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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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« Tu verras, lui dit Ottavia à l’oreille, quand elles furent à la moitié du campo. Tu verras… »

Giuditta sourit. Son second rêve. Celui-là aussi s’était réalisé avec une rapidité extraordinaire. Sous la conduite d’Ottavia, le marchand de tissus Ariel Bar Zadok, chiffonnier du Ghetto, avait été très efficace. Tous deux avaient mis Giuditta au travail et lui avaient fait dessiner dix modèles de bonnets et autant de robes. C’était à peine croyable. Ils lui avaient donné du papier, des crayons, des couleurs, des plumes et des pinceaux, de l’encre. Puis demandé les mesures et proposé des étoffes. Toutes les idées de Giuditta, ils les avaient acceptées. Alors ils avaient enrôlé une équipe de couturières de la communauté et un tailleur. Giuditta avait passé des journées entières avec eux, dans une grande salle qu’Ariel Bar Zadok avait équipée de lampes avec des miroirs qui reflétaient la lumière tout autour, comme dans les théâtres. Les couturières et le tailleur l’avaient félicitée de ses modèles et des idées novatrices, simples mais fonctionnelles, qui les inspiraient toujours.

Et voilà que le grand moment était arrivé.

« Tu es prête ? », demanda Ottavia, en s’arrêtant.

Giuditta sentit son cœur battre dans sa gorge sous le coup de l’émotion. « Attends », dit-elle, à bout de souffle.

Ottavia se mit à rire.

Son rire léger rassura Giuditta. « Je suis prête ! », répondit-elle tout excitée.

« Alors, vas-y, Ariel Bar Zadok ! s’exclama Ottavia. On ouvre la boutique ! Et toi, Giuditta, tu ouvres les yeux ! »

« Repens-toi, Venise, hurla à ce moment-là une voix de stentor pleine de colère.

— Repens-toi ! », reprit en écho une autre voix, plus jeune mais tout aussi haineuse.

Giuditta se tourna vers l’endroit d’où venaient ces invocations, au-delà du pont sur le rio di San Girolamo. Elle y vit un moine, les mains tournées vers le ciel, entouré d’un groupe de fanatiques.

On l’appelait le Saint, parce qu’il disait avoir reçu de saint Marc lui-même les stigmates du Christ. Mais Giuditta savait bien qui il était. C’était frère Amadeo, le moine qu’elle avait rencontré pour la première fois dans l’auberge où ils s’étaient arrêtés, son père et elle, après avoir débarqué, et qui les avait poursuivis pour les lyncher. Un petit garçon aux airs triomphants se tenait toujours aux côtés du frère. Parce qu’il imitait toujours son maître mais aussi à cause des vêtements voyants que lui imposait le prince Contarini, il avait récolté un surnom nettement moins avantageux : on l’appelait le Singe. Giuditta savait qu’il s’appelait Zolfo, celui-là même qui avait tenté de la poignarder dans le camp du capitaine Lanzafame. Le jour où Mercurio avait pris sa défense.

« Maudit moine ! maugréa Ottavia. Tu ne vas pas nous gâcher l’inauguration. Vas-y, Ariel ! »

Giuditta eut un frisson et un mauvais pressentiment.

« Ne le regarde pas, Giuditta, lui dit Ottavia en la tirant par le bras. Fais comme s’il n’existait pas. » Elle se tourna vers les gens. « Faites comme s’il n’existait pas ! », cria-t-elle. Puis elle donna une petite tape à Ariel Bar Zadok. « Vas-y, Ariel, misère de misère ! »

Mais le marchand ne bougea pas. Il pointa le doigt vers le moine et ses fidèles. « Ils sont en train de brûler nos livres sacrés… », dit-il avec horreur.

Les gens de la communauté se retournèrent. Devant le pont, sur la fondamenta dei Ormesini, des flammes commençaient à s’élever. Les tisserands chrétiens sortaient sur le pas de leur boutique en hochant la tête.

« Les Juifs sont le chancre de Dieu ! hurla le Saint en jetant un énorme livre dans le feu.

— Le chancre de Dieu ! répéta Zolfo le Singe, tourné vers la foule des possédés et les invitant à s’unir au chœur.

— Le chancre de Dieu ! hurlèrent ces derniers, dans une cacophonie où se mêlaient des rires.

— Venise, libère-toi de leur poids ! scanda le Saint, ses mains meurtries par les stigmates tournées vers le ciel. Libère-toi de leurs livres immondes ! »

Les flammes se dressèrent plus haut. Et plus elles grandissaient, plus les fanatiques s’excitaient.

« Peuple de Satan ! », tonna le Saint, en tournant sur lui-même, les bras toujours levés. Il prit un rouleau de parchemin, le montra aux gens puis le jeta dans les flammes.

« La Torah ! », murmurèrent les Juifs réunis sur le campo, terrorisés par ce sacrilège. Une vieille femme se mit à pleurer silencieusement, résignée, comme si elle avait déjà vu cette scène tant de fois.

La foule de partisans hurla plus fort, tandis que les flammes montaient.

« Brûle, Sion ! », disait le Saint.

Une dizaine d’exaltés voulut s’élancer vers le pont pour envahir le campo del Ghetto, des bâtons à la main.

Les Juifs prirent peur et reculèrent d’un pas, même ceux qui étaient encore loin. Les enfants s’accrochèrent aux jupes de leur mère.

À ce moment-là, le capitaine Lanzafame sortit de la guérite des gardes, chancelant. Il avait dû boire. Il était suivi par Serravalle et cinq hommes, l’épée dégainée. Lanzafame se précipita sur le feu et, à coups de pied, jeta tout dans le canal. Les livres sacrés grésillèrent en s’éteignant. Une colonne noire de fumée à l’odeur âcre s’éleva dans l’air.

« Dispersez-vous ! cria le capitaine.

— C’est notre plein droit de rester ici ! répondit le Saint.

— Encore toi, moine, dit Lanzafame d’un air sombre en pointant le doigt contre lui.

— Encore toi, soldat de Satan », répondit le frère, se tournant vers sa petite armée pour les enflammer et avoir leur soutien.

Mais Lanzafame n’était pas du genre à se laisser intimider. Furieux, il attrapa le frère par la capuche de son froc. Puis, le tirant derrière lui comme un chien par une laisse, il le jeta au sol. « Moine de Satan ! », lui cria-t-il.

La foule de fanatiques grogna d’un air mauvais, sans trop savoir que faire, pendant que le Saint se relevait, son froc sali par la boue.

« Serravalle ! tonna Lanzafame. Chasse-moi tous ces connards à coups de pied au cul ! »

Serravalle et les soldats chargèrent, lançant quelques coups d’épée dans l’air et frappant à coups de pommeau.

Alors les loups, même les plus malintentionnés, se retirèrent comme un troupeau de moutons, la tête basse. Ils défilèrent en courbant l’échine et se dispersèrent aussitôt à bonne distance.

Seul Zolfo s’arrêta devant Lanzafame, pour le défier. Il le fixa en silence puis cracha par terre, entre les pieds du capitaine.

Lanzafame, sans hésiter, le souleva et le jeta dans le canal. « Je te devais ça depuis la dernière fois qu’on s’est vus, espèce de punaise ! »

Tandis que Zolfo remontait à la surface, crachant l’eau sale, les gens qui avaient assisté à la scène éclatèrent de rire.

Le Saint, sans que personne s’en aperçoive, avait choisi de battre en retraite.

« Frère Amadeo ! l’appelait Zolfo en le poursuivant, dès qu’il fut sorti du canal, frère Amadeo !

— Cours retrouver ton maître ! Cours, le Singe ! », hurlaient les spectateurs.

Lanzafame monta sur le pont du Ghetto. Les poings sur les hanches, les cheveux dépeignés, les narines dilatées, la bouche serrée et les muscles des mâchoires contractés.

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