Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Fumier ! »
Cri et coup sont partis en même temps.
Libre ! Le gendarme se redresse, et, sans se retourner, bondit dans le taillis. Les branches lui fouettent la figure ; le bois mort craque sous ses bottes. À travers le fourré, le sillage de la retraite a tracé un chemin. Les camarades sont proches… Sauvé ! Il court. Il fuit le danger, sa solitude, son meurtre… Il retient son souffle pour galoper plus vite ; et, à chaque nouveau bond, pour exhaler sa rancune et sa peur, il répète, sans desserrer les dents :
— « Fumier !… Fumier !… Fumier !… »
ÉPILOGUE
(1940)
I
— « Pierret ! T’entends pas le téléphone ? »
Le planton au secrétariat, profitant de l’heure matinale où les médecins et les malades, occupés par le traitement, laissaient le rez-de-chaussée vacant, humait l’odeur des jasmins, penché à la balustrade de la véranda. Il jeta précipitamment sa cigarette, et courut décrocher le récepteur.
— « Allô ! »
— « Allô ! Ici, le bureau de Grasse. Un télégramme pour la clinique du Mousquier. »
— « Minute… », fit le planton, en attirant à lui le bloc et le crayon. « J’écoute. »
La buraliste avait déjà commencé à dicter :
— « PARIS — 3 MAI 1918 — 7 H. 15 — DOCTEUR THIBAULT — CLINIQUE DES GAZÉS — LE MOUSQUIER PRÈS GRASSE — ALPES-MARITIMES — Vous y êtes ? »
— « MA-RI-TIMES », répéta le planton.
— « Je continue : TANTE DE WAIZE… W comme Wladimir, A, I, Z, E… TANTE DE WAIZE DÉCÉDÉE — ENTERREMENT ASILE DIMANCHE 10 HEURES — TENDRESSES — Signature : GISE. C’est tout. Je relis… »
Le planton sortit du hall et se dirigea vers l’escalier. À ce moment, un vieil infirmier, en tablier blanc, tenant un plateau, parut à la porte de l’office.
— « Tu montes, Ludovic ? Porte-moi donc ce télégramme au 53. »
Le 53 était vide ; le lit fait, la chambre rangée. Ludovic s’approcha de la croisée ouverte et inspecta le jardin : le major Thibault n’y était pas. Quelques malades valides, en pyjamas bleus et en espadrilles, un calot de soldat ou d’officier sur la tête, allaient et venaient au soleil, en devisant ; d’autres, alignés contre la rangée des cyprès, lisaient les journaux, étendus à l’ombre sur des sièges de toile.
L’infirmier reprit son plateau, où refroidissait un bol de tisane, et entra au 57. Depuis une quinzaine, « le 57 » ne se levait plus. Dressé sur les oreillers, le visage en sueur, les traits tirés, la barbe pas faite, il respirait péniblement et son souffle rauque s’entendait du couloir. Ludovic versa deux cuillerées de potion dans le bol, soutint la nuque pour aider le malade à boire, vida le crachoir dans le lavabo ; puis, après quelques paroles d’encouragement, partit à la recherche du docteur Thibault. Par acquit de conscience, avant de quitter l’étage, il entrouvrit la porte du 49. Le colonel, allongé sur une chaise longue de rotin, son crachoir près de lui, faisait un bridge avec trois officiers. Le major n’était pas parmi eux.
— « Il doit être à l’inhalation », suggéra le docteur Bardot, que Ludovic croisa au bas de l’escalier. « Donnez, j’y vais. »
Plusieurs malades, assis, la tête encapuchonnée de serviettes, étaient penchés sur les inhalateurs. Une vapeur qui sentait le menthol et l’eucalyptus emplissait la petite salle chaude et silencieuse, où l’on se voyait à peine.
— « Thibault, une dépêche. »
Antoine sortit de sous les linges sa figure congestionnée, ruisselante de gouttelettes. Il s’épongea les yeux, prit avec étonnement le télégramme des mains de Bardot, et le déchiffra.
— « Grave ? »
Antoine secoua négativement la tête. D’une voix creuse, étouffée, sans timbre, il articula :
— « Une vieille parente… qui vient de mourir. »
Et, glissant le papier dans la poche de son pyjama, il disparut de nouveau sous les serviettes.
Bardot lui toucha l’épaule :
— « J’ai le résultat de l’examen chimique. Viens me trouver quand tu auras fini. »
Le docteur Bardot était de la même génération qu’Antoine. Ils s’étaient connus à Paris, jadis, alors qu’ils commençaient l’un et l’autre leur médecine. Puis Bardot avait dû interrompre ses études pour aller se soigner deux ans dans les montagnes. Guéri, mais contraint à des ménagements et redoutant les hivers parisiens, il avait pris ses diplômes à la Faculté de Montpellier, et s’était spécialisé dans les affections pulmonaires. La déclaration de guerre l’avait trouvé à la direction d’un sanatorium dans les Landes. En 1916, le professeur Sègre, dont il avait été l’élève à Montpellier, l’avait demandé pour collaborateur à l’hôpital de gazés qu’il était chargé de créer dans le Midi ; et ils avaient fondé ensemble cette clinique du Mousquier, près de Grasse, où plus de soixante soldats et une quinzaine d’officiers étaient actuellement en traitement.
C’est là qu’Antoine, ypérité à la fin de novembre 17 au cours d’une inspection sur le front de Champagne, avait échoué, au début de l’hiver, après avoir été soigné sans succès dans divers services de l’arrière.
Au Mousquier, dans le pavillon réservé aux officiers, Antoine se trouvait être l’unique major atteint par les gaz. Leurs communs souvenirs d’adolescence rapprochèrent tout naturellement les deux médecins, bien qu’ils fussent de tempéraments assez différents : Bardot était plutôt un méditatif, d’esprit appliqué, peu entreprenant, de volonté faible ; mais, comme Antoine, il avait la passion de la médecine, et une conscience professionnelle exigeante. Ils s’aperçurent vite qu’ils parlaient la même langue ; des liens d’amitié se nouèrent entre eux. Bardot, à qui le professeur Sègre laissait toute la besogne, ne sympathisait qu’à demi avec son assistant, le docteur Mazet, un ancien major de l’armée coloniale, affecté à la clinique du Mousquier après de graves blessures. Il prit d’autant plus de plaisir à confier ses idées, ses hésitations, à Antoine ; à le consulter, à le tenir au courant de ses recherches, dans cette thérapeutique naissante où tant de points restaient encore obscurs. Bien entendu, il ne pouvait être question qu’Antoine secondât Bardot dans sa tâche : il était trop sérieusement touché, trop préoccupé de lui-même, trop souvent arrêté par des rechutes, trop accaparé par les soins méticuleux qu’exigeait son état ; mais cet état ne l’empêchait pas de porter un constant intérêt aux cas des autres malades ; et, dès qu’une amélioration passagère lui rendait quelque force, quelque liberté d’esprit, quelques loisirs, il se montrait aux consultations de Bardot, prenait part à ses expériences, assistait même parfois aux conférences qui, chaque soir, réunissaient Bardot et Mazet dans le cabinet du professeur Sègre. Grâce à quoi, cette atmosphère d’hôpital, où il ne menait pas exclusivement l’existence d’un malade, mais par instants aussi celle d’un médecin, lui était devenue moins pénible : il ne s’y trouvait pas complètement sevré de ce qui, depuis quinze ans, en temps de paix comme en temps de guerre, avait toujours été sa vraie, sa seule raison de vivre.
Dès qu’il eut terminé ses inhalations, Antoine noua un foulard autour de son cou pour se prémunir contre un trop brusque changement de température, et partit retrouver le docteur, qui, chaque matin, passait une demi-heure à l’annexe, pour surveiller en personne les exercices de gymnastique respiratoire qu’il ordonnait à certains gazés.