Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Un capitaine, debout derrière ses hommes, inspecte l’horizon à la jumelle. Vers la gauche, un coteau : une prairie en pente, sur laquelle un bataillon bleu et rouge s’est déployé en éventail et couché, pareil à un jeu de cartes sur un tapis vert…
— « Qu’est-ce qu’on attend, chef ? » — « Des ordres. » — « S’il fallait courir », dit Marjoulat, « comment qu’on ferait pour suivre, nous autres, avec Fragil ? »
Le capitaine s’est approché du brigadier et lui prête sa jumelle. Soudain, sur la droite, des foulées de chevaux : un peloton de cavaliers, avec, en tête, un sous-off’ de dragons, droit sur ses étriers, la crinière au vent. Le sous-off’ s’est arrêté près du capitaine. Il a des traits d’enfant, un visage animé, joyeux. Sa main gantée se tend vers la droite : « Ils sont là… Derrière la colline… Trois kilomètres… La division de soutien doit être engagée, maintenant ! »
Il a parlé haut. Jacques l’a aperçu. L’image de Daniel, avec son casque, traverse sa torpeur…
Un cliquetis métallique vibre dans l’air : sans attendre le commandement, les soldats du dernier rang, qui ont entendu, mettent baïonnette au fusil ; leur geste se propage de proche en proche, faisant jaillir du sol un champ de tiges luisantes ; et toutes les têtes se soulèvent, tous les regards sont tournés vers la sinistre « colline », où le ciel est doré, paisible, pur… D’un signe, le sous-off’ rassemble ses cavaliers, dont les chevaux piétinent l’herbe grasse, et le peloton repart, au trot. Le capitaine crie : « Dites qu’on nous envoie des ordres ! » Il se tourne vers le brigadier : « Vous avez déjà vu ça, vous ? À gauche, pas de liaison ! À droite, non plus ! Qu’est-ce qu’ils veulent qu’on foute, dans cette pagaïe ? » Il s’éloigne pour rejoindre ses hommes. « Faut pas rester ici, chef, voyons… », balbutie Marjoulat. — « Hé », dit Paoli, « voilà qu’ils bougent, là-bas ! » En effet : rangée après rangée, par bonds successifs, le bataillon qui était éployé dans le pâturage, gagne le haut du coteau ; et, chacune à leur tour, chaque rangée de soldats disparaît de l’autre côté du versant. « En avant ! » crie le capitaine. — « Nous aussi, en avant ! » dit le brigadier.
Le brancard est soulevé, secoué. Jacques gémit. Nul ne l’écoute, nul ne l’entend. Ah, qu’on le laisse… qu’on le laisse mourir là… Il ferme les yeux. Oh, ces chocs… Tous les cinquante mètres, le brancard tombe violemment dans l’herbe ; les gendarmes, agenouillés, soufflent une minute, et repartent. À droite, à gauche, des soldats, par bonds, gravissent à leur tour le coteau. Les gendarmes arrivent enfin à quelques mètres de la crête. Le capitaine est là. Il explique : « De l’autre côté, au fond du ravin, il doit y avoir un bois, et un chemin… On doit pouvoir se défiler sous bois, vers le sud-ouest. Faut faire vite… Passée la crête, on est en vue… » C’est au tour de la dernière fraction de fantassins. « En avant ! » — « Suivons ! » crie le brigadier. Le brancard, arraché encore une fois au sol, atteint la ligne de crête. Un pré, coupé d’arbustes, dévale vers une gorge boisée, au-delà de laquelle commencent des bois, qui bornent l’horizon. « Y a qu’à dégringoler tout droit, au plus court ! En avant ! » Soudain, un long sifflement déchire l’air : un bruit grinçant, en vrille, qui s’enfle, s’enfle… Le brancard, une fois de plus, tombe lourdement dans l’herbe. Les gendarmes se sont aplatis sur le sol, parmi les soldats. Chacun n’a qu’une pensée : se faire le plus plat possible, s’enfouir dans la terre, comme s’ensablent les soles à marée basse. Une explosion sourde et violente éclate, en avant, de l’autre côté du ravin, dans les bois. Les visages ont une expression de panique. « On est repéré ! » — « Avance donc ! » — « On va se faire bousiller, dans leur bois ! » — « Au ravin ! Au ravin ! » Les hommes se relèvent d’un coup de reins et bondissent sur la pente, profitant du moindre arbuste, du moindre pli de terrain, pour s’écraser contre le sol, avant de bondir de nouveau. Les gendarmes suivent, ballottant, disloquant le brancard. Ils atteignent enfin la bordure du bois. Jacques n’est plus qu’un paquet de chairs meurtries, inertes. Pendant la descente, tout le poids du corps a porté sur les jambes cassées. Les sangles lui entrent dans les bras, dans les cuisses. Il n’a plus conscience de rien. Au moment où le brancard pénètre comme un projectile à travers les sapins de la lisière, il entrouvre une seconde les yeux, cinglé par les branches, criblé de piqûres, écorché au visage, aux mains. Puis c’est un brusque apaisement. Il lui semble perdre la vie comme on perd son sang, d’une coulée tiède, écœurante… Vertige… Chute dans le vide… L’avion, les tracts…
Un sifflement de fusée s’élève, se rapproche, et passe… Jacques ouvre et referme les yeux… Bourdonnement humain… Ombre, immobilité…
Le brancard gît sous bois, sur un sol d’aiguilles de sapins. Tout autour, une agitation indistincte… Entassés torse contre torse, et si près les uns des autres qu’ils semblent soudés en une masse compacte, les fantassins, debout, engoncés dans leurs équipements, paralysés par leurs fusils et leurs sacs qui s’accrochent au feuillage, piétinent sur place sans pouvoir avancer ni se tourner : « Poussez pas ! » — « Qu’est-ce qu’on attend ? » — « On a envoyé des patrouilles. » — « Faut bien voir si les bois sont sûrs ! » Des officiers, des sous-off’s, se démènent, sans parvenir à regrouper leurs hommes : « Silence ! » — « Sixième, à moi ! » — « Deuxième !… » Contre le brancard, un soldat s’est adossé à un sapin, et, d’un coup, le sommeil l’a pris, comme une mort. Il est jeune ; les traits sont creusés, le teint est grisâtre ; son bras raidi serre machinalement le fusil contre sa hanche : il a l’air de présenter les armes. « Paraît que le troisième bat’ est parti en flanc-garde, pour protéger… » — « Par là, mes p’tits gars ! par là ! » C’est un caporal, un paysan trapu qui entre sous bois, traînant son escouade derrière lui, comme une poule ses poussins.
Un lieutenant enjambe le brancard. Il a cet air arrogant et peureux du chef débordé, prêt à tout pour sauver son prestige. « Les gradés, faites faire silence ! Voulez-vous obéir, oui ou merde ? Première section, rassemblement ! » Les soldats, en rechignant, tentent de se mouvoir : ils ne demandent qu’à retrouver leurs chefs, leurs camarades, pour se sentir de nouveau pris en charge, encadrés. Il y en a qui rient, sottement rassurés par l’horizon limité du sous-bois : comme si la guerre était restée là-bas, de l’autre côté de la lisière, en terrain découvert. Par instants, un agent de liaison, suant, essoufflé, rageur, ne trouvant jamais celui qu’il cherche, se fraie un passage, avec des jurons, et disparaît parmi les arbustes et les hommes, après avoir jeté, d’un air hagard, un numéro de régiment ou le nom d’un colonel… Un nouveau sifflement, plus sourd, plus sec, passe par-dessus les arbres. Brusque silence : les épaules plient, les nuques se tassent contre les sacs. Cette fois, l’explosion est sur la droite… « Ça, c’est un 75 ! » — « Non ! Ça, c’est un 77 !… » Les gendarmes, groupés autour du brancard comme autour de leur raison d’être, forment un îlot fixe, contre lequel la houle humaine vient battre.
À l’orée du bois, une voix jaillit soudain : « Hausse à 1800 mètres !… la ligne de crête… le boqueteau noir… À mon commandement ! Feu !… » Une salve nourrie ébranle l’air. Sous bois, le silence s’est fait. Une nouvelle salve éclate. Puis des coups partent, un à un, de plus en plus nombreux. Tous ceux qui sont près de la lisière se sont tournés vers la prairie, et, sans avoir reçu d’ordre, heureux d’agir, ils épaulent au hasard, et tirent à travers le feuillage. Le jeune soldat qui tout à l’heure dormait contre l’arbre, agenouillé maintenant au pied du brancard, tire sans arrêt, avec application, le fusil calé dans la fourche de deux branches. Chaque coup cingle Jacques, comme une lanière de fouet ; mais il n’a plus la force d’ouvrir les yeux.