Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
La colonne s’est remise en route. Sans autre arrêt, elle pénètre dans le bourg, emplissant la chaussée de ses rangs compacts, de son piétinement de troupeau. L’allure de la marche s’est ralentie. Le ballottement du brancard est moins douloureux. Jacques regarde. Des maisons… Est-ce le terme de son martyre ?…
Sur les seuils, les habitants se tiennent debout, par groupes ; des hommes âgés, des femmes qui portent des enfants, des gosses accrochés aux jupons de leurs mères. Depuis des heures, depuis l’aube peut-être, le dos collé au mur, le cou tendu, le visage soucieux, aveuglés de poussière et de soleil, ils sont là et regardent couler à pleine rue cet interminable défilé de voitures régimentaires, de trains de combat, de sections sanitaires, de convois d’artillerie, de régiments harassés, toute cette belle « armée de couverture » qu’ils avaient vue, avec confiance, monter, les jours précédents, vers la frontière, et qui maintenant recule en désordre, les laissant à la merci de l’invasion… La ville, étouffée sous la poussière, fume au soleil comme un chantier de démolition. Un bourdonnement de ruche pillée emplit les rues, les ruelles, les cours. Les boutiques sont envahies de soldats qui raflent ce qui reste de pain, de charcuterie, de vin. La place de l’église est grouillante d’hommes, de convois arrêtés. Des dragons, tenant leurs chevaux par la bride, sont massés sur la droite, où il y a un peu d’ombre. Un commandant, rouge, furieux, se penche sur l’encolure de son cheval pour invectiver un vieux garde champêtre, en uniforme d’opérette. Le portail central de l’église est ouvert à deux vantaux. Dans le clair-obscur de la nef, sur une litière de paille, s’alignent des blessés, autour desquels s’agitent des femmes, des infirmiers, des majors en tablier blanc. Dehors, sur une charrette, en plein soleil, un sergent-fourrier hurle dans le tumulte : « La 5e ! Distribution !… » La colonne avance de plus en plus lentement. Derrière l’église, la grand-rue se rétrécit, forme un boyau. Les rangs se tassent, les hommes piétinent sur place, en jurant. Un vieux, dans un fauteuil garni d’oreillers, est assis devant sa porte, comme au spectacle, une main sur chaque genou. Au passage, il interpelle le brigadier : « C’est-il encore loin que vous reculez comme ça ? » — « Sais pas. On attend des ordres. » Le vieux promène un instant sur le brancard, sur les gendarmes, son regard clair comme de l’eau, et branle la tête d’un air désapprobateur : « J’ai vu tout ça, en 70… Mais, on avait tenu plus longtemps… »
Jacques croise le regard apitoyé du vieux. Douceur…
La colonne continue à avancer. Elle a maintenant dépassé le centre du bourg. « Paraît qu’on fait halte là-bas, aux dernières maisons », explique le brigadier, qui vient d’interroger un lieutenant de gendarmerie. — « Ça vaut mieux », dit Marjoulat, « on sera les premiers à repartir. » Le pavé cesse : la rue redevient une route, large, sans trottoirs, bordée de maisons basses et de jardinets. « Halte ! Laissez passer les voitures ! » Les trains régimentaires continuent à avancer. « Vous autres », dit le brigadier, « cherchez voir si la roulante, des fois, n’aurait pas suivi… Il fait faim… Moi, je reste là, avec Paoli, rapport à Fragil… »
Le brancard a été posé sur l’accotement, près d’un abreuvoir où des soldats de toutes armes viennent emplir leurs bidons. L’eau, remuée, jaillit par-dessus la margelle, coule en rigoles… Jacques ne peut détacher les yeux de ce ruissellement. Il a dans la bouche un atroce goût de fer. Sa salive est comme un coton humide… « Veux-tu boire, petit ? » Miracle ! Un bol blanc luit entre les mains d’une vieille paysanne. Autour, un attroupement s’est formé. Des soldats, des civils, des vieux à peau tannée, des gamins, des femmes. Le bol s’approche des lèvres de Jacques. Il tremble… Son regard remercie, comme celui d’un chien. Du lait !… Il boit, douloureusement, gorgée par gorgée. Avec un coin de tablier, la vieille lui essuie le menton à mesure.
Un médecin à trois galons, qui passait, s’est approché : « Un blessé ? » — « Oui, Monsieur le major. Pas intéressant… Un espion… Un alboche… » La vieille paysanne s’est redressée comme un ressort ; d’un coup sec, elle vide le reste de son bol dans la poussière. « Un espion… un alboche… » Les mots courent de bouche en bouche. Autour de Jacques, le cercle se resserre, hostile, menaçant. Il est seul, ligoté, sans défense. Il détourne les yeux. Une brûlure à la joue le fait tressaillir. On ricane. Il aperçoit, au-dessus de lui, le buste d’un apprenti, en cotte bleue. L’enfant rit méchamment ; il tient encore entre les doigts un mégot incandescent. « Laisse-le tranquille ! » gronde le brigadier. — « Pisque c’est un espion ! » réplique le gamin. — « Un espion ! Viens voir ! Un espion !… » Des gens sont sortis des maisons voisines, et forment un groupe haineux, que les gendarmes ont peine à tenir à distance. « Qu’est-ce qu’il a fait ? » — « Où l’a-t-on pris ? » — « Pourquoi qu’on ne lui fait pas son affaire ? » Un gosse ramasse une poignée de cailloux, et la lance. D’autres l’imitent. « Assez ! Foutez-nous la paix, vingt dieux ! » crie le brigadier, mécontent. Et, s’adressant à Paoli : « Transportons-le là, dans la cour. Et tu fermeras la barrière. »
Jacques se sent soulevé, emporté. Il ferme les yeux. Les injures, les ricanements, s’éloignent.
Silence… Où est-il ? Il hasarde un regard. On l’a mis à l’abri, hors de vue, dans la cour d’une ferme, à l’ombre d’un hangar qui sent le foin chaud. Près de lui, une vieille calèche dresse en l’air deux moignons de brancards, sur lesquels dorment des poules. Ombre silencieuse !… Personne… Mourir là…
L’irruption des gendarmes l’éveille brutalement. Les poules s’enfuient avec des caquètements effarouchés, de grands battements d’ailes.
Que se passe-t-il ? De tous côtés, des appels, des galopades, un branle-bas général. Le brigadier endosse précipitamment sa tunique, son harnachement. « Allez ! Prenez-moi Fragil… Et en vitesse !… » De l’autre côté de la cour, il y a une ruelle où passe au trot une file de voitures d’ambulance. « Chef, ils déménagent même le poste de secours. » — « Je vois bien. Où est Marjoulat ? Pressons, Paoli… Quoi encore ? Du génie, maintenant ? » Deux camionnettes sont entrées dans la cour, suivies d’un détachement de soldats. Les hommes déchargent en hâte des piquets, des rouleaux de fil de fer. « Les chevaux de frise, dans ce coin-là… Le reste par ici… Vite ! » Le brigadier, inquiet, interroge le sergent qui surveille la corvée. « Ça va donc si mal que ça ? » — « Faut croire !… Nous, on vient fortifier la position… Paraîtrait qu’ils occupent déjà les Vosges… Qu’ils descendent sur Belfort… Paraîtrait qu’on parle de capituler, pour éviter l’occupation… » — « Sans blague ? Alors, ça serait fini pour nous ? » — « En attendant, feriez pas mal de mettre les voiles, vous autres… On fait filer les habitants. Dans une heure, faut que le village soit évacué… » Le brigadier s’est retourné vers ses gendarmes : « Et Fragil, à qui le tour ? Marjoulat, pas le moment de lambiner ! Vite ! » Le bruit des moteurs emplit la cour. Les camionnettes, vidées, font demi-tour. La voix d’un capitaine domine le tumulte : « Rassemblez-moi tout ce que vous pourrez trouver de charrues, de herses… même les faucheuses… Allez dire au lieutenant qu’il empêche les civils d’emmener les tombereaux. On en aura besoin pour barricader les routes… » — « Eh bien, Marjoulat ! » crie le brigadier. — « Voilà, chef… »