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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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L’espace d’un instant, il ressembla au guerrier que Giuditta avait connu.

« Continuez votre vie ! cria le capitaine à la communauté des Juifs effrayés. Il ne s’est rien passé ! » Il les regarda, en silence, immobile, puis fit demi-tour pour revenir à la guérite des gardes.

Dans la communauté réunie sur le campo, personne ne bougea. Un petit garçon vint ramasser un bâton et s’élança contre un ennemi imaginaire. « Je suis le capitaine Lanzafame, moine de Satan ! Je vais te le faire payer !

— Non, Simone, tenta de l’arrêter sa mère en le tirant par le bras. Non ! Même s’il nous a aidés, c’est un chrétien. »

Le petit garçon la regarda un instant. Puis il se dégagea et répéta : « Maudit moine, je suis le capitaine Lanzafame ! »

Alors deux autres enfants se précipitèrent sur lui, en criant : « Je suis le capitaine Lanzafame ! » Et tous les autres ensuite, en une joyeuse guerre.

Giuditta les observa. Qu’y pouvaient-ils, ces enfants, si aucun Juif n’avait été héroïque, ce jour-là ? Qu’y pouvaient-ils, si tous les hommes de la communauté s’étaient terrés dans leur peur et ne les avaient pas défendus ?

« Le capitaine a raison, dit Ottavia derrière elle. Il ne s’est rien passé. »

Giuditta se retourna pour la fixer. « Il ne s’est rien passé ? », lui demanda-t-elle.

Ottavia était pâle. Elle dit malgré tout : « Courage, inaugurons notre boutique ».

Giuditta regarda aussi Ariel Bar Zadok. Le marchand était gêné. Il ne savait que faire.

« Venez, braves gens ! hurla tout à coup Ottavia en invitant les femmes de la communauté. Venez voir les créations de Giuditta da Negroponte ! » Elle poussa Ariel Bar Zadok et le gronda : « Allez, presse-toi, vieux bouc ! »

Le marchand tenait à la main le pan d’un drap de soie rouge qu’il avait accroché au montant de l’entrée de la boutique, pour ne la dévoiler qu’au dernier moment. Mais il ne se décidait pas à tirer dessus.

Les gens de la communauté traînèrent encore quelques instants sur le campo. Tous étaient tournés vers le rio di San Girolamo, où s’élevait encore la fumée du feu qui avait brûlé les livres sacrés. Le rabbin, avec deux bedeaux, tentait de récupérer dans l’eau les feuilles qui n’avaient pas été détruites.

« Venez, Rachel, dit Ottavia en invitant une des premières femmes qui avaient acheté un bonnet à Giuditta. Venez voir ces merveilles.

— Pas aujourd’hui, Ottavia », répondit celle-ci, préférant rentrer chez elle.

Et l’un après l’autre tous les habitants du Ghetto qui étaient présents sur le campo rentrèrent chez eux. Ne restèrent plus que quelques gamins qui jouaient encore avec leurs épées de bois au capitaine Lanzafame et au moine de Satan.

« Et toi, tu ne veux pas voir ? », dit alors Ottavia à Giuditta, la mine défaite.

Giuditta se tourna vers la boutique. Ariel Bar Zadok se tenait sur le seuil, le pan de drap de soie dans la main. Giuditta le trouva irrésistiblement ridicule. Et triste. Elle le serra dans ses bras, lui donna un baiser sur la joue. « Mais oui ! dit-elle tournée vers Ottavia, faussement gaie. Montrez-moi ce que vous avez imaginé.

— Allez, Ariel », fit Ottavia en lui arrachant des mains le pan de drap rouge qu’elle tira. Dans un bruissement, le drap de soie s’envola et dévoila la boutique.

Giuditta, qui s’apprêtait à entrer, resta bouche bée en voyant dans la vitrine une des robes qu’elle avait dessinées, plus belle que tout ce qu’elle avait imaginé.

« Eh bien ? Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Ottavia avec un sourire de satisfaction.

— Elle est magnifique… »

Ottavia rit. « Tu le dis comme si ce n’était pas toi qui l’avais créée.

— En effet… ça ne me semble pas réel…, balbutia Giuditta.

— Allons, entre, l’invita son amie. Ariel a tout fait comme tu avais dit. »

Giuditta ne se décidait pas à entrer. Ce n’était pas le bon jour pour inaugurer leur boutique, ils auraient dû remettre les choses au lendemain. Elle regardait autour d’elle, cherchant les mots pour le dire à son amie, quand elle vit une étincelante gondole couverte accoster au débarcadère de la fondamenta dei Ormesini. Il en sortit une femme habillée avec une grande élégance, aidée par deux serviteurs en livrée. Elle se dirigea vers le pont du Ghetto, toujours escortée par les deux hommes.

Giuditta sentit un frisson le long de son échine, sans savoir pourquoi.

La dame avait atteint les premières marches du pont.

« Où allez-vous, madame ? », lui demanda le capitaine Lanzafame, devant la porte de la guérite des gardes, une bouteille à la main.

La dame se tourna vers lui. Elle avait un étrange chapeau sur la tête et une voilette noire, avec de minuscules roses bleues brodées dessus. « Il ne m’est pas permis d’aller où il me plaît ? », répondit-elle d’une voix sensuelle.

Lanzafame fit un pas vers elle, paresseusement. « Quel intérêt pour une noble dame comme vous de venir dans cet endroit ? lui demanda-t-il.

— Vous êtes le… portier ? », dit la femme. Le ton était autoritaire et plein de ce mépris que les aristocrates éprouvent pour la plèbe, mais la voix était légèrement faussée par la tension.

« Il y a eu des petits problèmes avec un moine et quelques excités », lui répondit Lanzafame.

La dame savait parfaitement ce qui était arrivé, puisque c’était elle qui l’avait organisé. Elle huma l’air. « Vous les avez fait rôtir ? »

Lanzafame sourit.

« J’avais entendu dire que vous étiez l’ami des Juifs, fit la femme.

— Vous avez mal entendu, madame, répliqua Lanzafame. Avec tout votre respect, je me fiche complètement des Juifs et des chrétiens. Je suis l’ami de simples individus.

— Alors vous valez mieux que ce qu’on raconte », dit la femme. Elle lui tourna le dos et monta sur le pont.

Il y avait quelque chose de familier dans la voix de cette femme, pensa Lanzafame en la regardant se diriger vers la boutique du chiffonnier.

Benedetta poursuivait son chemin, figée, bombant le torse. Le capitaine ne l’avait pas reconnue. La Juive non plus ne la reconnaîtrait pas. Elle respira profondément. Elle devait être calme et lucide pour faire ce qu’elle avait en tête. La première chose était simple. La magicienne lui avait recommandé d’établir un contact physique après le sortilège, pour l’activer. Le reste était plus compliqué. Mais elle réussirait, elle en était certaine. Comme voleuse, elle était douée. Elle savait bouger les mains sans être vue, rapidement. Elle sourit. Cette fois, elle ne volerait rien. Elle devrait user de toute son habileté pour laisser quelque chose. Quelque chose qui était dans le petit sac de velours broché d’or qu’elle portait à son bras gauche. Le bras du cœur. Le bras de l’amour. Et de la haine.

Giuditta, Ottavia et Ariel Bar Zadok l’avaient regardée s’approcher sans la quitter des yeux. Cette femme avait quelque chose de magnétique.

Giuditta éprouva une nouvelle fois ce frisson désagréable le long de son dos.

« N’est-ce pas aujourd’hui que doit être inaugurée la boutique de Giuditta… Giuditta da… je ne me rappelle pas bien son nom…, dit Benedetta en se touchant le front à travers sa voilette et en s’efforçant de déguiser sa voix.

— Giuditta da Negroponte, lui souffla Ottavia.

— Voilà, acquiesça Benedetta.

— C’est elle ! », dit Ottavia en indiquant son amie.

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