Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
« Que Votre Grâce pardonne cette intrusion, déclara-t-il. J’ai pensé que vous souhaiteriez être informé au plus vite. La nouvelle est arrivée aujourd’hui. L’ambassadeur de Bagdad a débarqué hier à Bari. Il devait en repartir aujourd’hui à l’aube en compagnie de sa suite.
— Par l’enfer ! s’exclama Frédéric. Cela signifie qu’ils arriveront demain. Je connais les cavaliers arabes. » Il parcourut les chasseurs du regard. « A mon grand regret, il me faut annuler les festivités prévues pour ce soir. Je serai trop affairé à mes préparatifs. »
Pietro délia Vigna haussa les sourcils. « Croyez-vous, sire ? Devons-nous vraiment leur rendre les honneurs ? Leur califat n’est plus que l’ombre de sa grandeur passée.
— Raison de plus pour que je l’aide à retrouver sa puissance, car j’ai besoin d’un allié sur ce flanc-là, répliqua l’empereur. Venez ! » Il s’en fut en compagnie du chancelier et du courtisan.
Déçus, les chasseurs se dispersèrent par groupes de deux ou trois en s’interrogeant sur la signification de cette nouvelle. Ceux qui demeuraient au palais suivirent leur souverain à une allure plus mesurée. C’est ce qu’Everard ferait en temps voulu. Mais il décida de prendre le chemin des écoliers afin de réfléchir en paix.
La signification de cette nouvelle… Hum. Peut-être que Fred ou son successeur réussiront à transformer le Proche-Orient en rempart contre les invasions mongoles. Ce qui chamboulerait toute l’histoire à venir !
Le Patrouilleur se remit à méditer sur le passé proche, mais c’était cette fois le passé de ce monde qui n’aurait pas dû exister, dans la mesure où il avait pu le reconstituer avec l’aide de quelques assistants.
Frêle et de santé délicate, le pape Célestin n’avait pas l’énergie d’un Grégoire, et il n’avait pas osé excommunier Frédéric lorsque celui-ci avait de nouveau refusé de prendre la croix. Tout comme dans le monde d’Everard, l’empereur avait néanmoins fini par partir pour Jérusalem, reconquérant la Ville sainte non par les armes mais par la négociation. Dans cette histoire-ci, il n’avait pas eu besoin de s’en couronner roi : c’est l’Église qui lui avait accordé ce titre, le dotant d’un moyen de pression qu’il avait exploité avec habileté. Après avoir éliminé ses rivaux, tel Jean d’Ibelin, le régent de Chypre, il avait cimenté son entente avec les dirigeants musulmans d’Égypte, de Damas et d’Iconium. L’existence d’un tel réseau d’alliances dans la région interdisait désormais aux Byzantins de renverser leurs souverains latins si détestés – lesquels se voyaient de plus en plus contraints d’obéir au souverain du Saint Empire romain.
Pendant ce temps, en Germanie, Henri, son héritier présomptif, entrait en rébellion ; dans ce monde comme dans l’autre, le père eut tôt fait de mater le fils, qui passa en prison le reste de sa courte vie. De même, la pauvre reine Yolande mourut fort jeune et le cœur brisé. Mais comme Grégoire était absent du tableau, il n’était pas là pour arranger le remariage de l’empereur, qui épousa une princesse d’Aragon et non Isabelle d’Angleterre.
La rupture avec Célestin survint lorsque le roi, enfin libre de se consacrer aux tâches qui lui tenaient à cœur, envahit la Lombardie à la tête de son armée et la soumit à sa volonté. Puis, au mépris de tous ses serments, il s’empara de la Sardaigne et maria son fils Enzio à la reine de l’île. Constatant que ses États étaient désormais pris en étau, le souverain pontife, si faible fût-il, n’eut pas d’autre choix que d’excommunier l’empereur. Mais cela le laissa totalement indifférent, ainsi que ses féaux, et, durant les années qui suivirent, ils conquirent la totalité de l’Italie.
C’est ainsi qu’il put dépêcher une puissante armée contre les Mongols quand ceux-ci envahirent l’Europe et leur infliger une série de cuisantes défaites en 1241. Lorsque Célestin décéda la même année, le « sauveur de la chrétienté » n’eut aucun mal à installer sur le trône de saint Pierre un homme tout dévoué à sa cause, qui prit le nom de Lucius IV.
Il avait annexé les contrées de Pologne où son armée avait affronté les Mongols. Avec son appui, les Chevaliers teutoniques, devenus ses vassaux, étaient sur le point de conquérir la Lituanie. En Hongrie se déroulaient des négociations en vue d’un mariage dynastique… En ensuite ? A qui le tour ?
« Oh ! je vous demande pardon ! » Everard tira sur les rênes de sa monture. Perdu dans ses pensées, il avait failli piétiner un passant alors qu’il traversait une ruelle plongée dans la pénombre. « Je ne vous avais pas vu. Est-ce que vous allez bien ? » Il n’hésita pas à s’exprimer en italien. Simple question de politesse.
« Ce n’est rien, messire, ce n’est rien. » Se drapant dans sa robe maculée de boue, l’homme s’éloigna à reculons, l’échine courbée. Everard aperçut une barbe, une calotte, une rouelle. Oui, c’était un juif. Un décret de Frédéric leur faisait obligation de porter des vêtements distinctifs, la barbe pour les hommes, plus d’autres mesures discriminatoires.
Comme il n’avait blessé personne, Everard fit taire sa conscience et poursuivit sa route, restant conforme à son personnage. La ruelle donnait sur une place, déserte vu l’heure tardive. À cette époque, les gens restaient chez eux à la tombée du soir, soit parce qu’un couvre-feu l’exigeait, soit parce qu’ils préféraient ne pas sortir. Si les coupe-jarrets étaient rares – les gardes et les bourreaux de l’empereur y veillaient –, les venelles obscures et jonchées de crottin n’étaient guère propices à la promenade. Au milieu de la place se dressait un bûcher calciné en attente de démantèlement, dont on avait à peine balayé les cendres. Everard avait ouï dire qu’une femme venait d’être condamnée pour manichéisme. Apparemment, c’était aujourd’hui qu’on l’avait brûlée.
Il serra les dents et alla de l’avant. Frédéric n’est pas vraiment un être maléfique, comme Hitler en son temps. Pas plus qu’un idéaliste pervers, ni même un politicien souhaitant entrer dans les bonnes grâces de l’Église. Il brûle les hérétiques pour la même raison qui le pousse à incendier les cités rebelles et à massacrer leurs habitants… et aussi à opprimer non seulement les juifs et les musulmans, mais aussi les saltimbanques, les putains et tous les entrepreneurs indépendants : pour les soumettre à sa volonté. Ceux qui obéissent à celle-ci n’ont aucune raison de se plaindre.
En préparant cette mission, j’ai lu à plusieurs reprises que des historiens le considéraient comme le fondateur du premier État moderne (en Europe de l’Ouest tout du moins ; et depuis la chute de Rome, pour être précis) : bureaucratie, réglementation, police de la pensée et concentration de l’autorité au sommet. Que ce bel édifice se soit effondré après sa mort dans l’histoire qui est la mienne, je ne peux pas dire que je le regrette !
Mais sur cette histoire-ci, il avait visiblement perduré. Everard avait vu le résultat sept siècles plus tard. (Hé, Wanda ! Comment tu t’en sors il y a cent ans, ma fille ?) L’Empire poursuivrait son expansion au fil des générations jusqu’à englober et remodeler l’Europe tout entière, ce qui l’amènerait à avoir sur l’Orient un impact indéniable. Le déroulement exact de cette expansion importait peu. Il supposait que l’Angleterre et l’Empire s’étaient partagé la France, après quoi l’Empire avait absorbé les îles Britanniques et la péninsule Ibérique, allant jusqu’à mordre sur les territoires russes. Ses vaisseaux atteindraient un jour l’Amérique, mais bien après 1492 ; et dans cette histoire-ci, on ne trouvait ni Renaissance ni révolution scientifique. Les colonies entameraient une vigoureuse expansion vers l’Ouest. Mais, pendant ce temps, la pourriture sèche qui est la plaie de tous les empires rongerait jusqu’au cœur de celui-ci.