Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
— Ah ! je laisse à ceux qui s’en contentent le soin de pratiquer la vénerie », railla Frédéric. Il avait utilisé le mot latin afin de renchérir par un calembour : « Je veux parler, bien entendu, de la chasse aux bêtes à cornes. L’autre passe-temps auquel je pense n’est point à leur portée, même si des cornes peuvent aussi en constituer le trophée. » Retrouvant son sérieux : « Mais la fauconnerie ne se réduit pas à un divertissement : c’est un art, et même une science.
— J’ai ouï dire que Votre Grâce avait écrit un livre sur le sujet. J’espère bien le lire.
— Je vous en ferai donner un exemplaire. » Frédéric considéra le faucon du Groenland perché sur son poignet. « Si vous avez pu me porter cet animal d’au-delà des mers sans qu’il ait souffert outre mesure, alors vous êtes naturellement doué et il ne faut pas laisser un tel don en jachère. Vous aurez d’autres occasions de pratiquer cet art.
— Votre Grâce me fait honneur. Cet oiseau s’est moins bien comporté que d’autres, j’en ai peur.
— Il n’est pas tout à fait dressé, oui. Je me ferai un plaisir de le prendre en main, si le temps me le permet. » Everard remarqua que, contrairement à un homme du Moyen Âge, Frédéric ne s’en remettait pas à Dieu.
En fait, cet oiseau provenait du ranch de la Patrouille, situé dans l’Amérique du Nord avant l’arrivée des Indiens. Le faucon est un cadeau idéal pour rompre la glace, et ce dans quantité de milieux, à condition que le récipiendaire soit d’un rang assez élevé. Un fauconnier avait pris soin de celui-ci jusqu’à ce qu’un fourgon temporel largue Everard et Novak dans les collines avoisinantes.
Il jeta vers l’ouest un coup d’œil machinal. Jack Hall était resté en faction dans un vallon inhabité et apparemment peu fréquenté. Il suffirait d’un appel radio pour le faire accourir. Et peu importe qu’il se matérialise devant témoins. La Patrouille ne souhaitait nullement préserver cette histoire, mais bien plutôt l’annihiler.
À condition que ce soit possible… Oui, il pourrait y parvenir, au prix de quelques actes et de quelques déclarations ; mais les conséquences en seraient imprévisibles. Mieux valait se montrer prudent. De deux maux, il faut choisir le moindre.
Everard avait décidé de faire une reconnaissance en l’an 1245. Cette date n’était pas tout à fait arbitraire. Frédéric était censé mourir cinq ans plus tard – dans le monde perdu. Peut-être que dans celui-ci, il ne succomberait pas à une infection gastrointestinale causée par un trop grand stress, sonnant ainsi le glas des espoirs des Hohenstaufen. Un éclaireur avait établi qu’il se trouvait à Foggia cet été là et que tout allait pour le mieux pour lui, ses grands desseins étant en passe de s’accomplir.
Nul besoin d’être grand clerc pour savoir qu’il serait ravi d’accueillir Munan Eyvindsson. La curiosité de Frédéric était proprement universelle ; elle l’avait conduit à procéder à des vivisections sur les animaux et (à en croire la rumeur) sur les humains. Les Islandais, si lointains, obscurs et misérables fussent-ils, détenaient un héritage unique. (Everard s’était familiarisé avec ce peuple lors d’une mission à l’ère des vikings. Si les Scandinaves de cette époque-ci étaient christianisés, l’Islande cultivait encore un savoir tombé dans l’oubli sur le continent.) Certes, Munan était un hors-la-loi. Mais cela signifiait ni plus ni moins que ses ennemis avaient manœuvré pour le faire condamner par l’Althing : toute personne était libre de le tuer impunément pendant une durée de cinq ans. La république était prise dans un véritable maelström de querelles opposant les grandes familles ; elle ne tarderait pas à se soumettre à la couronne norvégienne.
Comme tous les proscrits pouvant se le permettre, Munan avait quitté l’île pour la durée de sa sentence. Arrivé au Danemark, il avait acheté des chevaux et loué les talents d’un serviteur et garde du corps – Karel, un mercenaire bohémien rencontré sur la grève. Tous deux étaient descendus dans le Sud sans se presser ni courir le moindre danger. Frédéric avait imposé sa paix à l’Empire. Munan comptait bien entendu visiter Rome, mais ce n’étaient pas les lieux saints qui l’intéressaient au premier chef ; il souhaitait surtout réaliser un rêve : rencontrer le souverain que l’on avait surnommé Stupor mundi – « l’étonnement du monde ».
Son faucon n’était pas la seule chose qui avait séduit l’empereur. Celui-ci était bien plus passionné par les sagas qu’il lui récitait, les Eddas et autres chants scaldiques. « C’est un autre univers dont vous m’ouvrez les portes ! » exultait-il. Un compliment de poids dans la bouche d’un seigneur dont la cour avait accueilli des lettrés venus d’Espagne et de Damas, de l’astrologue Michael Scot au mathématicien Leonardo Fibonacci, celui-là même qui avait introduit les chiffres arabes en Europe. « Vous devez rester parmi nous quelque temps. » Dix jours avaient passé depuis.
On entendit soudain une voix fielleuse. « Le brave sire Munan craint-il d’être traqué si loin de chez lui ? Si c’est le cas, il doit avoir commis une fort vilaine action. »
L’homme qui avait prononcé ces mots, Pietro délia Vigna, chevauchait à droite de Frédéric. Peu soucieux de la mode, ce quadragénaire à la barbe grise était vêtu avec simplicité ; mais on percevait dans ses yeux une intelligence aussi vive que celle de son maître. Humaniste, latiniste, juriste, conseiller, chancelier depuis peu, il était bien plus que l’homme de confiance de l’empereur : c’était son ami intime dans cette cour grouillante de flagorneurs.
Surpris, Everard décida de mentir. « J’avais cru entendre un bruit. » Dans son for intérieur : Ce type ne m’a pas à la bonne. Qu’est-ce que je lui ai fait ? Il ne craint pas que je devienne le favori de l’empereur à sa place, tout de même !
« Tiens ! Mais vous me comprenez fort bien ! » s’exclama Pietro.
Everard pesta intérieurement. Ce salopard a parlé en italien. Et j’ai oublié que je n’étais qu’un étranger fraîchement débarqué. Il se força à sourire. « Eh bien, j’ai glané quelques bribes des langues que j’ai pu entendre. Mais je ne tenais pas à écorcher les oreilles de Sa Grâce en les pratiquant en sa présence. » Malicieusement : « J’implore votre pardon, signor. Je vais vous traduire cela en latin. »
Pietro l’en dissuada d’un revers de la main. « Je vous suis sans peine. » Un esprit aussi actif que le sien n’avait pu manquer d’apprendre l’allemand, même s’il le considérait comme un parler de cochons. Les langues vernaculaires gagnaient du terrain dans les sphères politique et culturelle. « Jusqu’ici, ce n’était pas l’impression que vous donniez.
— Je vous prie d’excuser ce malentendu. »
Pietro détourna les yeux et tomba dans un silence maussade. Me soupçonne-t-il d’être un espion ? Au service de qui ? Pour autant que nous le sachions, Frédéric n’a plus d’ennemis dignes de ce nom. Oh ! le roi de France n’est pas encore à sa botte…
L’empereur s’esclaffa. « Croyez-vous que notre visiteur tenterait de nous désarmer, Pietro ? » Il pouvait se montrer cruel, voire très cruel, même avec ses proches. « Rassurez-vous. Je ne vois pas comment notre bon Munan pourrait être à la solde de quiconque, même si ce quiconque s’appelle Giacomo de Mora. »