— Tu es entré dans le Ghetto pour moi… » Les lèvres de Giuditta se fermèrent à peine.
« Oui. » Les lèvres de Mercurio s’approchèrent.
« Tu m’as fait peur… soupira-t-elle en offrant les siennes.
— Je suis désolé… »
Les lèvres de Mercurio s’unirent à celles de Giuditta. Puis, lentement, comme si tous deux connaissaient les mouvements et les danses de l’amour sans les avoir jamais pratiqués, les mains de Mercurio enlacèrent Giuditta, commencèrent à lui caresser le dos, et ses mains à elle se serrèrent contre ses hanches, s’agrippant, comme si elle craignait de le perdre. Et leurs lèvres, qui étaient restées collées sagement, bougèrent de leur vie propre, devinrent des animaux en lutte, dont chacun voulait se nourrir de l’autre. Leurs mains, en réponse, serrèrent plus fort, cherchèrent avec plus de fougue, griffèrent, pincèrent et s’enfoncèrent dans la chair de l’autre, sans plus de retenue. Sous cette nouvelle impulsion, leurs bouches osèrent encore plus et leurs langues commencèrent à se mêler, cherchant les profondeurs humides de l’autre.
20
Nom donné à Venise aux associations religieuses, et dans le Ghetto aux synagogues.