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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— C’est moi, docteur, répondit Mercurio, qui avait suivi la Cardinale.

— Moi qui ?

— Mercurio.

— Oh, merde ! s’exclama Isacco.

— Je le jette dans l’escalier ? », demanda la Cardinale en attrapant Mercurio par le col de sa casaque.

Isacco apparut sur le seuil. Il avait le visage marqué par les semaines passées à lutter contre le mal français. Il regarda Mercurio sans le voir. Puis se tourna vers la Cardinale et secoua la tête en signe de dénégation.

La prostituée se figea et eut les larmes aux yeux.

Isacco se tourna de nouveau vers Mercurio. « Entre », lui dit-il. L’invitation n’était pas amicale. Caressant l’épaule de la Cardinale, il dit : « Fais ce qu’il faut ».

Mercurio entra dans la pièce. Il vit une femme étendue sur une couche. Elle avait une expression sereine, en dépit de son nez creusé et mangé par une plaie.

« Bonjour, dit-il tout bas à la femme.

— Elle ne peut plus t’entendre, dit Isacco en refermant la porte. Aujourd’hui, elle a fini de souffrir. »

Mercurio recula vivement.

« Je t’ai fait entrer uniquement parce que j’ai une chose à te dire, reprit Isacco qui vint tout près de lui, d’une manière agressive, malgré la fatigue et la frustration qu’on lisait dans ses yeux. Reste loin de ma fille. » Il lui tapa l’index contre la poitrine plusieurs fois et répéta, en détachant chaque mot : « Reste… loin… de… ma… fille ».

Mercurio sentit le sang lui monter à la tête. La colère fit vibrer son corps. Les vieilles défenses innées qui se déclenchaient chaque fois qu’il se sentait agressé injustement s’activèrent. Il fit un effort pour se retenir et dire la phrase qu’il avait préparée. Il inspira à fond. « Je suis devenu comme vous… docteur, dit-il d’une voix étranglée. Je suis devenu honnête.

— Toi, c’est écrit sur ton front que tu es un escroc, grogna Isacco en approchant son visage de celui de Mercurio. Tu es un criminel, une racaille.

— Et vous, alors ?

— Tu me menaces ? demanda Isacco en l’attrapant au collet.

— Pourquoi vous avez le droit de changer et pas les autres ? », fit Mercurio, les yeux fous, révolté par l’injustice. Il se dégagea de la prise. « Vous vous prenez pour qui ? »

Isacco le regarda en silence.

« Docteur, écoutez-moi, reprit Mercurio en cherchant à se contrôler. J’ai un travail honnête, maintenant. » Il sortit sa bourse avec les pièces de monnaie qu’il avait gagnées, l’ouvrit, la tendit vers Isacco, sûr de son effet. « Regardez. Je vais devenir riche, en plus d’être honnête, dit-il fièrement.

— Reste loin de ma fille, répéta Isacco sans même accorder un regard à la bourse de Mercurio.

— Je suis amoureux de votre fille », cria Mercurio, s’effrayant presque de prononcer la phrase à voix haute.

Isacco allait lui sauter dessus quand la porte s’ouvrit.

Apparurent la Cardinale, les yeux rouges, et deux autres prostituées, tête basse. Elles tenaient une civière. Elles entrèrent en silence et, pleines d’attentions pour leur compagne, comme si elle était encore vivante, déposèrent avec respect son cadavre sur la civière puis l’emportèrent à l’extérieur.

Isacco, d’un pas lent, alla vers la porte, qu’il referma. Il resta la main sur la poignée, tournant le dos à Mercurio. « S’il est vrai que tu aimes Giuditta, dit-il d’une voix grave et basse, rends-toi compte du mal que tu pourrais lui faire. Penses-y, si tu l’aimes. »

Mercurio se sentit mortifié et humilié. Il ferma sa bourse et la remit dans sa casaque. Au fond de lui, il sentait que le docteur avait raison. Il se recroquevilla, presque vaincu. Mais il pensa à Anna, à la confiance qu’elle avait en lui. Et surtout à la façon dont Giuditta le regardait, chaque fois qu’ils se rencontraient. Elle l’aimait aussi, avec la même détermination.

« Non, dit-il. Non ! »

Isacco se tourna vers lui, le visage rouge.

« Je deviendrai honnête ! continua Mercurio. Je deviendrai digne d’elle !

— Oui ? Et après ? » Le docteur était de plus en plus écarlate. « Tu deviendras juif aussi ?

— Oui, s’il le faut !

— Va-t-en, mon garçon. Nos deux mondes peuvent cohabiter mais ne peuvent pas en former un seul.

— Parce que vous n’avez pas d’imagination, répondit d’instinct Mercurio.

— Ça te sert à quoi, l’imagination ? demanda Isacco d’un ton sarcastique, le sourcil relevé.

— On peut imaginer un monde différent. »

Le docteur le regarda en silence. Il hocha la tête. Puis ouvrit la porte. « Va-t-en, mon garçon, répéta-t-il en l’invitant à sortir. Tu n’es qu’un idiot. »

Mercurio marcha lentement, le plus dignement possible. Il passa devant lui et sur le seuil commença à dire : « Je deviendrai…

— Tu ne sais même pas qui tu es, l’interrompit Isacco avec agacement. Comment pourrais-tu savoir ce que tu deviendras ? »

Mercurio se retourna brusquement. « Je suis tous ceux que je veux être !

— Tu vois bien que tu n’es qu’un escroc ? Isacco le poussa vers l’escalier. Il faut être indécrottable pour dire une chose pareille. Tu dois être une seule et unique personne, idiot ! »

Mercurio fut blessé. Isacco avait peut-être raison. Il eut peur de ne pas savoir qui il était, de n’être personne. Et cette peur brûla en lui comme de l’alcool pur, déchaînant la colère, cette colère qui l’avait toujours fait avancer. « Vous qui prêchez tant, comment faites-vous pour accepter que votre fille vive en cage, comme un animal ? Quel homme êtes-vous ? Quel père êtes-vous ? Est-ce que Giuditta mérite ça ? »

Isacco bondit en avant, les bras tendus, sans même se rendre compte de ce qu’il s’apprêtait à faire. « Espèce de salaud ! », hurla-t-il, renversant Mercurio dans sa fureur. Ensuite, quand quelques prostituées les eurent séparés, le docteur n’eut pas le courage de regarder Mercurio en face. Parce qu’Isacco aussi avait peur. Peur que Mercurio n’ait raison. Il avait voulu arracher sa fille à ses racines sur leur île pour lui offrir une vie meilleure, mais était-ce vraiment une vie meilleure ?

« J’emmènerai Giuditta loin d’ici ! cria Mercurio.

— Et moi je t’arracherai le cœur avec mes dents ! », répliqua Isacco, à voix basse. « Faites-le sortir », ajouta-t-il, les yeux à terre.

Mercurio quitta le Castelletto avec un sentiment de rébellion qui l’empêchait de réfléchir. À son mépris pour ce qu’Isacco avait dit se joignait un profond sentiment d’incertitude, car ses paroles avaient résonné en lui. Serait-il capable de devenir un homme, un vrai, un de ceux qui ne sont pas obligés de se cacher ou de se sauver pendant toute leur vie ?

Il marchait à pas furieux, sans même regarder où il allait, perdu dans ses raisonnements. Parfois il butait contre un passant mais n’entendait pas ses insultes et ne s’arrêtait pas pour s’excuser. Avec la fin du jour tomba un épais brouillard, qui l’isola encore plus du monde qui l’entourait.

Pouvait-il vraiment aimer Giuditta ? Qu’avait-il à lui offrir ? Isacco l’avait blessé par ses paroles, touchant un nerf à vif. “Qui es-tu ?”, se demandait Mercurio. Au docteur il avait répondu : “Je suis tous ceux que je veux être”. Mais qui était-il en réalité, sous ses travestissements ?

Quand il se fut répété plusieurs fois cette question il s’arrêta, à bout de souffle, appuyant les mains sur ses yeux avec la force de la colère et du désespoir. Il essaya de se calmer et regarda où il se trouvait. Tout était voilé sous un brouillard dense comme du coton.

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