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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Sur la droite, soudain, le galop de quelques chevaux… Un groupe d’officiers montés, deux commandants, un colonel, font irruption sous bois, dans un fracas d’arbustes cassés. Une voix glapissante domine le crépitement du tir : « Qui a donné l’ordre ? Vous êtes fous ? Sur quoi tirent-ils ? Vous voulez faire repérer toute la brigade ? » De tous côtés les gradés hurlent : « Cessez le feu ! Rassemblement ! » Le tumulte s’arrête brusquement. Obéissant à un élan collectif, tous ces hommes entassés et qui semblaient à jamais prisonniers de leur enchevêtrement, réussissent à se dégager, à se tourner dans le même sens ; ils se pressent, s’entrechoquent, se poussent en silence, et bientôt, comme un vol d’oiseaux migrateurs, ils s’ébranlent lentement dans la direction du sud, derrière le peloton des officiers supérieurs. Le tintement des marmites, des quarts, des gamelles, qu’accompagne le piétinement sourd des godillots sur le sol feutré, emplit le sous-bois d’une rumeur de troupeau. Une poussière résineuse monte, en un nuage roux, à travers les sapins.

— « Et nous, chef ? » Le brigadier a déjà pris sa décision : « Nous, faut suivre ! » — « Avec Fragil ? » — « Parbleu !… Allez ! Derrière moi, en avant ! » Et, sans plus attendre, comme s’il marchait à l’attaque, il se coule dans le flot, immédiatement suivi par les deux gendarmes libres. Les deux autres ont prestement soulevé Jacques. « Tu y es, Marjoulat ? » souffle Paoli. Il cherche à se glisser dans le courant ; mais le flot humain est encore si dense que, à chaque tentative, le brancard est impitoyablement repoussé. « Faut attendre que ça s’espace un peu », conseille Marjoulat. — « Basta ! » dit le Corse, en lâchant brutalement le pied du brancard. « Alors, faut que je rattrape le chef, pour lui dire qu’il attende… » — « Hé, Paoli, tu vas pas me laisser là ! » crie le vieux gendarme, en lâchant à son tour le brancard. Mais Paoli est déjà hors d’appel : agile comme une anguille, il s’est faufilé dans la cohue, et son képi bleu, sa courte nuque hâlée ont aussitôt disparu. « Nom de Dieu ! » fait Marjoulat. Il se penche vers Jacques, comme il faisait pour lui donner à boire. Un éclair de rage luit dans ses yeux : « Tu nous en auras fait voir, salaud ! » Mais Jacques ne l’entend pas. Il a perdu connaissance.

Le gendarme écarte les branches, et cherche à saisir un fantassin par sa patte d’épaule : « Aide-moi à porter ça ! » — « Pas brancardier », fait l’autre, en se dégageant d’un coup sec. Le gendarme avise un gros blond, à l’air bonasse : « Un coup de main, vieux ! » — « Penses-tu ! » — « Quoi faire de ce coco-là », murmure Marjoulat. Il a tiré son mouchoir, et s’éponge machinalement la figure.

Bientôt, le flot est moins compact. Si Paoli revenait, on pourrait avancer, c’est sûr ! « Mon capitaine ! » balbutie Marjoulat. Un officier passe, tirant un cheval par la bride ; il regarde devant lui, sans même tourner la tête… Ceux qui défilent maintenant sont des retardataires. Ils se hâtent, en débandade, tête basse, épuisés, tirant la jambe, inquiets d’être à la traîne. Inutile d’essayer : aucun d’eux ne voudra s’encombrer d’un brancard…

Soudain, de l’autre côté de la lisière, dans la prairie, des voix, une course précipitée… Marjoulat s’est retourné, tout pâle : d’instinct, ses doigts ouvrent l’étui de son revolver et saisissent la crosse. Non ! des voix françaises : « Par là ! Par là !… » Un blessé surgit entre les sapins. Il court comme un somnambule, le front bandé, la figure exsangue. À sa suite, une dizaine de fantassins font irruption dans le taillis. Sans sacs, sans armes : de petits blessés, eux aussi, un bras en écharpe, une main, un genou, entourés de linges. « Alors, vieux, c’est par là, dis ? On peut filer par là ?… Sont pas loin, tu sais ! » — « Pas… pas loin ? » bégaie Marjoulat.

Les branches s’écartent de nouveau : un major paraît, à reculons. Il fraie le passage à deux infirmiers qui portent sur leurs mains nouées en forme de siège un gros homme, nu-tête, au teint cadavérique, les yeux clos ; sa tunique d’officier est ouverte ; quatre galons ; le ventre bombe sous la chemise tachée de sang. « Doucement… doucement… » Le major aperçoit le gendarme, et Jacques à ses pieds. Il se retourne vivement : « Une civière ! Qu’est-ce que c’est ? Un civil ? Un blessé ? » Marjoulat, au garde-à-vous, bredouille : « Un espion, Monsieur le major… » — « Un espion ? Manquerait plus que ça !… Besoin de la civière pour le commandant… Allez, ouste ! »

Le gendarme, docile, commence à déboucler les sangles, à dénouer les liens. Jacques tressaille, bouge une main, ouvre les yeux… Un képi de major ? Antoine ?… Il fait un effort surhumain pour comprendre, pour se souvenir. On va le délivrer, lui donner à boire… Mais que lui fait-on ? Le brancard se soulève ! Aïe !… Pas si fort ! Les jambes !… Une souffrance atroce : malgré les planchettes, ses tibias fracturés lui entrent dans les chairs, des pointes rougies à blanc lui fouillent les moelles… Nul n’a vu ses lèvres tordues de douleur ni son regard dilaté d’épouvante… Versé mollement hors du brancard comme d’une brouette qu’on vide, il s’effondre sur le côté, avec un rauque gémissement. Un froid soudain, un froid qui vient des jambes, monte, avec une lenteur mortelle, jusqu’au cœur…

Le gendarme n’a pas protesté. Il regarde avec effroi autour de lui. Le major examine sa carte, tandis que les infirmiers installent hâtivement sur le brancard le commandant aux yeux clos et dont la chemise est devenue rouge. Marjoulat balbutie : « Sont pas loin, Monsieur le major ? » Un brusque hululement aigu, traînant, déchire l’air, brutalement suivi d’un éclatement, tout proche, qui fait sauter le cerveau dans la boîte crânienne. Et, presque aussitôt, venant de la prairie, le crépitement d’un feu de salve.

— « En avant ! » crie le major. « On va se faire prendre entre deux feux… Sommes foutus si nous restons là ! »

Marjoulat, comme les autres, s’est aplati par terre au moment de l’explosion. Il a du mal à se remettre debout. Il aperçoit la civière qu’on emporte, le détachement des blessés qui s’enfonce dans le bois. Il hurle, d’une voix étranglée d’angoisse : « Eh bien ? Et moi ? Et Fragil ?… » Le vieux sous-off’ au bras bandé, qui ferme la marche, se retourne, sans s’arrêter. « Et moi ? » répète Marjoulat, suppliant. « T’en va pas… Qu’est-ce que je vais en foutre, de ce coco-là ? » Le sous-off’, un rengagé, un ancien, colonial à peau tannée, fait un porte-voix de sa main valide : « Belle camelote, ton espion ! Fous-y son compte, imbécile ! Et débine-toi, si tu ne veux pas être fait comme un rat ! »

— « Nom de Dieu de nom de Dieu ! » glapit le gendarme.

Maintenant, il est seul : seul avec ce demi-cadavre, versé sur le flanc, les yeux clos. Tout autour, un silence solennel, anormal… Sont pas loin… Fous-y son compte… L’œil peureux, il glisse la main dans son étui à revolver. Ses cils battent. La peur d’être pris lutte avec la peur de tuer. Il n’a jamais tué ; pas même une bête… Sans doute, à ce moment-là, si les yeux du blessé s’étaient une fois encore entrouverts, s’il avait fallu que Marjoulat affronte un regard vivant… Mais ce profil blême d’où la vie semble s’être déjà retirée, cette tempe qui s’offre, à plat… Marjoulat ne regarde pas. Il crispe les paupières, les mâchoires, et allonge le bras. Le canon touche quelque chose. Les cheveux ? L’oreille ?… Pour se donner le courage — pour se justifier aussi — les dents serrées, il crie :

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