Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Au Conseil des droits de l’homme de Genève, la résistance contre la « vague rose » semble plus prometteuse. La question du mariage n’a aucune chance de venir en débat étant donné les oppositions radicales des pays musulmans ou de plusieurs pays d’Asie. Pourtant, Sodano a mis en garde le nonce Tomasi, qui vient d’arriver en Suisse : il faut s’opposer de toutes ses forces à la dépénalisation de l’homosexualité qui donnerait, ici aussi, un mauvais exemple et, par effet boule de neige, ouvrirait la voie à la reconnaissance des couples.
Des propositions de dépénaliser l’homosexualité au niveau des Nations unies existent déjà. Le Brésil, la Nouvelle-Zélande ou la Norvège ont fait quelques tentatives modestes, dès 2003, sur le sujet, comme les pays nordiques. Les Pays-Bas se mobilisent aussi, comme me l’explique Boris Dittrich, lors d’un entretien à Amsterdam. Le député, ancien magistrat, a été l’artisan du mariage gay dans son pays :
— J’ai été longtemps militant et homme politique ; et après avoir contribué à faire changer la loi des Pays-Bas, j’ai pensé qu’il fallait continuer ce combat au niveau international.
Pendant ce temps, à Rome, le pape Benoît XVI a été élu et le cardinal Sodano a été remplacé, contre son gré, par Tarcisio Bertone à la tête de la curie romaine. Le nouveau pape fait, à son tour, de son opposition au mariage homosexuel une priorité et peut-être même une affaire personnelle.
En fait, ce que le nonce Tomasi ne comprend pas encore, et que les cardinaux du Vatican sous-estiment, trop aveuglés par leurs préjugés, c’est que la donne est en train de changer au milieu des années 2000. Une dynamique pro-gay se met en place dans de nombreux pays occidentaux, ceux de l’Union européenne voulant même imiter le modèle néerlandais.
Aux Nations unies, le rapport de force change également quand la France choisit de faire de la dépénalisation de l’homosexualité sa priorité, en prenant la tête de la présidence de l’Union européenne. Plusieurs pays d’Amérique latine, dont l’Argentine et le Brésil, passent eux aussi à l’offensive. Un pays africain, le Gabon, ainsi que la Croatie et le Japon rejoignent ce « core group » qui va mener le combat à Genève et New York.
Après des mois de tractations interétatiques secrètes, dont le Vatican a été exclu, la décision est prise de présenter un texte devant l’Assemblée générale des Nations unies qui doit se tenir à New York en décembre 2008. La « recommandation » ne serait pas contraignante, contrairement à une « résolution » qui doit être votée à la majorité des voix ; mais le symbole n’en serait pas moins fort.
— Je pensais qu’il ne fallait pas défendre une résolution si l’on n’était pas certain d’obtenir la majorité des votes, me confirme l’ancien député néerlandais Boris Dittrich : sinon, on risquait de se retrouver avec une décision officielle des Nations unies contre les droits des homosexuels et on aurait alors perdu la bataille pour longtemps.
Pour éviter que le débat apparaisse comme seulement occidental, et qu’un fossé se creuse entre les pays du Nord et les pays du Sud, les diplomates du « core group » invitent l’Argentine à porter officiellement la déclaration. Ainsi, l’idée sera bien universelle et défendue sur tous les continents.
Jusqu’en 2006-2007, Silvano Tomasi n’a pas pris la menace au sérieux. Mais à Rome, le nouveau « ministre » des Affaires étrangères de Benoît XVI, le Français Dominique Mamberti, qui connaît parfaitement la problématique gay, a eu vent du projet. Les nonces apostoliques sont généralement bien renseignés. L’information est vite remontée jusqu’au saint-siège. Mamberti alerte le saint-père et le cardinal Bertone.
Le pape Benoît XVI, qui a fait comme on le sait du refus de toute reconnaissance de l’homosexualité l’une des lignes de force de sa carrière, se désespère de la situation. Lors d’un déplacement qu’il effectue en personne au siège des Nations unies à New York, le 18 avril 2008, il profite d’une rencontre privée avec Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’organisation, pour le sermonner. Il lui rappelle son hostilité absolue, en des termes feutrés mais infaillibles, à toute forme d’acceptation des droits homosexuels. Ban Ki-moon écoute sagement le théologien larmoyant ; et fait, peu après, de la défense des droits des gays l’une de ses priorités.
Dès avant l’été 2008, le Vatican est convaincu qu’une déclaration pro-LGBT va être soumise aux Nations unies. La réaction du saint-siège se manifeste en deux directions. D’abord, les nonces sont appelés à intervenir auprès des gouvernements pour les empêcher d’accomplir l’irréparable. Mais très vite, le Vatican découvre que tous les pays européens, sans exception, voteront la déclaration. Y compris la Pologne, chère à Jean-Paul II, et l’Italie de Berlusconi ! Le secrétaire d’État Tarcisio Bertone qui prend maintenant le dossier en main, court-circuitant la Conférence épiscopale italienne, aura beau s’agiter et user de tous ses relais politiques au palais Chigi et au Parlement, il n’arrivera pas à faire changer la position du gouvernement italien.
Ailleurs, le Vatican teste quelques « swing states » qui pourraient basculer, mais partout, en Australie comme au Japon, les gouvernements s’apprêtent à signer la déclaration. En Amérique latine en particulier, la quasi-totalité des pays hispaniques et lusophones vont dans le même sens. L’Argentine de Cristina Kirchner confirme pour sa part qu’elle est prête à porter publiquement le texte, et il se murmure même que le cardinal Jorge Bergoglio, à la tête de la Conférence épiscopale argentine, serait hostile à toute forme de discrimination…
Le Vatican élabore une position sophistiquée, sinon sophiste, faite d’arguments spécieux sinon captieux : « Personne n’est pour la pénalisation de l’homosexualité ou sa criminalisation », insiste le saint-siège. Qui précise ensuite que les textes existants sur les droits de l’homme « suffisent ». En créer de nouveaux reviendrait à prendre le risque, sous prétexte de lutter contre une injustice, de créer de « nouvelles discriminations ». Les diplomates du Vatican combattent enfin les expressions « orientation sexuelle » et « identité de genre » qui n’ont pas, selon eux, de valeur juridique en droit international. Les reconnaître pourrait déboucher sur la légitimation de la polygamie ou des abus sexuels. (Je cite ici les termes figurants dans les câbles diplomatiques.)
— Le Vatican a osé agiter l’épouvantail de la pédophilie pour empêcher la dépénalisation de l’homosexualité ! C’était incroyable. L’argument était vraiment spécieux quand on sait le nombre d’affaires qui concernent des prêtres pédophiles, souligne un diplomate français qui a participé aux négociations.
En s’opposant à l’extension des droits de l’homme aux homosexuels, le Vatican de Benoît XVI renoue avec la vieille méfiance catholique du droit international. Pour Joseph Ratzinger, les normes qu’il érige en dogme sont d’essence divine : elles s’imposent donc aux États parce qu’elles leur sont supérieures. Cet ultramontanisme paraît vite anachronique. François, dès son élection, se montrera profondément hostile au « cléricalisme », et s’efforcera de ramener l’Église dans l’ordre mondial, en oubliant les vieilles lunes de Benoît XVI.