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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Entre ces deux dates, les unions homosexuelles s’imposent en Europe, sinon partout dans le droit, du moins dans toutes les têtes.

« ¡ NO PASARÁN ! » Le message venu de Rome est clair. Le cardinal Rouco le reçoit cinq sur cinq. En réalité, il n’a pas eu à se faire beaucoup prier. Lorsque son ami Angelo Sodano, le secrétaire d’État de Jean-Paul II, devenu pape-bis depuis la maladie du saint-père, lui demande de faire barrage coûte que coûte au mariage gay, Rouco a déjà pris la tête de la « résistance ». Pour Rome, il ne faut à aucun prix que l’Espagne cède. Si le mariage devait y être légalisé, le symbole serait si puissant, ses effets si considérables, que l’Amérique latine tout entière pourrait bientôt basculer.

« ¡ No pasarán ! », à vrai dire, n’est pas vraiment le langage de Rouco. Ce néo-national-catholique fut plus proche des idées du dictateur Franco que de celles des républicains espagnols. Mais il comprend le message, que lui renouvellera avec la même intensité le cardinal Bertone lorsque celui-ci aura remplacé Sodano.

Je me suis rendu en Espagne à cinq reprises◦– avant, pendant et après la bataille sur le mariage. En 2017, lorsque je suis revenu à Madrid et Barcelone, pour mes derniers entretiens, je me suis retrouvé au cœur de l’élection du nouveau président de la Conférence épiscopale espagnole. Plus de dix ans avaient passé depuis la bataille sur le mariage ; la plaie, pourtant, semblait encore ouverte. Les acteurs étaient les mêmes ; la violence, la rigidité, les doubles vies aussi. Comme si l’Espagne catholique faisait du surplace. Et, toujours là, tirant encore les ficelles : le cardinal Rouco. En espagnol, on dit : « Titiritero »◦– celui qui manipule ses marionnettes.

Antonio María Rouco Varela est né sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle : il a grandi à Villalba, en Galice, au nord-ouest de l’Espagne, ville-étape du grand pèlerinage qu’effectuent, encore aujourd’hui, des centaines de milliers de fidèles. Au moment de sa naissance, août 1936, la guerre civile commence en Espagne. Son parcours autoritaire, dans les décennies qui suivent, est conforme à celui de nombreux prêtres de l’époque, qui ont soutenu la dictature franquiste.

Issu d’un milieu modeste, d’une mère malade et précocement orphelin de père, le jeune Rouco connaît une ascension sociale atypique. Son éducation au petit séminaire est stricte et conservatrice. « Médiévale », même, selon un prêtre qui le connaît bien. Lequel ajoute :

— À cette époque, dans ces écoles catholiques espagnoles, on racontait encore aux jeunes garçons que la masturbation à elle seule était un péché abominable. Rouco a grandi dans cette mythologie de l’Ancien Testament où on croit aux flammes de l’enfer et où les homosexuels seraient brûlés !

Ordonné prêtre en 1959, à vingt-deux ans, l’hidalgo Rouco se rêve déjà en chevalier combattant les infidèles avec, sur son blason, la croix pourpre formée par une épée rouge sang, celle de l’ordre militaire de Saint-Jacques◦– que l’on peut voir encore aujourd’hui au musée du Prado sur la poitrine même de Vélazquez, dans l’un des plus beaux tableaux du monde : Las Meninas.

Ses biographes connaissent mal les dix années que Rouco passe ensuite en Allemagne, durant les sixties, où il étudie la philosophie et la théologie. On le décrit alors comme un prêtre plutôt modéré, peu à l’aise socialement, de constitution fragile, efféminé, déprimé, questioning ; certains le croient même progressiste. On note seulement qu’il est « viscéralement misogyne ».

De retour en Espagne, Rouco passe sept années à Salamanque ; il est ordonné évêque sous Paul VI. Dans les années 1980, il se rapproche de l’archevêque de Madrid, Ángel Suquía Goicoechea : un conservateur que Jean-Paul II a choisi pour succéder au libéral et anti-franquiste Vicente Tarancón. Par calcul peut-être, plus que par conviction, il se rallie à la nouvelle ligne madrilène et vaticane. Et cela paye. Le voici nommé archevêque de Saint-Jacques-de-Compostelle à quarante-sept ans◦– son rêve. Dix ans plus tard, il devient archevêque de Madrid puis est créé cardinal par Jean-Paul II.

J’AI RENDEZ-VOUS AVEC JOSÉ MANUEL VIDAL au restaurant Robin Hood, à Madrid. Le nom – Robin des Bois – est écrit en anglais, pas en espagnol. Cette cantine solidaire est gérée par le centre social de l’église San Antón de Padre Angel qui accueille les sans-abri et les « niños de la calle ». Vidal, un ancien prêtre lui-même durant treize années, y prend ses repas pour soutenir l’association. C’est là que nous nous retrouverons à plusieurs reprises.

— Ici, le midi, c’est un restaurant comme un autre. Le soir, en revanche, c’est gratuit pour les pauvres. Ils y mangent les mêmes plats que nous : nous payons le midi pour qu’ils puissent manger gratuitement le soir, m’explique Vidal.

Enfant de Vatican II devenu curé, José Manuel Vidal appartient aussi à cette grande famille, un long fleuve intranquille et sourd, qui traverse les années 1970 et 1980 : celle des prêtres qui ont quitté l’Église pour se marier. J’admire Vidal pour sa franchise dans un pays où on considère généralement qu’un prêtre sur cinq vit en concubinage avec une femme.

— Dans ma jeunesse, les années 1950, l’Église était la seule voie d’ascension sociale pour un fils de paysan comme moi, dit-il.

Le curé défroqué connaît l’Église espagnole de l’intérieur ; il en décrypte les intrigues, sous toutes les coutures, et derrière la « pureté assassine », il décèle les moindres secrets, comme dans le film La Mauvaise Éducation d’Almodóvar. Devenu journaliste à El Mundo, puis directeur de l’important média en ligne Religion Digital – le premier site catholique à travers le monde pour la langue espagnole –, Vidal a publié une biographie du cardinal Antonio María Rouco Varela. Son titre, en grosses lettres majuscules, comme s’il s’agissait d’un personnage aussi fameux que Jean-Paul II ou Franco, est tout simplement : « ROUCO ».

— Mon passé de prêtre m’a permis d’avoir accès aux informations de l’intérieur ; ma sécularisation actuelle me donne une liberté rare chez les ecclésiastiques espagnols, résume habilement Vidal.

En 626 pages, l’enquête de José Manuel Vidal est une photographie fascinante de l’Espagne catholique des années 1940 à aujourd’hui : la collaboration avec la dictature fasciste ; la lutte contre le communisme ; la domination de l’argent et la corruption qui ont gangrené le clergé ; les ravages du célibat et les abus sexuels. Et pourtant, le regard de Vidal reste bienveillant à l’égard de ces prêtres, dont il fut, qui continuent à croire en Dieu et d’aimer leur prochain.

Le cardinal Rouco fut l’homme le plus puissant de l’Église catholique espagnole pendant une vingtaine d’années, de sa nomination comme archevêque de Madrid en 1994 jusqu’à sa mise à la retraite par le pape François en 2014.

— Rouco est un homme profondément machiavélique. Il a dédié sa vie au contrôle de l’Église d’Espagne. Il avait une véritable cour ; il avait de l’argent, beaucoup d’argent ; il avait des soldats, des troupes, une véritable armée, raconte Vidal pour expliquer cette ascension anormale.

Figure « de l’ancien régime », selon le mot de son biographe, Rouco Varela est un personnage profondément anachronique en Espagne. Contrairement à ses prédécesseurs, comme le cardinal Vicente Enrique y Tarancón qui fut l’homme de Vatican II et de la transition démocratique, il ne semble pas « avoir rompu clairement avec le franquisme », selon l’expression du père Pedro Miguel, un jésuite que j’interviewe à Madrid.

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