Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Bardot, debout au milieu de ses malades, présidait cette cacophonie essoufflée et rauque, avec une attention souriante. Il dépassait les plus grands d’une demi-tête. Une calvitie précoce lui dégageait le front et le grandissait encore. Le volume du corps était proportionné à la taille : cet ancien tuberculeux était un colosse. Des épaules aux reins, le torse, vu de dos, présentait sous la toile tendue de la blouse une surface presque carrée, de dimensions imposantes.
— « Je suis content », dit-il, entraînant aussitôt Antoine dans la petite pièce qui servait de vestiaire, et où ils se trouvèrent seuls. « Je craignais… Mais non : albumino-réaction négative, c’est bon signe. »
Il avait tiré un papier du revers de sa manche. Antoine le prit et le parcourut des yeux :
— « Je te rendrai ça ce soir, après l’avoir copié. » (Depuis le début de son intoxication, il tenait, dans un agenda spécial, un journal clinique très complet de son cas.)
— « Tu restes bien longtemps à l’inhalation », gronda Bardot. « Ça ne te fatigue pas ? »
— « Non, non », fit Antoine. « Je tiens beaucoup à ces inhalations. » Sa voix était faible, courte de souffle, mais distincte. « Au réveil, les sécrétions qui couvrent la glotte sont si épaisses que l’aphonie est complète. Tu vois : elle s’atténue notablement, dès que le larynx est bien récuré par la vapeur. »
Bardot ne renonçait pas à son opinion :
— « Crois-moi, n’en abuse pas. L’aphonie, si agaçante qu’elle soit, ce n’est qu’un moindre mal. Les inhalations prolongées risquent d’enrayer trop brusquement la toux. » Sa prononciation traînante trahissait son origine bourguignonne ; elle accentuait encore l’expression de douceur, de sérieux, qui émanait du regard.
Il s’était assis et avait fait asseoir Antoine. Il s’appliquait à donner aux malades l’impression qu’il n’était pas pressé, qu’il avait tout le temps de les écouter, que rien ne l’intéressait plus que leurs doléances :
— « Je te conseille de reprendre, ces jours-ci, une de tes potions expectorantes », dit-il, après avoir interrogé Antoine sur la journée de la veille et sur la nuit. « Terpine ou drosera, ce que tu voudras. Et dans une infusion de bourrache… Oui, oui : remède de bonne femme… Une sueur abondante, avant de s’endormir, à condition de ne pas prendre froid, — rien de meilleur ! » La façon dont il appuyait sur certaines voyelles, sur les diphtongues, et dont il prolongeait en chantant les finales (« pôtions expectôrântes… bourrâche… sûeur abôndânte… ») rappelait l’écrasement de l’archet sur les cordes basses d’un violoncelle.
Il prenait plaisir à multiplier les recommandations : il croyait religieusement à l’efficacité de ses traitements, et ne se laissait décourager par aucun échec. Il n’aimait rien tant qu’à persuader autrui : et spécialement Antoine, dont il sentait, sans mesquine jalousie, la supériorité.
— « Et puis », poursuivit-il, sans quitter son patient des yeux, « si tu veux modérer les sécrétions nocturnes, pourquoi pas, pendant quelques jours, une cure sulfo-arsenicale ?… N’est-ce pas ? » ajouta-t-il, s’adressant au docteur Mazet qui venait d’entrer.
Mazet ne répondit pas. Il avait ouvert une armoire, au fond du vestiaire, et changeait contre une blouse blanche sa tunique de toile kaki, tout effilochée et pâlie par les lessives, mais chamarrée de décorations. Un relent de transpiration flotta dans la pièce.
— « Au cas où l’aphonie augmenterait, nous pourrons toujours recourir de nouveau à la strychnine », continua Bardot. « J’ai eu de bons résultats cet hiver, avec Chapuis. »
Mazet se tourna, gouailleur :
— « Si tu n’as pas d’exemple plus encourageant à proposer !… »
Il avait la tête carrée, le front court et traversé d’une profonde balafre ; ses cheveux grisonnants, très denses, étaient plantés bas et taillés en brosse. Le blanc des yeux se congestionnait facilement. La moustache noire tranchait durement sur son teint recuit de vieux colonial.
Antoine regardait Bardot d’un air interrogatif.
— « Le cas de Thibault n’a heureusement aucun rapport avec le cas de Chapuis », lança Bardot, précipitamment. Il était mécontent, et le dissimulait mal. « Ce pauvre Chapuis ne va pas fort », expliqua-t-il, s’adressant cette fois à Antoine. « La nuit a été mauvaise. On est venu me réveiller deux fois. L’intoxication du cœur fait de rapides progrès : arythmie extra-systolique totale… J’attends ce matin le patron, pour le mener au 57. »
Mazet, boutonnant sa blouse, s’était rapproché. Ils discoururent quelques instants sur les troubles cardio-vasculaires des ypérités, « si différents », affirmait Bardot, « selon l’âge des malades ». (Chapuis était un colonel d’artillerie en traitement depuis huit mois. Il avait dépassé la cinquantaine.)
— « … et selon leurs antécédents », ajouta Antoine.
Chapuis était son voisin de palier. Antoine l’avait ausculté plusieurs fois, et il supposait que le colonel, avant d’être atteint par les gaz, devait être porteur d’un rétrécissement mitral latent : ce que ni Sègre, ni Bardot, ni Mazet, ne semblaient avoir soupçonné. Il fut sur le point de le dire. (Plus encore que naguère, il éprouvait une méchante satisfaction d’orgueil à prendre autrui en faute et à le lui faire constater — fût-ce un ami : c’était une petite revanche de cette infériorité à laquelle le condamnait la maladie.) Mais, parler lui était un effort. Il y renonça.
— « Avez-vous mis le nez dans les feuilles ? » demanda Mazet.
Antoine fit un signe négatif.
— « L’attaque des Boches dans les Flandres semble vraiment arrêtée », déclara Bardot.
— « Oui, c’en a l’air », dit Mazet. « Ypres a tenu bon. Les Anglais annoncent officiellement que la ligne de l’Yser est maintenue. »
— « Ça doit coûter cher », observa Antoine.
Mazet eut un mouvement de l’épaule qui pouvait aussi bien signifier : « Très cher », que : « Peu importe ! » Il retourna vers l’armoire, fouilla les poches de sa tunique et revint vers Antoine :
— « Tenez, justement : un journal suisse que m’a passé Goiran… Vous verrez : d’après les communiqués des Centraux, dans le seul mois d’avril, les Anglais auraient perdu plus de deux cent mille hommes, rien que sur l’Yser ! »
— « Si ces chiffres étaient connus de l’opinion publique alliée… », remarqua Bardot.
Antoine hocha la tête, et Mazet ricana bruyamment. Il était près de la porte. Il jeta, par-dessus l’épaule :
— « Mais aucun renseignement exact n’arrive jamais jusqu’à l’opinion publique ! C’est la guerre ! »
Il avait toujours l’air de tenir les autres pour des imbéciles.
— « Sais-tu ce à quoi je réfléchissais ce matin ? » reprit Bardot, lorsque Mazet fut sorti. « C’est que, aujourd’hui, aucun gouvernement ne représente plus le sentiment national de son pays. Ni d’un côté ni de l’autre, personne ne sait ce que pensent vraiment les masses : la voix des dirigeants couvre celle des dirigés… Regarde, en France ! Crois-tu qu’il y ait un combattant français sur vingt qui tienne à l’Alsace-Lorraine au point de consentir à prolonger la guerre d’un mois, pour la ravoir ? »
— « Pas un sur cinquante ! »
— « N’empêche que le monde entier est persuadé que Clemenceau et Poincaré sont authentiquement les porte-parole de l’opinion générale française… La guerre a créé une atmosphère de mensonges officiels, sans précédent ! Partout ! Je me demande si les peuples pourront jamais faire entendre de nouveau leur vraie voix, et si la presse européenne pourra jamais recouvrer… »