Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Bousculade… Oh ! ces secousses… Courage… Courage… Lucide une seconde, il entend, au-dessus de lui, le halètement du gendarme qui porte la tête du brancard. Puis tout chavire : un vertige, un écœurement mortel. Courage… Les rangs bariolés des soldats passent en tournoyant comme des chevaux de bois, bleus et rouges. Il pousse un gémissement. La main fine, la main nerveuse de Meynestrel, noircit, se recroqueville à vue d’œil, devient une patte de poule, calcinée… Les tracts ! Tous brûlés, perdus… Mourir… Mourir…
La trompe d’une auto. Il soulève les paupières. La colonne est arrêtée à l’entrée d’un bourg. L’auto corne : elle vient de l’arrière. Les hommes se tassent sur le bord de la route pour laisser le passage. Au garde-à-vous, le brigadier salue. C’est une voiture découverte, avec un fanion ; elle est chargée d’officiers. Dans le fond, le képi doré d’un général. Jacques referme les yeux. La vision du conseil de guerre traverse son cerveau. Il est debout, au centre du prétoire, devant ce général à képi doré… M. Faîsme… La trompe corne sans arrêt. Tout se brouille… Quand il rouvre les yeux, il aperçoit une haie bien taillée, des pelouses, des géraniums, une villa avec des stores rayés… Maisons-Laffitte… Au-dessus de la grille pend un drapeau blanc à croix rouge. Devant le perron, une voiture d’ambulance, vide, criblée de balles, toutes ses vitres brisées. La colonne passe. Elle avance pendant quelques minutes, et s’arrête. Le brancard touche terre, durement. Maintenant, au moindre stationnement, la plupart des soldats, au lieu d’attendre, debout, se laissent tomber sur la route, à l’endroit même où ils ont stoppé, sans quitter leur sac ni leur fusil, comme s’ils voulaient s’anéantir là.
On est à deux cents mètres du village. « Paraît qu’on va faire halte au patelin », dit le brigadier.
Remue-ménage. « En route ! » La colonne repart, fait cinquante mètres et s’arrête encore.
Un choc. Qu’est-ce qu’il y a ? Le soleil est encore haut, et brûlant. Depuis combien d’heures, depuis combien de jours, dure cette marche ? Il souffre. Dans sa bouche, le sang extravasé donne à sa salive une saveur infecte. Les taons, les mouches, dont les mulets sont couverts, s’acharnent sur son menton, sur ses mains.
Un gosse du village, les yeux allumés, raconte en riant à des soldats qui l’entourent : « Dans la cave de la mairie… Ils sont juste en face du soupirail… Trois ! Trois-z-uhlans prisonniers… N’en mènent pas large ! On dirait des fouines !… Paraît qu’ils prennent tous les enfants pour leur couper les mains… Y en a un qu’est sorti entre deux sentinelles pour pisser… Nous, on voulait l’étriper ! » Le brigadier appelle le gosse : « Y a-t-il encore du vin, par ici ? » — « Pardi ! » — « Tiens, voilà vingt sous, va en chercher un litre. » — « Reviendra jamais, chef… » prophétise Marjoulat, désapprobateur. — « On avance ! En route ! » Nouveau bond de cinquante mètres, jusqu’au croisement d’un chemin où un peloton de cavaliers a mis pied à terre. Sur la droite, dans un grand terrain en contrebas, bordé de lices blanches — un champ de foire, sans doute — des gradés ont rassemblé ce qui reste d’une compagnie de fantassins. Au centre, le capitaine harangue les hommes. Puis les rangs se disloquent. Près d’une meule, une cuisine roulante distribue la soupe. Tintements de gamelles, cris, discussions, bourdonnement d’essaim… Le gosse reparaît, essoufflé, brandissant une bouteille. Il rit : « Le voilà, vot’vin. Quatorze sous, qu’ils ont dit. C’est des voleurs. »
Jacques rouvre les yeux. Le litre, couvert de buée, semble glacé. Jacques le regarde, et bat des paupières : la seule vue de la bouteille… Boire… Boire… Les gendarmes, se sont groupés autour de leur chef, qui tient la bouteille entre ses deux mains, comme pour en savourer d’abord, avec ses paumes, la fraîcheur. Il ne se presse pas. Il écarte les jambes, se cale sur ses reins, soulève le litre dans le soleil, et, avant d’introduire le goulot entre ses lèvres, pour avoir la bouche bien nette, il racle la gorge et crache. Quand il a bu, il sourit et tend la bouteille à Marjoulat, le plus ancien. Pensera-t-il à Jacques, Marjoulat ? Non. Il boit, et passe le litre à son voisin, Paoli, dont les narines palpitent comme des naseaux. Jacques baisse doucement les paupières — pour ne plus voir…
Des voix, autour de lui. Il ouvre et referme les yeux. Des sous-off’s de dragons — ceux dont le peloton attend dans le chemin de traverse — profitent de la halte de la colonne pour venir bavarder avec les fantassins : « Nous, on est de la brigade légère. Le 7, on nous a engagés, avec le VIIe corps… On devait atteindre Thann, faire un mouvement de conversion, comme ça, un redressement le long du Rhin, pour aller couper les ponts. Mais, on s’est trop pressé. On était mal engagé, tu comprends ? On avait voulu aller trop vite. Les canassons renâclaient, les biffins étaient fourbus… Il a bien fallu battre en retraite. » — « Une belle pagaïe ! » — « Et encore, par ici, c’est rien ! Nous, on vient de par là, du Nord… Alors, ça ! Sur les routes, y a non seulement les troupes, mais tous les civils des patelins, qui ont les foies, et qui se débinent ! » — « Nous », dit un sergent d’infanterie, d’une voix grave et chaude, « on était en avant-garde. On est arrivé devant Altkirch à la tombée de la nuit. » — « Le 8 ? » — « Le 8, samedi ; avant-hier, quoi… » — « On y était aussi, nous… La biffe a bien donné, y a rien à dire. Altkirch, c’était plein de Pruscos. En cinq secs, la biffe les a foutus dehors, à la baïonnette… Et nous, on les a poursuivis, dans la nuit, jusqu’à Walheim. » — « Nous, on a même été jusqu’à Tagolsheim. » — « Et le lendemain, rien devant nous… Rien ! Jusqu’à Mulhouse… On croyait déjà qu’on était parti comme ça jusqu’à Berlin ! Mais, les vaches, ils savaient bien ce qu’ils faisaient, en nous laissant avancer. Depuis hier, ils contre-attaquent. Paraît que ça ronfle, là-haut. » — « Encore heureux qu’on ait reçu l’ordre de se replier ! On serait tous fauchés, à cette heure. » Un adjudant d’infanterie et plusieurs sergents de la colonne sont venus écouter. L’adjudant a l’œil fiévreux, les pommettes rouges, une voix saccadée : « Nous, on s’est battu treize heures, treize heures de suite ! Pas vrai, Rocher ? Treize heures… Les uhlans étaient devant nous, dans un bois de sapins. Je verrai ça ma vie durant. Impossible de les faire déloger. Alors on a envoyé notre compagnie sur la gauche, pour tourner le bois. Moi, je suis comptable chez Zimmer, à Puteaux, alors, vous pensez !… On a fait plus d’un kilomètre sur le ventre, on a mis deux heures, trois heures, on croyait jamais arriver jusqu’à la ferme. On y est arrivé tout de même. Les fermiers étaient dans la cave, les femmes, les gosses pleuraient : une pitié… On les a enfermés à clef. Des Alsaciens, oui, mais on ne sait jamais… On a fait des créneaux dans les murs… On est monté au deuxième, on a mis des matelas aux fenêtres. On n’avait qu’une mitrailleuse, mais des cartouches en masse. Eh ben, on a tenu toute la journée ! Paraît que le colo avait dit que nous étions sacrifiés… On en est revenu tout de même ! C’est pas croyable ce qu’on arrive à faire !… Seulement, quand on nous a donné l’ordre de revenir, je vous jure, on se l’est pas fait dire deux fois ! On était encore deux cents quand on a quitté le bois. On n’était plus que soixante quand on a quitté la ferme ; et, sur les soixante, y en avait bien une vingtaine de blessés… Eh ben, au fond, — tu me croiras pas ? — c’est pas si terrible que ça… C’est pas si terrible, parce que tu sais plus ce que tu fais. Ni les hommes, ni les officiers, ni personne. On voit rien. On comprend rien. On se planque. On voit même pas les copains qui tombent. Moi, y en a un, près de moi, qui m’a giclé son sang dessus. Il m’a dit : “Je suis foutu.” Je l’entends encore. J’entends sa voix, mais je ne sais même plus qui c’était. Je crois que j’ai pas eu le temps de le regarder. On va, on va, on crie, on tire, on ne sait plus où on en est. Pas vrai, Rocher ? » — « D’abord », dit Rocher en regardant un à un ses interlocuteurs d’un air coléreux, « faut bien le dire : les Pruscos, rapport à nous, eh ben, ça n’existe pas ! » — « Chef ! » crie un gendarme, « la colonne qui repart ! » — « Oui ? Alors, en avant ! » Les gradés regagnent leurs places en courant. « Serrez, là-bas ! Serrez ! » — « En avant ! » — « Au revoir, et bonne chance ! » crie le brigadier, en passant devant les dragons.