Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Mais là n’est peut-être pas le plus grave. À la fin du mois de juin, Louis doit se plier à de nouveaux examens à Necker. Le 2 juillet, il reçoit la visite d’un bien vilain personnage à propos du Crocodile. « Le producteur [Bertrand Javal] cherchait à se couvrir des frais considérables engagés pour la préparation du film par une démarche dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle fut maladroite », comme l’écrira pudiquement Robert Chazal[541] en ajoutant que « de tout cela, Louis de Funès préfère ne pas parler ». Louis n’est pas homme à mettre sur la place publique l’escroquerie à laquelle il échappe de justesse. Dans sa chambre, l’homme lui demande de signer un document d’apparence anodine pour sa compagnie d’assurances. Rien de méchant. Une simple formalité lui assure l’aigrefin. Louis signe sans même lire le contenu de ces quelques feuillets. Quelques jours plus tard, de retour à Clermont, il se plonge avec Jeanne sur le double des papiers où il a apposé son paraphe. Avec stupeur, il découvre alors qu’il s’agit d’un contrat stipulant que s’il venait à mourir avant la fin de l’année 1976, Javal toucherait une indemnité de 7 millions de francs ! On a cherché à abuser de sa faiblesse, et il porte aussitôt plainte pour extorsion de signature et escroquerie. Cette sombre affaire ne sera connue que quelques mois plus tard, lorsqu’il sera convoqué par un juge d’instruction. Louis de Funès n’intéresse plus les producteurs pour remplir les salles, mais pour gonfler leurs porte-monnaie.
Sa brouille avec Gérard Oury, cette méchante histoire ne l’empêchent pas de poursuivre sa convalescence en Bretagne, où il songe à, peut-être, se séparer de son appartement parisien. Ce qu’il fera au milieu de l’année suivante. Pour l’heure, sous les yeux vigilants de Jeanne, il s’astreint à son régime alimentaire : bœuf bouilli, poisson non gras, pas de porc… Tout juste lui autorise-t-on quelques pommes frites cuites en dessous de quatre-vingts degrés. À ce rythme-là, en y ajoutant les siestes obligatoires, Louis commence à ne plus avoir figure humaine, ce qui ne manque pas d’inquiéter Patrick, qui vient d’ouvrir son cabinet à Mantes-la-Jolie. Il ne tarde pas à estimer que son père se sous-alimente et qu’il convient d’en parler avec l’un de ses amis, qui lui permet quelques excès comme un petit verre de vin de temps en temps car « cela n’a jamais fait de mal à personne ». Passe encore le régime, le plus grave à ses yeux est la dernière recommandation de ses médecins : plus question de faire du théâtre et surtout encore moins question de tourner un film. Une vraie condamnation à mort. Louis, qui ne sait faire que cela, commence à déprimer. Il estime ne plus servir à rien. À quoi bon demeurer sur terre ? C’est le « coup de buis », comme il dit. Le moral à zéro. Un moral à ce point atteint qu’il en néglige ses fleurs et son potager. Pour nombre d’habitants du Cellier le rencontrant le dimanche matin à la messe, il n’est plus le même homme. Ils ne sont pas rares à chuchoter que leur plus célèbre voisin n’en a pas pour longtemps.
Mais c’est mal connaître Louis de Funès. Entouré par les siens, il reprend soudain goût à la vie et recommence à accepter en prenant mille précautions quelques invitations. Ainsi, le 25 octobre 1975, il prend le train à destination de Paris afin d’assister à la première de Paul Meurisse, qui crée L’Autre Valse de Françoise Dorin dans une mise en scène de Michel Roux au Théâtre des Variétés. Des photographes de Paris-Match, tenus informés, immortalisent son arrivée en gare Montparnasse, puis il se laisse tirer le portrait en compagnie de Meurisse et de Françoise Dorin. Il sourit pour l’occasion, mais son esprit est ailleurs. Il mesure, comme s’il en était besoin, que plus jamais il n’aura le loisir de monter sur les planches afin d’y faire rire ses contemporains. Une autre fois, il va saluer Henri Salvador à l’Olympia. Nouveaux clichés d’un homme au visage émacié cachant difficilement la maigreur de son cou en dépit de son nœud de cravate étranglant sa chemise. Louis a du bleu à l’âme et au cœur. Seule solution : reprendre le travail dès que cela sera possible. Jeanne, en épouse attentive, sentant la détresse de son mari, s’en ouvre aux médecins du C.H.U. de Nantes lesquels, tout en se montrant évasifs, veulent bien donner leur feu vert mais à condition que Louis n’en fasse pas trop. De quoi lui redonner espoir à condition qu’un producteur ait le courage de prendre le risque de miser sur un homme en sursis. Reste encore à savoir si une compagnie d’assurances sera disposée à le couvrir. Reste enfin à dénicher un réalisateur assez couillu pour lui offrir un premier rôle. Qui ? Et pourquoi pas Christian Fechner ?
21.
Changement de décor
Dans le milieu très fermé et très bavard du cinéma français, personne ne veut y croire. « De Funès va refaire un film ? C’est une blague ? », entend-on ici ou là. Amabilités et autres vacheries sont légion depuis que le bruit court que Louis serait en négociation avec Christian Fechner et qu’il aurait pour partenaire Pierre Richard. Personne ne connaît les détails de cette future collaboration, mais on ne peut s’empêcher de s’adonner au vilain jeu de la rumeur. Pourtant, il ne s’agit pas d’une rumeur mais bien d’un vrai projet que Fechner entend mener à son terme même s’il sait que la partie est loin d’être gagnée. Cela ne dépend pas d’un Louis de Funès enthousiaste mais du bon vouloir des compagnies d’assurances. Seule solution pour en avoir la certitude : passer un examen médical. Christian Fechner et Louis se rendent ensemble à ce rendez-vous décisif au milieu d’un mois de janvier 1976 particulièrement rigoureux. Une salle à peine chauffée et un médecin catégorique : le cœur de Louis est trop fragile ! Un terrible coup de massue. Un diagnostic asséné sans la moindre précaution. Tout ça pour ça. Ce régime, cette hygiène de vie, pour s’entendre annoncer ans ambages qu’on n’est plus bon à rien ! Louis sans dire le moindre mot laisse un moment Fechner parler avec le spécialiste. Il s’engouffre dans la voiture mise à sa disposition et, protégé par un bonnet de laine, s’assoit à l’arrière après avoir violemment claqué la portière. Il préfère ne pas penser et pourtant, quand il voit arriver Fechner, il ne peut s’empêcher de lui dire : « C’est fini ! » « Il me faisait énormément de peine, se souvient Christian Fechner[542]. Traiter ainsi un acteur de cette importance me donnait envie de gueuler. Je ne savais pas trop quoi lui dire. Son visage était comme fermé. Je l’ai déposé chez lui, il m’a remercié de l’avoir accompagné et dit qu’il me téléphonerait bientôt. C’était un homme vraiment brisé. »
541
Op. cit., p. 103.
542
Témoignage de Christian Fechner à l’auteur recueilli le 6 septembre 2006.