Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
Les yeux d’Everard se dessillèrent. C’est ça ! Pietro s’inquiète à propos de sire Giacomo, qui s’intéresse à ma personne d’une façon effectivement un peu appuyée. Si je ne suis pas un des sbires de son rival, pense-t-il probablement, alors celui-ci a peut-être trouvé un moyen de m’utiliser contre lui. Un homme dans sa position doit voir des complots partout.
La pitié l’envahit. Quel serait le destin de cet homme dans cette histoire ? Connaîtrait-il une « nouvelle » disgrâce dans quelques années, et son seigneur lui ferait-il crever les yeux, ce qui le pousserait à se taper la tête contre le mur de sa cellule jusqu’à ce que mort s’ensuive ? L’avenir l’oublierait-il en faveur de ce Giacomo de Mora, dont le nom n’apparaissait dans aucune des chroniques connues de la Patrouille ?
Ouais, quand on approche ces intrigants, on a intérêt à marcher sur des œufs. Peut-être devrais-je éviter la compagnie de Giacomo. Sauf que… qui serait mieux placé pour me donner des indices que le brillant responsable des forces armées et de la diplomatie de Frédéric ? Qui d’autre possède une connaissance plus étendue de ce monde ? S’il a choisi de cultiver mon amitié quand il en a le loisir, je dois accepter l’honneur qui m’est fait avec reconnaissance.
Bizarre qu’il ait trouvé une excuse pour ne pas participer à la chasse d’aujourd’hui…
Les sabots des chevaux claquèrent sur le sol. On venait d’atteindre la route principale. Frédéric talonna sa monture et partit en avant-garde. Ses cheveux auburn flottaient comme une oriflamme sous son bonnet à plume. Les feux du couchant les transformaient en halo. Oui, il serait bientôt chauve, oui, il prenait du poids, oui, les rides creusaient son visage glabre. (Un visage de Germain car, entre ses deux grands-pères, il tenait davantage de Frédéric Barberousse que de Roger de Sicile.) Mais pourtant, en cet instant, il ressemblait à un dieu.
Des paysans travaillant dans un champ tout proche s’inclinèrent gauchement sur son passage. Un moine marchant vers la ville en fit autant. Ce n’était pas la seule déférence qui les inspirait. Même dans l’histoire telle que la connaissait Everard, ce souverain jouissait d’une aura confinant au surnaturel. En dépit du conflit l’opposant à l’Église, nombre de chrétiens – en particulier les franciscains – voyaient en lui une figure mystique, un rédempteur doublé d’un réformateur du monde matériel, un envoyé du Ciel. D’autres le considéraient comme l’Antéchrist. Mais de telles polémiques appartenaient au passé. Dans ce monde, la lutte du Sacerdoce et de l’Empire avait pris fin, et c’était l’Empire qui avait gagné.
Les chasseurs approchèrent la cité au petit galop. La porte principale ne serait fermée qu’une heure après le coucher du soleil. C’était là une précaution inutile, mais ainsi le voulait l’empereur dans toutes ses cités, dans toutes ses terres. La circulation devait se faire à certaines heures, le commerce s’effectuer selon certaines règles. Cette porte-ci n’avait pas la grâce exubérante de celle de Palerme, où Frédéric avait passé son enfance. À l’image des édifices dont il avait ordonné l’érection, elle était massive et carrée. Au-dessus d’elle, une bannière flottait sous la brise vespérale, frappée d’un aigle sur champ doré, l’emblème de la dynastie des Hohenstaufen.
Pour la énième fois depuis son arrivée, Everard se demanda si son histoire avait connu semblable évolution. Rares étaient les ruines subsistant encore dans son XXe siècle, et les survivants de la Patrouille avaient plus important à faire que de s’intéresser au développement de l’architecture. Peut-être que ceci ne différait guère de la Foggia médiévale « originelle ». Ou peut-être pas. Bien des choses allaient dépendre du moment exact où l’histoire divergerait.
Pour être précis, elle a divergé il y a un peu plus de cent ans, lorsque le futur pape Grégoire IX a oublié de naître – à moins qu’il ne soit mort jeune, ou qu’il ne soit jamais entré dans les ordres, peu importe. Mais les altérations temporelles ne se propagent pas à la manière d’un front d’onde. Elles résultent d’interactions infiniment complexes entre les fonctions quantiques, un processus qui me passe complètement au-dessus de la tête.
La moindre altération peut théoriquement annihiler tout un avenir, à condition que l’événement considéré soit crucial. Toujours en théorie, il existe nombre d’altérations ; mais leur effet ne se fait presque jamais sentir. Tout se passe comme si le flot du temps se protégeait lui-même, contournant les écueils sans perdre sa forme ni sa direction. Parfois, on observe d’étranges tourbillons… et c’était l’un de ceux-ci qui menaçait de devenir incontrôlable…
Mais le changement se transmet sous la forme d’une chaîne de causalité. Qui, hormis les gens du voisinage, serait informé des fortunes ou des infortunes de telle famille d’Anagni ? Il faudrait des années pour que se propagent les conséquences d’une divergence. Pendant ce temps, le reste du monde poursuivait son cours normal.
C’est ainsi que Constance, la fille du roi Roger II, vit le jour peu après la mort de son père. Elle avait trente ans sonnés lorsqu’elle épousa le deuxième fils de Frédéric Barberousse, et neuf ans avaient passé lorsque, en 1194, elle lui donna un fils baptisé Frédéric. Son époux, couronné empereur sous le nom de Henri VI, mourut peu après la naissance de son héritier. Mais il était devenu roi de Sicile par son mariage, et le jeune Frédéric hérita de ce superbe royaume hybride. Placé sous la tutelle du pape Innocent III, il grandit au sein du tumulte et des complots de toute sorte et, en 1211, son tuteur arrangea son premier mariage et encouragea une coalition germanique à le couronner roi, car l’empereur Othon IV avait envers l’Église une conduite intolérable. En 1220, la cause de Frédéric triomphait dans toute l’Europe et le nouveau pape, Honorius III, le consacrait souverain du Saint Empire romain.
Mais les relations entre l’Église et l’empereur ne cessèrent de se détériorer. Frédéric négligea ou renia toutes les promesses faites à la papauté, hormis celle de persécuter les hérétiques. Le plus grave, c’est qu’il remettait sans cesse son départ pour les croisades afin de se consacrer à la consolidation de sa puissance et à la répression de diverses révoltes. Honorius mourut en 1227…
Ouais. Pour autant que nous puissions nous en assurer vu nos ressources limitées, les choses ont plus ou moins suivi leur cours jusqu’à ce moment-là. Devenu veuf, Frédéric a épousé en 1225 Yolande de Brienne, la fille du roi de Jérusalem ou prétendu tel, comme il était censé le faire. Une manœuvre préliminaire à la reconquête de cette terre tombée aux mains des païens. Sauf qu’il repoussait toujours son départ pour le Levant, préférant asseoir par la force son autorité sur la Lombardie. Et le pape est mort en 1227.
Et ce n’est pas Grégoire IX mais Célestin IV qui lui a succédé, et le monde ressemblait de moins en moins à ce qu’il aurait dû être.
« Salut ! » rugirent les sentinelles. Elles levèrent leurs piques bien haut. L’espace d’un instant, les chasseurs perdirent leurs couleurs vives dans l’ombre du passage. Les échos des sabots de leurs chevaux roulaient sur les pierres. Puis ils entrèrent dans la lice, le vaste espace pavé séparant les fortifications des bâtiments de la cité. Everard entrevit les tours de la cathédrale par-delà les toits. Découpées en silhouette sur le ciel oriental, elles paraissaient fort sombres, comme si la nuit tombait déjà sur elles.
Un homme bien mis et un domestique attendaient les nouveaux venus. À en juger par la nervosité de leurs chevaux, cela faisait un bon moment qu’ils se trouvaient là. Everard reconnut un courtisan, qui se rapprocha de l’empereur et le salua.