Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Membre de l’Opus dei, Cipriani a été créé cardinal par Jean-Paul II, grâce au soutien actif du secrétaire d’État Angelo Sodano : il est, comme ce dernier, critiqué pour ses liens avec l’extrême droite et son animosité vis-à-vis de la théologie de la libération. Il est vrai que certains prêtres proches de ce courant de pensée ont pu prendre les armes aux côtés des guérilleros maoïstes comme le Sentier lumineux ou, plus guévaristes, du MRTA◦– ce qui a terrorisé le clergé conservateur. Au-delà de ces particularités locales, le cardinal a réussi, comme tant de ses coreligionnaires, la quadrature du cercle : être à la fois violemment hostile au mariage entre personnes de même sexe (même les unions civiles n’existent toujours pas au Pérou) et ne pas dénoncer les prêtres pédophiles. Précisons que les rumeurs sur la vie haute en couleur de cet homophobe viscéral sont également récurrentes au Pérou.
Le cardinal Cipriani enchaîne, durant les années 2000, les prises de parole anti-gays, à tel point qu’il se trouve contredit et raillé publiquement par la nouvelle maire de Lima, Susana Villarán, pourtant une catholique convaincue. L’élue est à ce point exaspérée par la double morale du cardinal Cipriani, qui s’oppose aux droits des gays mais reste discret sur les prêtres pédophiles, qu’elle entre en guerre contre lui. Elle s’affiche à la Gay Pride et moque le cardinal croquemitaine et son double discours.
— Ici, la résistance principale contre les droits des gays, ajoute Carlo Bruce, c’est l’Église catholique, comme partout en Amérique latine. Mais je pense que les homophobes sont en train de perdre du terrain. Les gens comprennent très bien l’argument de la protection des couples gays.
Jugement que partage également le journaliste Alberto Servat, un influent critique culturel que je rencontre à Lima :
— Ces scandales sexuels de l’Église à répétition sont très choquants pour l’opinion publique. Et le cardinal Cipriani a donné l’impression de n’avoir rien fait pour limiter les abus sexuels. L’un des prêtres accusés est aujourd’hui réfugié au Vatican…
Et Carlos Bruce de conclure, en proposant des solutions concrètes qui seraient un désaveu définitif pour Cipriani :
— Je pense qu’il faut que l’Église tire toutes les conséquences de sa faillite morale : il faut qu’elle cesse de critiquer les relations homosexuelles entre adultes consentants et qu’elle autorise le mariage ; elle doit ensuite sortir de ses silences sur les abus sexuels et abandonner complètement sa stratégie générale de « cover-up » institutionnalisé. Enfin, car c’est bien la clé du problème, il faut en finir avec le célibat des prêtres.
AU PORTUGAL, où je me suis rendu pour cette enquête à deux reprises, en 2016 et 2017, le débat sur le mariage fut mené à front renversé par rapport au Pérou ou à l’Europe, car la hiérarchie catholique n’a pas suivi les consignes de Rome. Si en France, en Espagne ou en Italie, les cardinaux ont anticipé et appuyé la position de Benoît XVI, l’épiscopat portugais a pris un chemin opposé. Le cardinal clé de la période, en 2009-2010, fut l’archevêque de Lisbonne : José Policarpo.
— Policarpo était un modéré. Il ne s’est jamais laissé faire par Rome. Il a dit tranquillement son désaccord avec le projet de loi sur le mariage gay mais il a refusé que les évêques descendent dans les rues, m’explique à Lisbonne le journaliste António Marujo, un spécialiste de la religion, qui a signé un livre avec Policarpo.
Il faut dire que l’Église portugaise, compromise avant 1974 sous la dictature, se tient désormais à distance de l’extrême droite catholique. Elle n’entend pas se mêler aux affaires politiques et reste en retrait durant les débats parlementaires. Ce que me confirme José Manuel Pureza, le vice-président du Parlement portugais, député du Bloc de gauche, et catholique pratiquant, qui fut l’un des principaux artisans de la loi sur le mariage homosexuel :
— Le cardinal Policarpo, connu pour avoir été plutôt démocrate sous la dictature, a choisi une forme de neutralité sur le mariage. Au niveau des principes et de la morale familiale, il était contre le projet de loi, mais il a été très mesuré. L’Église a eu la même attitude modérée sur l’avortement et l’adoption pour les couples de même sexe. (Cette analyse rejoint celle de trois autres figures politiques majeures qui ont soutenu le mariage et que j’ai interviewées à Lisbonne : l’intellectuel Francisco Louçã ; Caterina Martins, speaker du Bloco de Esquerda ; et Ana Catarina Mendes, porte-parole du Premier ministre António Costa.)
Lors de mes voyages dans ce petit pays catholique, j’ai été frappé par cette modération politique : les questions sociétales se discutent poliment et l’homosexualité semble se banaliser en toute discrétion jusque dans les églises. Parfois, des femmes occupent même certaines fonctions des prêtres, du fait de la crise des vocations, effectuant toutes les charges, à l’exception des sacrements. De nombreux prêtres catholiques sont également mariés, en particulier des anglicans convertis, qui étaient déjà en couple, avant de rejoindre l’Église de Rome. J’ai aussi rencontré plusieurs prêtres et moines homosexuels, qui semblent vivre leur singularité de façon apaisée, notamment dans les monastères. La paroisse de Santa Isabel, au cœur de Lisbonne, accueille avec bienveillance tous les couples et tous les genres. Quant au principal traducteur de la Bible en portugais, Frederico Lourenço, il s’est marié publiquement avec son partenaire.
Ce libéralisme doux n’a pas échappé à Rome : la neutralité de l’épiscopat de Lisbonne sur les questions de société a déplu, tout comme sa faible mobilisation contre la loi sur le mariage. Rome attendait de sévir ; le cardinal Policarpo lui en a fourni le prétexte.
À l’occasion d’une interview jugée trop libérale (notamment sur la question de l’ordination des femmes), Policarpo a été convoqué à Rome, à la demande du pape Benoît XVI, par le secrétaire d’État Tarcisio Bertone. Là, selon des sources concordantes (et une enquête détaillée sur le sujet par le journaliste António Marujo dans Público), Bertone a passé un savon au cardinal qui a dû publier un communiqué pour modérer sa modération. Le pape espérait, au plus vite, tourner la page Policarpo.
À cette époque, l’homme clé de Benoît XVI au Portugal est l’évêque auxiliaire de Lisbonne et vice-recteur de l’Université catholique, Carlos Azevedo. Organisateur du voyage du pape en 2010, qui a été opportunément décidé pour tenter de contrecarrer la loi sur le mariage, Azevedo devient la figure montante de l’Église portugaise. Le pape Benoît a de grandes ambitions pour son protégé : il entend le créer cardinal et le nommer patriarche de Lisbonne, à la place de l’incontrôlable Policarpo. Longtemps aumônier des hôpitaux, Azevedo n’est ni vraiment libéral, ni tout à fait conservateur ; il est respecté intellectuellement par tous et son ascension ne semble plus pouvoir être arrêtée, depuis qu’il a tapé dans l’œil du pape.
— L’évêque Carlos Azevedo était une voix très écoutée, très respectée, souligne l’ancien ministre Guilherme d’Oliveira Martins.
Pourtant, Benoît XVI a identifié une nouvelle fois un « closeted » ! On peut même ironiser sur la virtuosité du pape, expert malgré lui dans l’art de s’entourer d’homosexuels qui seront « outés » pour leur double vie. Car les rumeurs sur l’homosexualité d’Azevedo vont bon train, nourries par un prélat placardisé, qui gossipe à tout vent, par jalousie, en une sorte de « revenge porn » ecclésiastique dont les épiscopats catholiques ont le secret. Les rumeurs sont telles que la carrière d’Azevedo est compromise.
Bons princes avec les prélats qui ont des tendances, actives ou non, les proches de Ratzinger exfiltrent à Rome l’évêque Azevedo pour le sortir de la nasse dans laquelle il s’est fait piéger, à son corps bien défendant. On crée un poste sur mesure et on trouve un titre au malheureux prélat, grâce à la grande compréhension du cardinal Gianfranco Ravasi, qui connaît la musique : l’évêque en exil est nommé « delegato » du Conseil pontifical pour la culture à Rome. Peu de temps après cette exfiltration artistique réussie, le grand hebdomadaire portugais Visão publie une enquête détaillée sur l’homosexualité d’Azevedo au temps où il vivait à Porto. Émerge ainsi pour la première fois dans l’histoire récente du Portugal la possible gayitude d’un évêque, ce qui suffit à scandaliser◦– et à ostraciser définitivement le pauvre prélat. Azevedo est lâché par tous ses amis portugais, rejeté par le nonce et abandonné à son sort par le cardinal Policarpo, car le soutenir serait prendre le risque d’être à son tour pointé du doigt.