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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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L’entrée du professeur l’interrompit.

Sègre répondit militairement au salut des deux médecins. Il serra la main de Bardot, mais non celle d’Antoine. Son menton en galoche, son nez busqué, ses lunettes d’or, sa petite taille surmontée d’un toupet blanc vaporeux, le faisaient ressembler aux caricatures de M. Thiers. Il était extrêmement soigné dans sa tenue, toujours rasé de près. Son parler était bref ; sa politesse, distante, même avec ses collaborateurs. Il vivait à l’écart, dans son bureau, où il se faisait servir ses repas. Grand travailleur, il passait ses journées à rédiger, pour des revues médicales, des articles sur la thérapeutique des gazés, d’après les observations cliniques de Bardot et de Mazet. Ses relations avec les malades étaient rares : à l’arrivée, et en cas d’aggravation subite.

Bardot voulut le mettre au courant de l’état du 57. Mais, dès la première phrase, le professeur coupa court en se dirigeant vers la porte :

— « Montons. »

Antoine les regarda partir. « Bon type, ce Bardot », songea-t-il « J’ai de la chance de l’avoir… »

À cette heure-là, il avait l’habitude de regagner sa chambre, d’y achever son traitement, et de s’y reposer jusqu’à midi. Souvent, il était si fatigué par les soins de la matinée qu’il s’assoupissait dans son fauteuil, et que le gong du déjeuner le réveillait en sursaut.

Il suivit, à quelque distance, les deux médecins. « N’empêche », se dit-il tout à coup, « si j’avais eu à mourir ici, l’amitié d’un Bardot ne m’aurait été d’aucun secours… »

Il marchait lentement pour ménager son souffle. L’ascension des deux étages, pour peu qu’il ne prît pas les précautions nécessaires, lui donnait parfois un point de côté, pas très douloureux, mais qui mettait plusieurs heures à se dissiper.

Joseph avait encore oublié de baisser le store. Des mouches voletaient autour de l’étagère où s’alignaient les médicaments. La tapette à mouches pendait à un clou ; mais Antoine était trop las pour faire la chasse. Sans un regard pour l’admirable panorama qui se déployait devant sa fenêtre, il baissa le store, s’assit dans son fauteuil, et ferma un instant les yeux. Puis il tira de sa poche le télégramme et le relut machinalement.

Elle avait accompli son temps, la pauvre vieille… Qu’avait-elle d’autre à faire, qu’à disparaître ? Pourtant, elle n’était pas tellement âgée… « À soixante et des, tu comprends, Antoine, je ne veux pas être à charge », répétait-elle, en branlant la tête, lorsqu’elle s’était mis dans l’esprit d’aller finir ses jours à l’Asile de l’Âge mûr. C’était peu de jours après la mort de M. Thibault. En décembre 13, en janvier 14, peut-être… Mai 18 : plus de quatre ans, déjà ! Avait-elle seulement atteint ses soixante-dix, avant de mourir ?… Il revoyait, sous la suspension, le petit front jaune entre les bandeaux gris, les petites mains d’ivoire qui tremblotaient sur la nappe, les petits yeux de lama effarouché… Tout l’effrayait : une souris dans un placard, un roulement lointain de tonnerre, autant qu’un cas de peste découvert à Marseille, ou qu’une secousse sismique enregistrée en Sicile. Le claquement d’une porte, un coup de sonnette un peu brusque, la faisaient sursauter : « Dieu bon ! » et elle croisait anxieusement ses bras menus sous la courte pèlerine de soie noire qu’elle nommait sa « capuche ». Et son rire… Car elle riait souvent, et toujours pour peu de chose, d’un rire de fillette, perlé, candide… Elle avait dû être charmante dans sa jeunesse. On l’imaginait si bien jouant aux grâces dans la cour de quelque pensionnat, avec un ruban de velours noir au cou et les nattes roulées dans une résille !… Quelle avait pu être sa jeunesse ? Elle n’en parlait jamais. On ne la questionnait pas. Savait-on seulement son prénom ? Personne au monde ne l’appelait plus par son prénom. On ne l’appelait même pas par son nom. On la désignait par sa fonction : on disait « Mademoiselle », comme on disait « la concierge », comme on disait « l’ascenseur »… Vingt ans de suite, elle avait vécu, avec une dévotieuse terreur, sous la tyrannie de M. Thibault. Vingt ans de suite, effacée, silencieuse, infatigable, elle avait été la cheville ouvrière de la maison, sans que nul songeât à lui savoir gré de sa ponctualité, de ses prévenances. Toute une existence impersonnelle, de dévouement, d’abnégation, de don de soi, de modestie, de tendresse bornée et discrète qui ne lui avait guère été rendue.

« Gise doit avoir du chagrin », se dit Antoine.

Il n’en était pas autrement sûr, mais il désirait s’en persuader : il avait besoin des regrets de Gise pour réparer une longue injustice.

« Il va falloir écrire », songea-t-il, avec impatience. (Dès la mobilisation, il avait réduit la correspondance au strict indispensable ; et, depuis qu’il était malade, il avait à peu près complètement renoncé à écrire : par-ci, par-là, quelques mots sur une carte adressée à Gise, à Philip, à Studler, à Jousselin…) « Je vais envoyer un long télégramme de condoléances », décida-t-il. « Ça me donnera quelques jours de répit, pour la lettre… Pourquoi me donne-t-elle l’heure de l’enterrement ? Elle n’a tout de même pas supposé que je ferais le voyage !… »

Il n’avait pas remis les pieds à Paris depuis le début de la guerre. Qu’aurait-il été y faire ? Ceux qu’il aurait eu plaisir à revoir étaient mobilisés, comme lui. Retrouver la maison, l’appartement désert, l’étage des laboratoires désaffecté, à quoi bon ? Ses tours de permission, il les avait toujours abandonnés, à d’autres. Au front, il était du moins assujetti à une vie active, réglée, qui aidait à ne pas penser. Une seule fois, d’Abbeville, avant l’offensive de la Somme, il avait accepté de prendre sa « perm’ », et il était parti se terrer, seul, à Dieppe, en fin d’hiver. Mais, deux jours après son arrivée, il avait repris le train et rejoint sa formation, tant lui pesait son oisiveté dans cette ville qui puait la marée, qu’un vent mouillé battait jour et nuit, et qui était infestée de blessés anglais… Il n’avait jamais revu Gise (ni Philip, ni Jenny, ni personne), depuis la mobilisation. Il n’avait même pas consenti à ce que Gise vînt le voir à Saint-Dizier, pendant sa convalescence, après sa première blessure. Les billets, tendres et laconiques, qu’ils échangeaient tous les deux ou trois mois, lui suffisaient bien pour garder un minimum de contact avec le monde de l’arrière et avec le passé.

C’était par correspondance qu’il avait appris la grossesse de Jenny ; par correspondance, qu’il avait eu confirmation définitive de la mort de Jacques. Au cours de l’hiver 1915, Jenny, avec laquelle il avait échangé plusieurs lettres déjà, et des lettres assez intimes, lui avait écrit qu’elle désirait se rendre à Genève. Elle donnait à ce voyage un double but : elle voulait y faire ses couches, seule, loin des siens ; et elle comptait profiter de son séjour en Suisse pour entreprendre des recherches sur la mort de Jacques — mort qui restait jusqu’alors assez mystérieuse : le bruit s’était répandu, dans les milieux révolutionnaires avec lesquels Jenny était demeurée en relations, que Jacques avait disparu dans les premiers jours d’août, au cours d’une « mission périlleuse ». Antoine eut alors l’idée d’adresser Jenny à Rumelles. Le diplomate était mobilisé à Paris, à son poste du Quai d’Orsay. Sans grande peine, il avait procuré à la jeune femme les laissez-passer nécessaires. À Genève, Jenny avait retrouvé Vanheede. L’albinos l’avait aidée dans son enquête. Il l’avait accompagnée à Bâle et présentée à Plattner. Par le libraire, elle avait eu, enfin, des détails précis sur les derniers jours de Jacques, appris la rédaction du manifeste, le rendez-vous avec l’avion de Meynestrel, l’envol vers le front d’Alsace, au matin du 10 août. Plattner n’en savait pas davantage. Mais Antoine, mis au courant par Jenny, lança Rumelles sur la piste. Et c’est ainsi que, après de vains sondages parmi les listes de prisonniers des camps allemands, Rumelles avait fini par découvrir, dans les archives du ministère de la Guerre, à Paris, une note, émanée du Q. G. d’une division d’infanterie, et datée précisément du 10 août. Cette note, relative au repli des troupes d’Alsace, signalait qu’un avion en flammes s’était abattu dans les lignes françaises. Les restes humains, carbonisés, n’avaient permis aucune identification ; mais, d’après la carcasse de l’appareil, il était possible d’affirmer qu’il s’agissait d’un avion non armé, de fabrication suisse ; et le rapport ajoutait que, parmi des ballots de papiers calcinés, on avait réussi à déchiffrer les fragments d’un tract violemment antimilitariste. Pas de doute : les débris humains étaient ceux de Jacques et de son pilote… Inepte fin ! Antoine n’avait jamais pu prendre son parti des conditions absurdes de cette mort. Aujourd’hui encore, après quatre ans, il en ressentait plus d’irritation que de chagrin.

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