Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Benedetta eut un petit cri étonné, comme si elle ne la connaissait pas, puis elle ôta rapidement son gant et tendit la main vers celle de Giuditta, en la lui prenant avec fermeté. « Quel plaisir », dit-elle, et elle la retint alors que Giuditta, embarrassée, tentait de la retirer. Elle la serrait avec force, enfonçant les ongles dans sa paume. “Active-toi, sortilège”, pensa-t-elle. Alors seulement elle lâcha la main de Giuditta.
Giuditta se sentait mal à l’aise. Cette femme la regardait avec trop d’insistance derrière la voilette qui lui cachait le visage.
« Notre Giuditta n’a pas encore vu sa boutique… », commença à dire Ottavia.
Benedetta leva les yeux pour regarder l’enseigne. Un papillon en bois et une inscription sur les ailes. PSYCHÉ, lut-elle.
« … Si bien que nous vous la montrerons en même temps que nous la lui montrons, votre Seigneurie, dit Ottavia en riant.
— Je suis venue pour les robes, pas pour la boutique », répondit Benedetta. « Attendez-moi ici », dit-elle à ses deux serviteurs, et elle entra, non sans avoir jeté un coup d’œil à l’ensemble disposé dans la vitrine et commenté froidement : « Joli ».
« Notre première cliente, chuchota Ottavia surexcitée à Giuditta, avant d’entrer.
— Ottavia… », tenta de l’arrêter Giuditta, qui n’arrivait pas à se libérer de son sentiment d’oppression.
Mais son amie était déjà à l’intérieur, suivant la dame. « Vous voyez ? Couleur sauge sur les murs. Et lavande dans la cabine d’essayage et de couture. » Elle pirouetta sur elle-même. « Le tout très simple. Et vous savez pourquoi ? Parce que ce sont les couleurs des vêtements qui comptent. C’est sur les vêtements que doit se concentrer l’attention des clientes. »
Benedetta ne répondit pas et alla vers un bâton en bois sur lequel des robes étaient accrochées. « Elles sont déjà confectionnées ? » Elle les regarda. « Mais… celle-ci est décousue… et celle-ci aussi… », dit-elle, étonnée.
Ottavia sourit en montrant toutes ses dents. « Madame, c’est cela le secret de nos modèles ! s’exclama-t-elle.
— Qu’ils soient décousus ? », demanda Benedetta, sarcastique.
Ottavia se tourna vers Giuditta. « Allons, explique toi-même à sa Seigneurie. »
Giuditta ne bougea pas.
« Oui, allons, expliquez-moi donc cette bizarrerie, fit Benedetta.
— Voilà… commença Giuditta, incertaine. Nos robes sont réparties selon le modèle, la couleur et les… mesures.
— Les mesures ? s’exclama Benedetta.
— Les mesures ! », confirma Ottavia.
Giuditta fut un instant distraite de son malaise. Elle regarda en souriant les robes exposées. La boutique était exactement telle qu’elle l’avait rêvée. Et durant cet instant elle oublia la dame voilée et la sensation désagréable qu’elle provoquait en elle. Elle se concentra uniquement sur ce qu’elle voyait. Son rêve avait été réalisé point par point par Ottavia et Ariel Bar Zadok. « Oui. Les mesures, dit-elle fièrement. J’ai imaginé cinq types de corpulence. Et c’est sur ces… tailles, appelons-les ainsi, que nous fabriquons nos vêtements.
— Ce sera un problème s’ils ne sont pas cousus sur la personne, objecta Benedetta.
— S’ils restaient ainsi, bien sûr, reprit Giuditta. Mais ce ne sont pas les modèles définitifs. Il y a la possibilité de faire de petites mais essentielles corrections. Ce qui vous paraît, à vous, décousu, c’est en réalité notre marque pour élargir ou resserrer un peu, allonger ou raccourcir, que ce soit la jupe ou le corset, ou les manches ou le décolleté. Mais la base est déjà prête.
— Et pourquoi cela ? », demanda Benedetta qui commençait à comprendre que Giuditta avait eu une excellente idée qui pourrait lui faire gagner énormément d’argent. Alors, à la haine s’ajouta l’envie. Et son dessein de lui nuire se renforça.
« Écoutez-moi, recommença Giuditta, prise cette fois par l’excitation de son projet. Quand je vais dans une boutique de couturière, on me montre un modèle, la plupart du temps dessiné. Ensuite, on me montre des tissus. Des pièces inanimées qu’on drape sur moi. Et la seule chose que je puisse voir, c’est si la couleur va avec mon teint, rien de plus. Quand je sors de la boutique, je me pose deux questions : est-ce que cette robe m’ira bien ? quand l’aurai-je enfin ? C’est ainsi n’est-ce pas, oui ou non ?
— Oui…, dit Benedetta.
— Ici, en revanche, vous pourrez porter tout de suite le modèle qui vous plaît. Vous pourrez vérifier immédiatement si la robe vous va, et ensuite, en une heure de temps, vous pourrez la récupérer et la porter, sans devoir attendre une semaine parce qu’ici, dans la cabine d’essayage, il y a une couturière à votre entière disposition. » Giuditta regarda Ottavia et Ariel Bar Zadok, au comble de l’euphorie. « C’est une mode…
— … prête à porter ! conclurent en chœur Ottavia et le marchand.
— Ingénieux », dit Benedetta. Elle battit des mains, feignant le détachement, alors qu’un fiel amer lui montait à la gorge. « Une mode prête à porter… ingénieux. »
Giuditta prit Ottavia dans ses bras.
“Maudite putain”, pensa Benedetta.
« Vous voulez essayer un modèle ? lui demanda Ottavia.
— Non, répondit Benedetta. Je veux tous les essayer. »
Ottavia porta les mains à son cœur, émue. Puis elle commença à prendre, l’une après l’autre, les robes que Benedetta lui indiquait. Elle les lui apporta dans la cabine d’essayage et la laissa seule avec la couturière.
Benedetta se déshabilla derrière un paravent de satin à trois panneaux, couleur lavande comme les murs, sur lequel étaient brodées des dizaines et des dizaines de papillons. Elle garda son chapeau et sa voilette. Elle passa la première robe. Même sans les corrections de la couturière elle était magnifique. L’étoffe avait un moelleux incomparable. La coupe enveloppante exaltait les formes féminines. La jupe tombait bien droit, d’aplomb, sans défauts. Le sein était moulé et valorisé avec une sensuelle simplicité. Benedetta sentait la haine et l’envie grandir en elle à chaque instant.
Alors elle prit son petit sac de velours broché d’or et l’ouvrit. Elle ôta la robe et, dans un pli intérieur, à la hauteur du cœur, cacha une plume de corbeau.
« Non, celle-ci ne me plaît pas, dit-elle à la couturière. Donnez-m’en une autre. »
La couturière lui passa la robe par-dessus le paravent.
Celle-ci aussi était merveilleuse. Cette maudite Juive avait du talent, pensa Benedetta. Si on ne l’arrêtait pas, elle allait devenir riche et célèbre. Mais aussitôt après elle pensa : “Peut-être vaut-il mieux attendre qu’elle devienne riche et célèbre”. Elle savoura la joie maligne de cette pensée. “Plus haut tu es, plus dure sera la chute.”
Elle n’essaya pas la robe, mais dans celle-ci aussi cacha une plume de corbeau et une dent de bébé.
« Non, elle ne me plaît pas », dit-elle, et elle s’en fit donner une autre et une autre et une autre encore, jusqu’à ce qu’elle eût caché dans chacune des robes des plumes de corbeau, des dents de bébé, des griffes de chat, de la peau de serpent séchée, des cheveux noués et même une perle cassée avec un petit pic retourné. À la fin, elle prit la première robe qu’elle avait essayée, laissa la couturière la lui ajuster et l’acheta, sans discuter le prix.
« Vous, les Juifs, vous n’avez pas le droit de vendre de la marchandise neuve », dit-elle avant de s’en aller.
Giuditta et Ottavia se regardèrent. Elles se sourirent. Giuditta ouvrit le paquet qui contenait la robe achetée par Benedetta et lui montra le bord du corset, là où il se fronçait pour s’attacher à la jupe. Elle ouvrit les deux pièces de tissu superposées et lui montra une petite tache rouge. « Il n’est pas neuf, dit-elle en souriant. Il est d’occasion, vous voyez ? J’espère que cela ne vous embête pas. »