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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Il fit un pas en avant. Sa chaussure s’enfonça dans la boue. Un saut de côté et il se retrouva sur une pierre équarrie, blanche, une pierre d’Istrie, de celles qui délimitaient les canaux. Mais il ne voyait pas d’eau, juste une sorte de cale de halage, ou du moins lui sembla-t-il, faite de planches plates enfoncées dans la boue. Sur toute sa surface poussaient des algues à moitié pourries. Et cela sentait fortement le moisi.

Il suivit la bordure de pierre vers l’endroit où il entendait un clapotis. Là, à mi-chemin entre la terre et l’eau, il se retrouva devant un mur sombre, concave, gigantesque.

« Qui va là ? », fit une voix. Un chien gronda tout bas.

Mercurio ne savait que répondre. « Où sommes-nous ? », demanda-t-il, sans comprendre d’où était venue la voix. Et en même temps il posa la main contre ce mur devant lui. Il était en bois et ondoyait doucement. Comme s’il respirait. Mercurio éprouva une émotion très intense qu’il ne savait pas nommer ni expliquer.

« Tu es au squero de Zuan dell’Olmo, c’est-à-dire moi », dit la voix derrière lui.

Mercurio se retourna d’un coup.

Un chien tigré, aux oreilles dépeignées, maigre, avec une queue fine et un museau tout fripé qui montrait des dents jaunes et usées, s’approcha en grognant. Il semblait plus effrayé qu’agressif.

Mercurio tendit la main vers l’animal.

Le chien recula, puis s’avança de nouveau, réconforté par la présence de son vieux maître, sorti entre-temps de l’épais rideau de brouillard. Le chien renifla la main de Mercurio puis remua la queue.

« Tranquille, Mosè », dit le vieux Zuan dell’Olmo.

Mercurio retenait son souffle, hypnotisé par la masse de bois sombre dont il ne voyait pas la fin, ni à droite ni à gauche ni en haut. « Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

— C’est une caraque, répondit Zuan.

— Une caraque ?

— Un navire à voiles », dit le vieil homme, en riant doucement.

« Il est grand… murmura Mercurio.

— J’aurais plutôt dû dire c’était, ajouta-t-il, sérieux.

— C’était ?

— Elle va être coulée, dit Zuan, avec une note de mélancolie dans la voix. Dès que je trouve trois sous, il faudra que je la coule, oui… soupira-t-il.

— Mais pourquoi ? »

Zuan s’avança jusqu’au flanc du navire et y tapa la main. « Tu ne connais foutre rien à la mer, hein, mon garçon ? » Il rit. Mais sans gaieté.

Mercurio haussa les épaules. « Non.

— C’est comme un cheval. Quand il boîte, il faut l’achever.

— Et… elle boîte ?

— Oui, la pauvre…

— Elle est à vous ?

— Maintenant qu’elle est dans cet état, oui », dit Zuan en riant, un rire empreint de tristesse. Il tapa de nouveau contre le navire. « C’est le bateau sur lequel je me suis engagé tout môme. Et j’ai vieilli dessus. Ces bois-là, ils ont quarante ans », et cette fois, au lieu de taper, il caressa les bordages de la coque. Le navire s’inclina un peu, mu par un ressac paresseux, et grinça en réponse.

De nouveau Mercurio eut la sensation que c’était quelque chose de vivant.

« Et quand l’armateur a décidé de la couler, reprit Zuan, il y a cinq ans… » Il s’interrompit et hocha la tête, comme s’il ne croyait pas lui-même à ce qu’il avait fait. « Ils rigolent tous de moi, ici, ils ont raison… Tu peux penser toi aussi, que je suis un vieux con qu’a pas toute sa tête… Quand l’armateur a décidé que le temps de la couler était venu, je lui ai demandé de me la donner en échange d’une année de paie. J’arrivais pas à m’en séparer de cette… cette… » Il poussa un petit cri, comme s’il n’y croyait pas lui-même. « Ah ! Vieux con… Je me disais qu’elle méritait d’être coulée par quelqu’un qui l’avait aimée plutôt que par une bande d’inconnus. »

Le chien remua la queue puis donna un timide coup de langue à Mercurio.

Zuan le vit. « Toi aussi, Mosè, t’es un vieux con, dit-il. Qu’est-ce que t’en sais, si c’est quelqu’un de bien ? Si ça se trouve il va nous couper la gorge à tous les deux pour nous voler.

— Oh non, monsieur ! fit Mercurio. Je n’ai pas l’intention de…

— Je le sais bien, mon gars, dit Zuan en l’arrêtant d’un geste de sa main déformée par la vieillesse et les années d’humidité de ce monde sur l’eau. Il est pas con, Mosè. Si tu étais un criminel, il t’aurait déjà mordu.

— Vous pensez que je ne suis pas un criminel ? demanda Mercurio.

— Bien sûr, répondit Zuan, sans hésiter.

— Vous savez qui je suis ?

— Comment je saurais ? » Zuan le regarda, surpris.

Mercurio le fixait, attendant une réponse. Comme si ce vieil homme pouvait résoudre toutes les questions qu’il s’était posées, et qu’Isacco lui avait posées.

« À mon avis…, reprit le vieux.

— Oui ? fit Mercurio, plein d’espoir.

— T’es un gars qui s’est perdu », dit Zuan en haussant les épaules.

Mercurio le regarda en silence. « Oui, reconnut-il alors. Vous avez raison. »

Zuan indiqua un endroit derrière lui. « Tu suis ce canal à ta droite, c’est le rio di Santa Giustina. Tu vas tout droit jusqu’à ce que tu trouves un autre rio sur ta droite, le rio di Fontego. Tu le suis sans jamais t’en écarter et tu arrives à l’Arsenal. Après, tu sauras rentrer chez toi ?

— Oui, répondit Mercurio. Merci.

— On y va, Mosè », fit le vieil homme, et il se dirigea à pas lents vers l’endroit d’où il était venu.

Mercurio posa la main sur la coque, exactement là où Zuan dell’Olmo avait posé la sienne. Il sentit le chanvre et la poix durcie dans les interstices des bordages.

Le navire bougea et grinça, comme s’il lui parlait.

« Pourquoi vous ne le réparez pas ? demanda-t-il à la silhouette qui commençait à se perdre dans le brouillard.

— J’ai pas les sous pour le couler, dit le vieil homme de sa voix triste, tu penses bien que je les ai pas pour le renflouer. » On entendit ses pas, puis plus rien.

Le navire grinça de nouveau, comme s’il avait encore quelque chose à dire.

La main de Mercurio se posa sur sa bourse, avec les trente et une pièces d’or qu’il avait gagnées honnêtement. « Je le trouverai, moi, l’argent ! », cria-t-il au mur de brouillard.

La phrase retentit dans le vide, jusqu’à ce que ses vibrations s’éteignent.

Puis le silence tomba.

Alors, de ce silence, émergèrent à nouveau les silhouettes bancales du chien et de son maître.

« Tu dois être encore plus con que Zuan dell’Olmo, mon garçon », dit le vieux en riant. Et il n’y avait plus cette pointe de tristesse dans sa voix.

56

« Ferme les yeux », dit Ottavia, prenant Giuditta par le bras pour la guider à travers le campo del Ghetto au milieu d’une petite foule de curieux.

Giuditta frémissait d’impatience mais garda les yeux fermés.

Tout s’était passé si vite. En trois semaines seulement sa vie avait été bouleversée. Ses deux rêves se réalisaient.

Le ciel, ce jour-là, était extraordinairement limpide. Bleu comme il est rare à Venise. Tandis qu’elle avançait doucement, guidée par son amie, Giuditta sentait les rayons bienveillants du soleil réchauffer son visage. Elle imagina que cette chaleur était la respiration de Mercurio, ses caresses, ses attentions. Quelque chose à l’intérieur de son corps bougea en profondeur. Giuditta rougit. Depuis leur rencontre de chaque côté de la porte, quand Mercurio lui avait avoué son amour, il arrivait de plus en plus souvent que son corps lui rappelle qu’elle était une femme. Elle rougit encore plus, s’abandonnant au désir qui la traversait tout entière. Ce rêve-là était le premier qui se réalisait. Le papillon en filigrane d’argent qu’elle serrait dans sa main en était la preuve.

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