Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Benedetta la fixa. « Donc c’est une arnaque. »
Giuditta rougit violemment.
« Je plaisante, ma chère », dit Benedetta. Elle prit sa main dans la sienne et de nouveau pensa : “Active-toi, sortilège !”. Puis elle regarda de près la tache, dont elle connaissait déjà l’existence. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire. La plus difficile. Parce qu’elle ne dépendait pas seulement d’elle. Il lui fallait la collaboration de sa victime elle-même. « On dirait du sang, dit-elle en montrant la tache.
— Non, ne vous inquiétez pas, répondit aussitôt Giuditta. C’est simplement de l’encre. Mais c’est drôle que vous disiez cela… »
Benedetta nota que Giuditta s’interrompait brusquement et se tournait vers son amie, cherchant un consentement. Et l’autre, en effet, lui fit un signe d’encouragement.
« La première fois, quand il m’est venu cette idée… reprit alors Giuditta, c’était vraiment une tache de sang. »
Benedetta ne connaissait pas ce détail. Elle sentit un frisson d’excitation courir avec force dans tout son corps. La chance était de son côté. Il ne lui restait plus qu’à s’en servir et les jeux étaient faits.
« Savez-vous ce que je pense ? dit-elle d’un ton suave. Que le hasard a voulu vous faire un cadeau.
— Quel cadeau ? », demanda Giuditta.
Benedetta se tourna vers Ottavia. Le moment était venu de l’utiliser. « Vous m’avez comprise, vous, n’est-ce pas ? »
Ottavia sourit, en s’approchant. « Peut-être, mentit-elle Mais dites… »
“Merci, idiote”, pensa Benedetta.
« Moi non, je n’ai pas compris… dit Giuditta.
— La concurrence est grande. » Benedetta se tourna d’un air complice vers Ottavia, qui acquiesça promptement.
« Pardonnez-moi, toutes les deux, mais je ne vous suis pas, fit Giuditta. Je vous en prie, votre Seigneurie, dites. »
Benedetta passa la main sur la tache de la robe qu’elle venait d’acheter. « Vos robes sont plutôt belles… même si elles ne sont pas extraordinaires… » Elle regarda Giuditta. « Pour être spéciales, elles devraient avoir un petit quelque chose de plus.
— Quoi ?
— Du sang.
— Du sang ?
— Dites que ces taches sont du sang, expliqua Benedetta en regardant en l’air comme si l’inspiration lui venait sur le moment. Du sang d’amoureux. Ainsi les femmes achèteront vos robes non seulement parce qu’elles sont belles, mais en espérant aimer et être aimées. Des robes… ensorcelées ! » Puis, sans attendre de réponse, sans leur laisser le temps de penser ni de raisonner ni de faire la moindre objection, elle prit son paquet et sortit de la boutique Psyché dont elle avait été la première cliente, et rejoignit d’un pas rapide sa gondole noire.
Giuditta et Ottavia restèrent silencieuses, se regardant, indécises.
« Du sang d’amoureux ! s’exclama un instant après Ariel Bar Zadok derrière elles. Quelle idée ! Je voudrais l’avoir comme associée, une femme comme celle-là. Même si c’est une chrétienne. »
Alors Giuditta et Ottavia éclatèrent de rire, amusées, puis dirent en chœur : « Du sang d’amoureux ! »
Pendant que son amie continuait de rire, Giuditta reprit son sérieux et pensa au mouchoir sur lequel son sang et celui de Mercurio s’étaient mêlés. Et de nouveau le désir fit frémir son corps et son âme.
« Du sang d’amoureux », soupira-t-elle langoureusement.
57
Il l’avait reconnu, c’était sûr. Et pour quelque raison obscure ne l’avait pas dénoncé, du moins pas encore.
Shimon fit semblant de n’avoir rien vu et continua de marcher. Mais il observait du coin de l’œil le comportement du serviteur qu’il avait laissé en vie la nuit du meurtre de l’usurier chrétien Carnacina qui voulait prendre la maison d’Ester.
Peut-être ne l’avait-il pas dénoncé parce qu’il avait lui-même volé les bijoux de son maître. Ou tout simplement parce qu’il avait peur. Ou parce qu’il voulait le faire chanter, se dit Shimon, caché derrière un petit immeuble, quand il le vit partir en courant vers deux individus tatoués auxquels il fit signe de le suivre. Le serviteur était peut-être encore plus avide que le maître. Il décida d’en avoir le cœur net.
Il sortit de sa cachette et se laissa filer par les deux types tatoués, qui se croyaient discrets.
Après avoir tué Carnacina, il avait parfois eu des nuits difficiles. Il ne rêvait jamais de sang ni de crimes horribles, mais il avait rêvé du buisson de roses coupé le soir du meurtre. Et chaque fois que Shimon rêvait de ce buisson rasé au sol, il se réveillait troublé, comme si cela annonçait quelque malheur.
En réalité, ce qui s’était passé avec Carnacina l’avait profondément secoué. Pas l’assassinat en lui-même, qui n’avait rien remué en lui sur le plan émotif et encore moins sur le plan moral, mais le fait d’avoir tué pour Ester. Comme s’il pouvait y avoir de l’affection dans ce geste brutal.
“Qui es-tu ?”, se demandait-il chaque matin, au réveil.
Il était le Juif qui avait abandonné sa femme sans jamais se retourner, l’assassin qui avait plongé ses mains dans le sang de beaucoup d’hommes sans que jamais les battements de son cœur s’accélèrent.
“Qui es-tu vraiment ?”
Et chaque matin, comme une sorte de réponse muette, l’image du visage souriant d’Ester se formait dans son esprit. Chaque matin il pensait avec joie à leur rencontre tranquille de l’après-midi, à leur soirée affectueuse, au plaisir de la regarder dîner en face de lui, au désir de se fondre dans son corps.
“Qui es-tu, alors ?”
Ce jour-là aussi, il était plongé dans ses réflexions, quand il avait vu le serviteur de Carnacina. Et le serviteur l’avait vu. Ils s’étaient reconnus. Son cœur s’était arrêté. Il avait sauté deux ou trois battements, comme s’il s’était enrayé. Un instant de suspension, puis il avait recommencé à battre.
Maintenant, ces deux vauriens le suivaient, essayant de ne pas se faire remarquer. Le démasqueraient-ils ou allaient-ils le faire chanter ? Dans la tête de Shimon, toute autre question s’était apaisée.
Il emmena les deux vauriens en vadrouille ici et là jusqu’au moment où, à proximité de l’auberge, il se décida à prendre le risque. Tournant à l’angle d’une rue, il se cacha. Quand les deux autres arrivèrent, il se campa devant eux et les regarda. Sans peur.
Les vauriens s’arrêtèrent net, décontenancés. En un instant toute leur arrogance avait disparu.
Shimon comprit qu’ils n’étaient pas là pour le tuer.
« Un de nos amis a quelque chose à te demander, dit l’un des deux. Mais il voudrait que ce soit discret. »
Shimon acquiesça. Apparemment, le serviteur était encore plus avide que son maître.
« Ce soir. Après le coucher du soleil », dit l’autre.
Shimon acquiesça de nouveau.
« On viendra te chercher. Où t’habites ? »
Shimon tourna le coin de la rue et indiqua l’Hostaria de’ Todeschi.
Les deux vauriens le regardèrent en silence, tentant de récupérer le terrain perdu et de lui faire peur.
Shimon soutint leur regard sans sourciller.
« Après le coucher du soleil », répéta le premier. Ils partirent.
Shimon entra dans une armurerie et acheta un long couteau à la lame légèrement recourbée. Puis il s’enferma dans sa chambre. Il prit une pierre, de l’huile et de l’eau et passa la journée à faire et refaire la lame pour l’affiler de plus en plus, sans aller voir Ester.