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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Peu avant le coucher du soleil, on frappa à la porte de sa chambre.

Shimon mit le couteau sous sa tunique et ouvrit.

Ester le regardait, souriante comme à l’accoutumée. « Je suis venue voir s’il t’était arrivé quelque chose, dit-elle, sans la moindre réprobation dans la voix. Tu vas bien ? »

Shimon admira comme toujours la capacité d’Ester à ne lui poser de questions que s’il pouvait répondre d’un signe de tête, par oui ou par non, et à ne jamais le faire se sentir impuissant. Mais cette fois, il ne pouvait répondre par oui ou par non. Il se dirigea vers l’écritoire, prit un bout de papier et trempa la plume d’oie dans l’encrier. Il écrivit puis lui remit le billet.

“Va-t-en”, avait-il écrit.

Le sourire d’Ester s’effaça. Il y avait de la stupeur dans ses yeux. Mais aussi de la peine. Il tapa du doigt avec détermination sur ce qu’il avait écrit.

“Va-t-en.”

Ester laissa tomber le billet à terre et recula, secouant à peine la tête, en un minuscule “non” plein de douleur.

Shimon lui claqua la porte au nez. Il serra les poings et plissa les yeux, essayant de contenir la souffrance que lui-même ressentait. Il posa le front sur la porte et resta là, immobile. Un instant plus tard, il entendit les pas lents d’Ester qui s’éloignaient le long du couloir de l’auberge.

Shimon recommença à aiguiser sa lame. Il attacha le couteau à son mollet et le cacha sous la longue tunique qu’il portait.

Quand le patron de l’auberge lui annonça que deux hommes l’attendaient, il sortit et les suivit jusqu’au port, dans un entrepôt humide et sombre. Avant d’entrer, les deux vauriens le poussèrent contre le mur et le palpèrent autour de la taille et au thorax pour voir s’il avait une arme. Ils firent coulisser la porte et le poussèrent à l’intérieur.

Le serviteur était au fond de l’entrepôt, assis sur une caisse. Sur une autre caisse brûlait une chandelle de suif. « Venez », dit-il. Il avait une voix mielleuse.

Shimon pensa qu’il cherchait à imiter son défunt maître. Il avait dû le haïr, être constamment humilié par lui, et maintenant qu’il était libre, tout ce qu’il réussissait à faire, c’était de lui ressembler.

Shimon avança lentement.

Un des vauriens le poussa. Shimon ne réagit pas. Peut-être était-ce lui, cette fois, qui allait mourir. Il revit devant ses yeux le buisson de roses coupé dans le jardin de Carnacina. Le message de son rêve était peut-être qu’il n’avait pas suffisamment aimé la vie.

Alors il s’arrêta, à mi-chemin, pensant à Ester. Il se dit qu’avec elle, en tout cas, il avait commencé à aimer la vie. C’était peut-être pour cela qu’il avait épargné cet homme qui se trouvait maintenant devant lui. Pour s’obliger à partir.

« Qui es-tu ? », demanda le serviteur.

Shimon sourit. La question qu’il se posait lui-même tous les matins.

« T’as volé plein d’argent. J’en veux la moitié ou je te dénonce aux autorités. »

Shimon se baissa, arracha le couteau des lacets qui le maintenaient à son mollet et se retourna d’un coup, le bras tendu, l’arme à la hauteur du cou du premier vaurien. Il y eut un gémissement et la lame s’enfonça dans les chairs. Quand il se fut entièrement retourné, il fut inondé par un jet de sang.

Le serviteur se leva de la caisse et partit en courant vers la sortie.

Shimon se lança à sa poursuite mais l’autre vaurien lui lança un bâton dans les jambes et le fit tomber, avant de se jeter aussitôt sur lui avec un couteau court, à double tranchant.

Au sol, Shimon réussit à rassembler ses jambes puis à les détendre d’un coup, de toutes ses forces, le frappant en plein abdomen.

L’autre, au moment d’être projeté en arrière, eut le temps de frapper et planta son couteau dans le mollet de Shimon.

Ce dernier resta bouche ouverte, dans un cri muet de douleur. Il sortit le couteau de son mollet puis tenta de se remettre debout et d’achever son adversaire.

Mais d’autres hommes accouraient, appelés en renfort par le serviteur.

Shimon vit un géant se jeter sur lui avec un bâton court et massif. Il sentit le coup lui fracasser les côtes. Il parvint à rouler sur le flanc et à se relever. Il n’arrivait plus à respirer mais s’élança vers la porte. Un autre type le frappa au visage, avec une masse. Shimon sentit son arcade sourcilière s’ouvrir et le sang commença à couler dans son œil. De son poing fermé, il envoya un coup dans la gorge de l’homme. La trachée, à ce contact, craqua. L’homme porta les mains à son cou et s’écroula au sol. Shimon, dans un effort surhumain, enjamba son corps et disparut dans les ruelles derrière le port.

Il resta caché, comme un animal sauvage, haletant et tentant de résister à la douleur. Quand les voix se furent éloignées, il sortit et se traîna vers le seul endroit où il voulait aller.

À la porte d’Ester, il n’eut pas beaucoup à attendre.

Elle ouvrit, le vit couvert de sang et se couvrit la bouche pour ne pas hurler. Elle le fit entrer et voulut le soigner, sans dire un seul mot, comme si elle aussi était devenue muette.

Mais Shimon l’arrêta. Il alla à l’écritoire. Prit du papier et un encrier et commença à écrire, avec fougue.

“Mon vrai nom est Shimon Baruch, je viens de Rome. J’étais un marchand…”

Il écrivait vite, la tête baissée. Le sang de la blessure de son arcade sourcilière coulait sur les feuilles qu’il passait à Ester, pour qu’elle lise toute son histoire, sans censure.

“… Alors je me suis glissé dans la fosse d’égout et j’ai découvert un homme appelé Scavamorto, qui emportait les affaires de ce garçon…”

Il respirait avec difficulté. La douleur au thorax, là où le géant lui avait cassé les côtes, était lancinante.

“… Avant de mourir il m’a dit que le voleur s’appelait Mercurio…”

Ester lisait avec la même fougue. Et quand elle avait fini de lire une feuille, elle la laissait tomber au sol, venait se mettre derrière Shimon pour lire par-dessus son épaule ce qu’il écrivait, plissant les yeux à la lumière tremblotante de la chandelle.

“… La voiture fut attaquée par les brigands et je me rendis compte que j’allais peut-être mourir, et pourtant je n’avais pas peur…”

Le sang commençait à couler plus paresseusement de sa blessure au sourcil. Shimon écrivait. Ester lisait. C’était comme une course entre eux.

“… Et puis tu es arrivée, toi.”

Shimon s’arrêta, le visage contracté par la douleur, et regarda Ester.

Ester aussi avait les yeux posés sur lui et retenait sa respiration.

“Je ne suis pas capable de dire ce que j’éprouve pour toi. Je ne le sais même pas…”

Ester le regarda. Puis, tout doucement, elle dit : « Tu m’as défendue contre Carnacina ».

Shimon sentit un coup au cœur.

“Tu le savais ?”, écrivit-il.

« Oui ».

Shimon posa la plume d’oie.

« Laisse-moi te soigner », dit Ester.

Shimon fit signe que non. Il l’attira à lui et l’embrassa, la souillant de sang. Puis Ester s’étendit sur le sol et le laissa la prendre, tandis que le sang et les larmes s’écoulaient sur elle.

Shimon comprit enfin le sens du buisson de rose coupé : un amour qui ne fleurirait pas.

Le lendemain matin, il avait disparu.

“Adieu”, disait le billet qu’Ester trouva sur l’oreiller près d’elle.

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