Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Devant l’échec de la stratégie ratzinguérienne, le saint-siège change de méthode. Puisqu’il n’est plus possible de convaincre les pays « riches », autant essayer de mobiliser les pays « pauvres ». Désormais, Silvano Tomasi se démène à Genève pour bloquer le processus onusien en sensibilisant ses confrères des pays musulmans, asiatiques et surtout africains (qu’il connaît bien pour avoir été observateur auprès de l’Union africaine à Addis-Abeba). Son confrère nonce auprès des Nations unies à New York, Celestino Migliore, qui a remplacé Renato Martino, fait de même. Le pape Benoît, depuis Rome, s’agite lui aussi, un peu éperdu, dans tous les sens.
— La ligne de notre diplomatie s’inscrivait dans ce que j’appellerais la voix de la raison et du sens commun. Nous sommes en faveur de l’universel et non pas des intérêts particuliers, me dit simplement Silvano Tomasi pour expliquer l’opposition de l’Église catholique à la déclaration onusienne.
C’est alors que le Vatican commet une erreur que de nombreux diplomates occidentaux ont jugé être une faute historique. Dans sa nouvelle croisade, le saint-siège scelle une entente avec plusieurs dictatures ou théocraties musulmanes. En diplomatie, on appelle cela un « retournement d’alliance ».
Le Vatican rejoint ainsi une coalition disparate et de circonstance en se rapprochant de l’Iran, de la Syrie, de l’Égypte, de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), et même de l’Arabie saoudite avec laquelle il n’entretient même pas de relations diplomatiques ! Selon des sources concordantes, les nonces apostoliques multiplient les dialogues avec les responsables de ces États qu’ils combattent, par ailleurs, sur la question de la peine de mort, celle de la liberté religieuse et, plus globalement, les droits de l’homme.
Le 18 décembre 2008, comme prévu, l’Argentine défend la Déclaration relative aux droits de l’homme et à l’orientation sexuelle et l’identité de genre devant la prestigieuse enceinte de l’Assemblée générale des Nations unies. L’initiative reçoit le soutien de soixante-six pays : tous les États de l’Union européenne la signent, sans exception, ainsi que six pays africains, quatre asiatiques, treize d’Amérique latine, Israël, l’Australie et le Canada. Pour la première fois dans l’histoire de l’ONU, des États de tous les continents se prononcent contre les violations des droits de l’homme fondées sur l’orientation sexuelle.
— C’était une séance historique très émouvante. J’avoue avoir été au bord des larmes, me confie Jean-Maurice Ripert, l’ambassadeur de France à l’ONU, qui a piloté le « core group », et que j’interviewe à Paris.
Comme prévu également, une contre-déclaration sur les « prétendues notions d’orientation sexuelle et d’identité de genre » est lue parallèlement par la Syrie, au nom de cinquante-neuf autres pays. Ce texte se concentre sur la défense de la famille comme « élément naturel et fondamental de la société » et critique la création de « nouveaux droits » et de « nouveaux standards » qui trahissent l’esprit de l’ONU. Le texte condamne en particulier l’expression « orientation sexuelle », critiquée pour n’avoir pas de base légale en droit international et parce qu’elle ouvrirait la voie à une légitimation de « nombreux actes déplorables incluant la pédophilie ». La quasi-totalité des pays arabes soutiennent la contre-déclaration, ainsi que trente et un pays africains, plusieurs pays d’Asie, et bien sûr l’Iran. Parmi ces signataires : le Vatican de Benoît XVI.
— Le Vatican s’est aligné sur l’Iran et l’Arabie Saoudite d’une façon inadmissible. Au moins aurait-il pu s’abstenir, critique Sergio Rovasio, le président de l’association gay Certi Diritti, proche du parti radical italien, que j’interviewe à Florence.
Ceci d’autant que soixante-huit pays « neutres », comme la Chine, la Turquie, l’Inde, l’Afrique du Sud ou la Russie, refusent de s’associer au texte présenté par l’Argentine ou à la contre-déclaration de la Syrie. Le Vatican, à tout prendre, aurait pu les imiter.
Lorsque j’interroge le nonce Silvano Tomasi sur la position du Vatican, il regrette que cette déclaration ait marqué « le début d’un mouvement de la communauté internationale et des Nations unies pour intégrer les droits des gays dans l’agenda global des droits de l’homme ». La remarque est assez juste. Il y a bien eu entre 2001, date de l’adoption du mariage pour les couples homosexuels aux Pays-Bas, et la fin du pontificat de Benoît XVI, en 2013, un véritable « momentum » international sur la question gay.
La secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, ne dit pas autre chose lorsqu’elle déclare aux Nations unies, à Genève, en décembre 2011 : « Certains ont affirmé que les droits des gays et les droits de l’homme étaient séparés et distincts ; en fait, les droits des gays font partie des droits de l’homme et ne font qu’un [gay rights are human rights, and human rights are gay rights]. »
Les diplomates du Vatican ont entendu silencieusement le message, aujourd’hui commun à la plupart des chancelleries occidentales et latino-américaines : les droits de l’homme, on les défend entièrement ou pas.
Pourtant, jusqu’à la fin de son pontificat, Benoît XVI ne lâchera rien. Au contraire, il s’engage dans sa troisième croisade : le combat contre les unions civiles et le mariage gay. Le pape en fait, cette fois encore, une question de principe. Mais se rend-il compte que cette bataille est, comme la précédente, perdue d’avance ?
— Pour un homme comme Benoît XVI, le combat contre l’homosexualité a toujours été la grande affaire de sa vie. Il ne pouvait même pas imaginer que le mariage gay puisse être légalisé où que ce soit, me confirme un prêtre de curie.
Dans ce moment sombre, il n’est pas question de reculer, dût-il y laisser des plumes ! Alors, il se lance à l’aveugle, se jette dans la fosse aux lions comme les premiers chrétiens. Et advienne que pourra !
L’histoire irrationnelle et vertigineuse de ce nouvel engagement forcené contre le mariage gay est un épisode décisif de Sodoma tant il va mettre en scène une armée de prêtres homophiles et de prélats homosexuels placardisés qui, jour après jour, pays après pays, vont se mobiliser contre une autre armée d’activistes « openly gay ». La guerre du mariage fut, plus que jamais, une bataille entre homosexuels.
Avant de m’attacher longuement à l’Espagne, la France et l’Italie, dans les prochains chapitres, je commencerai par la raconter ici à partir de mes entretiens de terrain dans trois pays : le Pérou, le Portugal et la Colombie.
PETITE BARBICHETTE BLANCHE, montre épaisse et veste en daim marron, Carlos Bruce est une figure incontournable de l’Amérique latine LGBT. Deux fois ministre dans des gouvernements de droite modérée, je rencontre ce député à Lima, à plusieurs reprises, en 2014 et 2015. Il me décrit un contexte globalement favorable aux avancées des droits des gays sur le continent, bien que des singularités nationales spécifiques puissent freiner, comme au Pérou, la dynamique. La vie gay est active à Lima, comme j’ai pu le constater, et la tolérance s’accroît. Mais la reconnaissance des droits des couples gays, union civile et mariage, se heurte à l’Église catholique qui empêche toute avancée, en dépit de sa faillite morale due à la multiplication des affaires de pédophilie :
— Ici, le cardinal Juan Luis Cipriani est viscéralement homophobe. Il parle des homosexuels comme de « marchandises frelatées et avariées » et, pour lui, le mariage gay serait comparable, selon ses mots, à l’« holocauste ». Pourtant, lorsqu’un évêque a été accusé d’abus sexuels dans la région d’Ayacucho, Cipriani a pris sa défense ! commente, visiblement écœuré, Carlos Bruce.