Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Que Louis soit à Clermont ou à Paris, il s’escrime à apprendre le texte de Jean Anouilh, s’apercevant bien vite qu’il aura du mal à tout mémoriser. Qu’importe. S’il le faut, il improvisera en compagnie de ses partenaires Luce Garcia-Ville, Mony Dalmès, Gabriel Gobin, Marianne Pernetty ou la toute jeune et peu expérimentée Sabine Azéma, 24 ans, tout juste sortie du Conservatoire où elle a suivi les cours d’Antoine Vitez. D’ailleurs, il ne cache ni à Jean Anouilh ni au metteur en scène Roland Piétri qu’il fera de son mieux sans mettre en péril l’essence même du sujet de cette Valse des toréadors dont la première est prévue pour le 6 octobre 1973. S’il lui arrive souvent de demander à Anouilh de ne pas signaler sa présence lors des représentations, il n’en demeure pas moins respectueux pour son auteur et ami, prévenant par voie de presse qu’il suivra sur scène ce sage conseil de Pierre Brasseur, son partenaire dans Ornifle : « “J’aime être en scène avec toi. Quand on joue une pièce cinq cents fois, on est soudain pris d’envie de changer de place, de ne plus lancer sa réplique du même endroit que les quatre cent quatre-vingt-dix-neuf fois précédentes. Avec d’autres partenaires, je sens que je les désoriente, mais toi, Louis, tu piges et tu envoies ton propre texte sous n’importe quel angle.” J’en ai pris de la graine, explique de Funès. Maintenant, si je joue longtemps une pièce je ne reste pas figé soir après soir dans la mise en scène initiale et je bouge comme Brasseur bougeait. » Ces propos rapportés par le journaliste Léon Zitrone[530] ne tardent pas à trouver tout leurs sens le soir de la première où Louis ne connaît que la moitié de son texte ! Il ne fait rien comme prévu, se permettant d’entrer en scène en transportant dans une brouette Luce Garcia-Ville, la jugeant trop lourde pour la porter dans ses bras. Une première triomphale, même si aux dires de certains Louis aurait menacé de s’arrêter de jouer si Jean Anouilh ne quittait pas son fauteuil ! Des affirmations aujourd’hui invérifiables et colportées à l’envi. Si tel a été le cas, il ne semble pas que Jean Anouilh en ait pris le moindre ombrage. Que de Funès se sente gêné de jouer devant son auteur n’est pas chose impossible ; c’est un peu comme s’il avait joué L’Avare devant Molière ! Au terme de sa prestation qui sera saluée par une presse unanime, Louis ne tarde pas à sauter dans sa Fiat 650 pour rejoindre la rue Monceau et se ruer sur son transistor à l’affût des dernières nouvelles qui ébranlent le monde depuis l’après-midi de ce samedi 6 octobre.
À quatorze heures, mille cinq cents chars, appuyés par deux cents bombardiers ont franchi le canal de Suez. Ce jour de Yom Kippour, les armées égyptienne et syrienne attaquent les Israéliens par surprise dans la péninsule du Sinaï et sur le plateau du Golan, territoires occupés par Israël depuis la guerre des Six Jours. Ce qui ne manque pas d’inquiéter la communauté internationale. Dix pays arabes annoncent dans le même temps qu’ils cesseront leur livraison de pétrole aux amis d’Israël. Le monde occidental est en effervescence et c’est dans ce contexte que Rabbi Jacob doit prochainement pointer le bout de sa barbe sur les murs de Paris. Le lendemain matin, Louis de Funès, Gérard Oury, le producteur Bertrand Javal, le distributeur Gérard Beytout ainsi que Georges Cravenne, chargé de la promotion du film, tiennent un véritable conseil de guerre. L’affiche avec de Funès en rabbin pourrait bien apparaître comme une provocation. Ne faudrait-il pas retarder la sortie du film ? Longues discussions où l’on pèse le pour et le contre, pour finalement ne rien changer au plan prévu. Les Aventures de Rabbi Jacob seront bien en salles le jeudi 18 octobre. La préfecture de police de Paris, un moment inquiète, se veut également rassurante : aucun risque de débordement n’est à craindre. Tout semble donc se présenter au mieux.
Dans la matinée de ce 18 octobre 1973, les médias annoncent qu’au-dessus de Clermont-Ferrand, le Boeing 747 d’Air France assurant la liaison Paris-Nice est détourné. Le pirate de l’air est une femme, et pas n’importe laquelle. Cette femme n’est autre que l’épouse de Georges Cravenne. Danielle Cravenne, armée d’une carabine 22 long rifle et d’une grenade exige l’interdiction du film et implore les Français de laisser leurs voitures au parking pendant vingt-quatre heures pour ne pas consommer d’essence. Sinon, elle menace de précipiter l’avion sur l’usine atomique de Pierrelatte ou de le faire sauter en vol. Elle exige par ailleurs que l’avion aille se poser au Caire. Quand Louis apprend tout cela de la bouche de Gérard Oury, il ne veut pas y croire. Il connaît bien Danielle Cravenne et a toujours vu en cette femme de 35 ans très attachée à ses deux enfants une personne équilibrée. Louis suit l’événement de très près, en écoutant les flashs radiophoniques. Après de longues négociations, le commandant de bord finit par faire comprendre à la jeune femme qu’une escale est absolument indispensable à l’aéroport de Marseille-Marignane pour ravitailler l’avion en kérosène. Elle ignore qu’une brigade anticommando est sur place, prête à intervenir. Des policiers déguisés en employés d’une société de service montent à bord avec des plateaux-repas. En une fraction de seconde, ils abattent la pirate de l’air, qui n’avait aucun explosif dans son sac et dont l’arme était factice ! Il est 15 h 50. Peu avant cela, une radio périphérique — RTL — avait annoncé le plus sérieusement du monde : « Ne s’agit-il pas d’une opération publicitaire, d’un coup médiatique destinés à créer l’événement à propos du film Rabbi Jacob ? » Hélas, les faits sont là. Danielle Cravenne, qui n’avait pas vu le film, vivait un moment difficile, ne parvenant pas à surmonter une dépression nerveuse. Elle n’avait pas trouvé d’autre moyen pour crier son désespoir. Tout cela ébranle sérieusement Louis. Il s’interroge sur la portée même de sa célébrité. Il comprend mal qu’un film qui n’a d’autre ambition que de faire rire et sourire puisse provoquer une telle tragédie. Il se sent quasiment responsable de la mort de Danielle Cravenne, même s’il sait que la dépression peut pousser aux pires extrémités. Il ne trouve d’ailleurs pas les mots pour s’en excuser auprès de Georges Cravenne.
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In Jours de France daté du 28 septembre 1973.