Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
« Je m’efforce donc de cultiver la patience, conclut-il. Mais je partirai, quelles que soient les circonstances. Cela fait trop longtemps que je combats au nom du bien et de la Sainte Église pour laisser désormais rouiller mon épée. La meilleure des choses serait que je me joigne à Conrad. »
Non, pas la meilleure : la pire. La deuxième croisade virerait en fait à la farce macabre. La maladie terrasserait encore plus d’Européens que le combat, et les survivants finiraient par fuir la queue entre les jambes. En 1187, Saladin entrerait en triomphe dans Jérusalem.
Mais toutes ces croisades, la première, la deuxième et jusqu’à la septième, sans parler de celles menées en Europe contre les païens et les hérétiques, n’étaient que des fabrications d’historiens. De temps à autre, un pape ou un quelconque dirigeant exigeait du peuple ou des grands de ce monde des efforts renouvelés, et il obtenait parfois une réponse favorable. L’essentiel était de savoir si un individu donné – idéaliste, guerrier, aventurier ou les trois à la fois – pouvait se faire qualifier de croisé. Ce mot conférait dans ce monde certains droits et privilèges, et dans l’autre la rémission de tous les péchés. Voilà pour l’aspect légal de la chose. Dans la réalité, les croisés étaient des hommes qui marchaient, chevauchaient, naviguaient, souffraient de la faim et de la soif, festoyaient, guerroyaient, violaient, incendiaient, pillaient, massacraient, torturaient, se retrouvaient malades ou blessés, mouraient dans d’atroces souffrances, devenaient riches à millions, étaient réduits en esclavage, vivotaient en terre étrangère ou bien rentraient piteusement chez eux, et cela plusieurs siècles durant. Pendant ce temps, les rusés Siciliens, Vénitiens, Génois et Pisans retiraient de leurs activités des profits fabuleux ; et les rats asiatiques s’introduisaient dans les navires voguant vers l’Europe, où avec l’aide de leurs puces ils répandaient la Peste noire…
Volstrup et Tamberly avaient assimilé suffisamment de données pour répondre aux questions que leur posait Lorenzo à propos du royaume de Jérusalem. Et ils étaient même allés y faire un tour. Oui, être Patrouilleur du temps a ses avantages. Mais, bon sang ! on a intérêt à s’endurcir vite fait.
« Mais c’est moi qui abuse de votre patience ! s’écria soudain Lorenzo. Veuillez me pardonner. Je n’ai pas vu le temps passer. Vous avez chevauché pendant des heures aujourd’hui. Ma dame doit être épuisée. Venez, je vais vous montrer vos appartements, et vous pourrez y prendre un peu de repos, vous rafraîchir et vous changer avant le souper. Vous allez rencontrer nombre d’invités, des parents venus de toute l’Italie – du moins le semble-t-il. »
Comme il sortait de la chambre en s’inclinant, il lança une œillade en direction de Tamberly. Elle laissa passer plusieurs battements de cœur avant de détourner le regard. Manse avait raison : une femme qui sait se débrouiller peut se révéler ici très utile. Elle est en mesure d’apprendre bien des choses et peut-être même de trouver une solution à la crise. Sauf que… suis-je vraiment qualifiée ? Ai-je l’étoffe d’une vamp ?
Un domestique plein de déférence leur montra où l’on avait rangé leurs bagages, leur demanda si tout allait bien et leur précisa qu’on leur apporterait de l’eau chaude dans une bassine de cuivre si le seigneur et la dame le désiraient. La propreté était de rigueur à cette époque, où l’on fréquentait les bains publics. Plusieurs siècles s’écouleraient avant que le genre humain ne se mette à empester, la déforestation ayant rendu le bois de chauffage par trop onéreux.
Et devant eux se trouvait un lit à deux places. Dans l’auberge de Rome et dans celle où ils s’étaient arrêtés en route, hommes et femmes dormaient dans des ailes distinctes, en robe de nuit parmi des inconnus.
Volstrup détourna les yeux. Il s’humecta les lèvres. Après deux ou trois tentatives ratées, il réussit à articuler : « Euh… mademoiselle* Tamberly, je n’avais pas prévu… Naturellement, je dormirai par terre, et quand nous ferons notre toilette…»
Elle partit d’un rire enjoué. « Pas question, mon cher Emil, déclara-t-elle à son grand étonnement. Vous n’avez rien à craindre pour votre vertu. Je vous tournerai le dos si vous le souhaitez. Ce matelas me semble suffisamment large. Nous dormirons paisiblement tous les deux. » Un petit frisson la parcourut : Y parviendrai-je, en sachant que Manse est parti pour un monde inconnu à cent ans en aval ? Puis, dans un tout autre registre : En plus, il faut que je réfléchisse sérieusement à propos de Lorenzo.
1245 apr. J.C.
La plaine d’Apulie s’étendait à perte de vue, hormis à l’ouest où se dressaient les contreforts des Apennins. Partout ce n’étaient que terres fertiles, avec çà et là les taches blanches des villages, les vergers vert foncé et les champs qui se doraient dans l’attente de la moisson. On remarquait aussi de nombreuses forêts et de vastes pâtures, dont les hautes herbes jaunies par l’été évoquaient les Grandes Plaines. Si les enfants des villages y menaient les troupeaux, de vaches comme d’oies, leur fonction première était de servir de chasses à l’empereur.
Celui-ci chevauchait à la tête de son cortège, en route vers Foggia, celle de ses cités qu’il préférait entre toutes. Le soleil derrière eux projetait dans l’air calme et odorant de longs rayons dorés qui paraient le paysage d’ombres indigo. Devant eux étincelaient les murailles, les tourelles, les donjons et les flèches de la cité ; le verre et les dorures renvoyaient sur les cavaliers leurs feux éblouissants. Les cloches sonnaient les vêpres dans toute la contrée, tantôt bruyantes, tantôt étouffées par la distance.
Everard, qui n’avait pas oublié certain champ de bataille tout proche, fut frappé par ce calme bucolique. Mais les morts de Rignano reposaient depuis cent huit ans. Seuls Karel Novak et lui-même se rappelaient encore ce jour de souffrance, et ils avaient sauté les générations qui le séparaient du présent.
Il s’obligea à revenir au présent en question. Ni Frédéric (Friedrich, Fridericus, Federico… son nom variait en fonction de celle de ses possessions où il se trouvait) ni sa suite ne prêtaient attention à l’appel à la prière. Les nobles poursuivaient allègrement leurs conversations ; ni eux ni leurs chevaux ne semblaient fatigués par ces heures passées au grand air. Leurs tenues composaient un véritable arc-en-ciel. Ils les avaient ornées de clochettes qui tintaient comme pour tourner en dérision les filières des faucons masqués perchés sur leurs poignets. Les dames portaient elles aussi un masque, mais c’était pour protéger leur teint ; il en résultait des jeux galants particulièrement piquants. Les domestiques suivaient derrière. Aux pommeaux des selles se trouvaient suspendus les trophées du jour : perdrix, bécasses, hérons et lièvres. Derrière les cavaliers étaient sanglées les bourriches et les coûteuses bouteilles du déjeuner sur l’herbe.
« Eh bien, Munan, que pensez-vous de la chasse en Sicile ? » demanda l’empereur. Aussi aimable que courtois, il s’exprimait en allemand – plus précisément en bas-francique –, une langue parlée par son invité. Faute de quoi ils auraient dû communiquer en latin, le voyageur venu d’Islande n’ayant pu apprendre que des bribes d’italien.
Everard se rappela que le terme de « Sicile » ne désignait pas seulement l’île portant ce nom, mais bien la totalité du royaume que Roger II avait conquis de haute lutte durant le siècle précédent. « Fort impressionnante, Votre Grâce », répondit-il. C’était ainsi qu’il convenait de s’adresser à l’homme le plus puissant d’Occident. « Certes, ainsi que tous ont pu le constater aujourd’hui, bien que vos compagnons soient trop polis pour le dire, nous n’avons guère l’occasion de pratiquer la fauconnerie dans ma misérable patrie. Depuis mon arrivée sur le continent, je n’avais assisté jusqu’ici qu’à des chasses à courre.