Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
D’acte en acte, de vers en vers, Louis rature, gribouille et note scrupuleusement ce qui peut faire l’objet d’un gag, d’une truculence, d’une outrance. Il s’est promis, juré de ne pas couper dans le texte de Molière. Il veut y rester fidèle même s’il sait la tâche malaisée. Avec Christian Fechner, il a mis immédiatement les choses au clair. D’une part il veut que Jean Girault soit le coréalisateur, et d’autre part que ce soit lui, et lui seul, qui choisisse ses partenaires. Pour lui, il ne fait aucun doute que Michel Galabru, en maître Jacques, et Claude Gensac, en Frosine, seront à leur place. Le premier a passé sept années à la Comédie-Française et la seconde a fait le Conservatoire. L’un et l’autre, emballés par l’idée, acceptent sans la moindre hésitation même s’ils le préviennent que jouer Molière n’est pas une peccadille et qu’en retenir le texte est chose particulièrement difficile. Il souhaite confier à Henri Virlojeux le rôle d’Anselme. Il lui téléphone dans sa résidence de Rambouillet, mais celui qui vient justement d’être Harpagon sous la direction de Jean Pignol à la télévision aux côtés d’Annie Cordy en Frosine refuse poliment son offre. Louis finit par engager Georges Audoubert, alors pensionnaire de la Maison de Molière. Il demande à ses fidèles Guy Grosso et Michel Modo d’être des laquais muets aux allures ambiguës ainsi qu’à Madeleine Barbulée de lui faire le plaisir d’être à ses côtés dans un rôle lui aussi muet, celui de la mère de Marianne. « Louis, que je connaissais depuis ses débuts, m’a appelée à Graveron-Sémerville où je venais d’acheter une chapelle, se souvient-elle[582]. Il m’a dit en quelques mots ce qu’il attendait de moi et je ne pouvais pas le lui refuser. On avait souvent tourné ensemble à nos débuts, et puis nous avions un ami commun : Jean Anouilh[583]. J’ai dit oui sans même lui demander combien je serais payée. Il avait eu la courtoisie de penser à moi et, sans être une intime je n’ai jamais douté de sa générosité — il a dû savoir que je traversais alors une passe financière difficile mais il ne m’en a jamais rien dit. Il était comme ça, Louis. Il ne disait pas. Il faisait. » Pour les autres rôles, en dehors de celui confié à Max Montavon en maître Simon, il écume avec Jean Girault et Christian Fechner les cours de théâtre plus ou moins connus. C’est là qu’il fait passer des auditions et retient Franck David, Claire Dupray, Hervé Bellon et Anne Caudry. Seule exception à la règle : Bernard Menez. Apprenant par la presse professionnelle que de Funès cherche des « jeunes » capables de jouer des classiques, Menez, un peu connu pour ses prestations dans les films de Pascal Thomas comme Pleure pas la bouche pleine ou Le Chaud Lapin, se paie le culot de poser sa candidature. Quelques mots et une brève rencontre suffisent : Bernard Menez sera La Flèche.
Afin de finaliser un Avare à la hauteur des modestes ambitions de Louis de Funès, Christian Fechner ne lésine pas sur les moyens. Six plateaux des studios de Boulogne sont loués pour six mois du mois d’octobre au mois de mars. Les décors sont construits en taille réelle. Pour les quelques scènes en extérieur, contact est pris avec la ville de Senlis qui consent à neutraliser pendant la première semaine de février ses ruelles médiévales. Enfin, Fechner accepte de permettre à Louis de tourner la dernière scène — celle où il tire sa cassette d’or au bout d’une chaîne — à Nefta en Tunisie alors qu’il aurait été incontestablement moins onéreux d’immortaliser cette séquence d’à peine une minute à la mer de sable d’Ermenonville ! Coût de l’opération : 260 000 francs, entre le prix du voyage aller-retour en Caravelle et l’hébergement des vingt-cinq personnes mobilisées pour l’occasion. Mais comment Christian Fechner pourrait-il refuser ce « caprice » à son acteur dont il ne doute pas que la prestation cinématographique sera rapidement rentabilisée. Tout se met en place le 15 octobre 1979 et l’on commence par le début. En effet, de Funès veut que ce film soit tourné dans l’ordre chronologique de la pièce de Molière. Le matin, place aux répétitions, et l’après-midi on tourne pour de bon. Quand Louis n’est pas devant la caméra, il veille à ce que le jeu de ses partenaires frise la perfection, surtout avec les jeunes plutôt inexpérimentés. Il laisse le soin à Jean Girault de s’occuper du réglage et du cadrage des caméras. Rien ne lui échappe. « De Funès avait une vision bien à lui de la pièce, expliquera Jean Girault[584]. Une vision qui n’était pas celle du Français. Il l’a interprétée en comédie comme, je pense, on la jouait à la création. Sans rien changer du texte. On jurerait qu’il s’exprime dans le langage actuel. Rien n’est jamais outré dans son jeu. Une performance qui mérite le prochain césar. » Louis, qui ne manque jamais d’imagination, place ses gags avec minutie, ne se montrant « outrancier » que dans la gestuelle ou sa mise comme lorsqu’il se pare des plumes d’un paon pour faire sa cour tel un roquentin. Une seule fois, Louis manque d’assurance lors du dernier acte. Il est face à Georges Audoubert avec lequel il doit échanger de longues répliques. « Subitement, il s’est arrêté de jouer, a repris la scène, s’est trompé, a stoppé de nouveau, raconte Claude Gensac[585]. Il était comme en panne de carburant. Il a demandé quelques minutes pour souffler et est resté seul au milieu du décor. Nous étions tous aussi muets et désemparés que lui, mais sans savoir pourquoi. […] Brusquement, il m’est venu une idée. Il m’avait parlé de sa mère et des colères terribles qu’elle piquait. […] Je me suis assise doucement près de lui et je lui ai parlé de sa maman pendant quelques minutes : “Ta maman te voit en ce moment, ne la déçois pas. Qu’est-ce que ça peut te faire d’avoir en face de toi un gars du Français soi-disant habitué aux grands textes anciens ?” J’ai tapé dans le mille. C’est ce qui l’avait bloqué, il avait peur de ne pas être à la hauteur du texte devant ce partenaire. […] Et, bien sûr, après il a joué la scène superbement. C’était ça, Louis ! Magnifique talent, mais pétri d’inquiétudes et d’humilité. »
Le tournage de L’Avare suscite bien des curiosités et des interrogations. La presse parisienne s’en fait régulièrement l’écho. Louis se prête de bonne grâce aux entretiens avec les journalistes avides de scoops, au cas où il y aurait des frictions avec ses partenaires. Peine perdue. Tout se passe sans encombre. Louis affirme : « Je n’ai pas fait le dixième de ce qu’avait dû faire Molière. J’aurais même pu en faire plus, être plus frénétique[586]. » Mais surtout, il y a cette déclaration reprise à l’envi : « Je me demande si Molière n’a pas écrit L’Avare en pensant à moi. » Que n’a-t-il dit ce jour-là sous la forme d’une boutade ! Il ne tarde pas à le regretter quand il apprend qu’on le traite de « prétentieux ». On peut lire dans l’hebdomadaire Télérama : « Ce M. De Funès cousu d’or ose s’attaquer à Molière… » Le film n’est pas encore achevé que déjà on guette Louis de Funès au tournant en prenant chacune de ses phrases au pied de la lettre. Et ce n’est qu’un début. Il n’a pas encore ni tout vu ni tout lu, après la sortie de « son bébé » le 5 mars 1980.
582
Témoignage de Madeleine Barbulée à l’auteur recueilli le 28 septembre 1980.
583
Née le 2 septembre 1910 à Nancy, formée à l’école des Comédiens Routiers fondé par Olivier Hussenot et Jean-Pierre Grenier en 1940, Madeleine Barbulée créa sept pièces de Jean Anouilh, dont La Valse des toréadors en 1952 à la Comédie des Champs-Élysées. Elle rencontra pour la première fois Louis de Funès dans Millionnaires d’un jour d’André Hunebelle en 1949.
584
Jean Girault à Annick Rannou in Télé Star daté du 8 mars 1979.
585
Op. cit., pp. 191–192.
586
Louis de Funès à Éric de Saint-Angel in Le Matin daté du 8 mars 1980.