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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Rouco est un « psychorigide opportuniste » qui « a choisi Rome contre l’Espagne », selon les mots de Vidal. Il n’a eu aucun scrupule à engager les catholiques dans l’arène politique : il a mobilisé l’épiscopat, et bientôt toute l’Église espagnole, derrière la frange la plus sectaire du Partido popular◦– l’aile droite du parti de José María Aznar.

La pierre angulaire du pouvoir de Rouco vient de quatre réseaux entremêlés : l’Opus dei, les Légionnaires du Christ, « los kikos », enfin le courant Communion & libération.

L’Opus dei a toujours joué un rôle majeur en Espagne où cette confrérie secrète a été créée en 1928. Selon plusieurs témoignages concordants, Rouco ne serait pas lui-même membre de l’Opus dei, même s’il a su manipuler l’« Œuvre ». S’agissant des Légionnaires, d’autant plus influençables qu’ils sont peu lettrés, ils ont formé la garde rapprochée de Rouco (le cardinal était un partisan de Marcial Maciel même après les premières révélations sur ses affaires de viols et de pédophilie).

Le troisième réseau de Rouco est un mouvement connu en Espagne sous le nom de « los kikos » (et ailleurs sous son nom officiel : le Chemin néocatéchuménal). Il rassemble une jeunesse catholique qui entend revenir aux sources du christianisme antique et contester la sécularisation qui se répand à travers le monde. Enfin, Rouco s’appuie sur l’important mouvement catholique conservateur appelé Communion & libération, créé en Italie mais qui a une forte présence en Espagne (depuis 2005 son président est espagnol).

— Ces quatre mouvements de droite forment la base sociale du pouvoir de Rouco : ils constituent son armée. Dès qu’il le souhaitait, le « général » Rouco les faisait descendre dans la rue et, à eux quatre, ils pouvaient remplir les grandes places de Madrid. C’était ça son mode opératoire. On l’a compris lorsqu’il a lancé la bataille contre le mariage gay, m’explique Vidal.

Avant le débat sur le mariage, Rouco avait fait la preuve de son talent d’organisateur durant les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de 1989 qui ont lieu, justement, dans sa ville de Saint-Jacques-de-Compostelle. Là, l’archevêque se démène et son efficacité séduit le pape Jean-Paul II, qui le félicite publiquement dès son premier discours. À cinquante-deux ans, Rouco connaît son heure de gloire et une consécration que d’autres ont attendue toute leur vie. (Rouco renouvellera l’opération de séduction avec Benoît XVI, en 2011, pour les JMJ de Madrid.)

Intellectuellement, le mode de pensée de Rouco est calqué sur celui de Jean-Paul II qui l’a créé cardinal par la suite. Le catholicisme est assiégé par des ennemis ; il faut le défendre. Cette vision obsidionale d’une Église forteresse expliquerait, selon plusieurs témoins, le raidissement du cardinal, sa pente autoritaire, la mobilisation des troupes qu’il décrète pour aller au combat de rue, son goût du pouvoir extravagant et du contrôle.

Sur la question homosexuelle, sa véritable obsession, Rouco se trouve sur la même ligne que le pape polonais : les homosexuels ne sont pas condamnés s’ils choisissent la continence ; et s’ils n’y arrivent pas, on doit leur offrir des « thérapies réparatrices » pour leur permettre d’atteindre la chasteté absolue.

Élu, puis réélu quatre fois, à la tête de la Conférence épiscopale espagnole, Rouco s’y maintiendra pendant douze ans. Sans compter les années où il continuera à tirer les ficelles, en « titiritero », sans avoir officiellement le pouvoir (cela reste vrai encore aujourd’hui). Toujours flanqué de son secrétaire un peu folâtre, dont il est inséparable, et de son coiffeur qui ne le quitte pas d’un peigne, « una bellísima persona », reconnaît Rouco, l’archevêque a pris la grosse tête. Un nom propre, qu’il nous faut ici utiliser en nom commun, le définit assez justement : Rouco est devenu un Sodano !

LA PUISSANCE DE ROUCO VARELA EST ESPAGNOLE, mais elle est aussi romaine. Pour des raisons d’inclinations idéologiques et d’inclinations tout court, Rouco a toujours été en odeur de sainteté au Vatican. Proche de Jean-Paul II et de Benoît XVI qui le défendent en toute circonstance, c’est aussi un intime des cardinaux Angelo Sodano et Tarcisio Bertone. Le pouvoir amenant le pouvoir, Rouco a la haute main sur toutes les nominations espagnoles et, en retour, les prêtres et les évêques lui doivent sa carrière. Les nonces sont aux petits soins avec lui. Et comme en Espagne, l’Église ne mesure son pouvoir que dans le rapport Rome-Madrid, on l’appelle désormais le « vice-pape ».

— Rouco a gouverné par la peur et le commerce d’influence. On a toujours parlé de lui comme d’un « traficante de influencias », me dit un prêtre à Madrid.

Partout Rouco place ses pions et abuse de son pouvoir. Il a ses « hombres de placer » (« hommes de plaisir »), comme on appelait à la cour d’Espagne les bouffons qui faisaient rire le roi. Le fils de sa sœur, Alfonso Carrasco Rouco, est nommé évêque, suscitant une polémique sur son népotisme : on commence à parler de Rouco comme du « cardinal-neveu », ce qui rappelle de tristes souvenirs.

L’argent aussi, ô combien ! Comme le cardinal López Trujillo, comme les secrétaires d’État Angelo Sodano et Tarcisio Bertone, Rouco est, à sa façon, un ploutocrate. La manière dont l’Église a amassé sa fortune sous sa direction reste mystérieuse. Grâce à cet argent (et peut-être celui de la Conférence épiscopale espagnole), il peut cultiver son pouvoir à Rome.

En Espagne même, l’archevêque de Madrid vit comme un prince dans un « ático » restauré en 2004 pour plusieurs millions d’euros. D’un luxe inouï, ce véritable penthouse, avec tableaux de maître, est situé à l’étage supérieur du bien mal nommé Palacio de San Justo, un hôtel particulier du XVIIIe siècle, magnifique et un peu envoûtant avec son baroque tardif (j’ai visité ce palace en rendant visite au cardinal Osoro, successeur de Rouco).

— On ne mesure pas à l’étranger combien l’élection de François a été un drame pour l’épiscopat espagnol, m’explique Vidal. Les évêques vivaient ici comme des princes, au-delà du bien et du mal. Tous les évêchés sont ici des palaces grandioses et l’Église espagnole dispose partout d’un patrimoine immobilier inimaginable, à Madrid, à Tolède, à Séville, à Ségovie, à Grenade, à Saint-Jacques-de-Compostelle… Et voilà que François leur demande de devenir pauvres, de quitter leurs palaces, de revenir à la pastorale et à l’humilité. Ce qui leur coûte ici, avec ce nouveau pape latino, ce n’est pas tant la doctrine, car ils ont toujours été très accommodants dans ce registre ; non, ce qui leur coûte, c’est de devoir s’éloigner du luxe, de cesser d’être princes, de quitter leurs palaces et, comble de l’horreur, de devoir se mettre à servir les pauvres !

Si l’élection de François est un drame pour l’Église espagnole, pour Rouco, c’est une tragédie. Ami de Ratzinger, il a été abasourdi par son renoncement qu’il n’avait jamais imaginé, même dans ses pires cauchemars. Et dès l’élection du nouveau pape, le cardinal-archevêque de Madrid aurait eu cette réplique de tragédien, rapportée par la presse : « Le conclave nous a échappé. »

Sans doute savait-il à quoi s’attendre ! En quelques mois, le pape François met Rouco à la retraite. Il commence par l’éloigner de la Congrégation des évêques, une place de choix qui lui permettait de décider de la nomination de tous les prélats espagnols. Marginalisé au Vatican, il est également prié de quitter, en Espagne même, son poste d’archevêque de Madrid alors qu’il tentait de s’y accrocher en dépit de la limite d’âge. Alors, en furie, accusant tous ceux qui l’ont trahi, Rouco demande impérativement de choisir son successeur et propose trois noms sine qua non au nonce en Espagne. La liste revient de Rome avec quatre noms : aucun de ceux que Rouco a proposés !

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