Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Ce douloureux fait divers n’affecte en rien l’engouement du public pour ce nouveau de Funès. Bien au contraire. En première semaine, dans treize salles, près de 190 000 spectateurs s’amusent, en deuxième semaine le même chiffre et ainsi de suite… en un mois, ils sont 800 000 à avoir pleuré de rire. En février 1974, on annonce que Rabbi Jacob a fait plus de 25 millions de recettes en quatorze semaines. Le record des records. La presse n’est pas en reste. De L’Express à La Croix en passant par Le Monde, c’est un concert d’éloges. Une nouvelle partie gagnée par Louis de Funès qui continue à faire les beaux soirs de la Comédie des Champs-Élysées. Un de Funès encore radieux d’apprendre que ses autres films font les belles heures des salles de cinéma en URSS et dans quelques autres pays de l’Est. Toutefois, il ignore que ses longs métrages sont aussi utilisés à des fins détournées, comme le raconte Mgr Jean-Michel Di Falco dans la préface de l’ouvrage de Pascal Djemaa[531] : « J’ai eu l’occasion de rencontrer, au cours d’un festival, le directeur d’une chaîne de télévision d’un pays de l’Est à l’époque de l’Union soviétique. Personnalité très importante, membre du comité central du parti. Il m’expliqua, avec beaucoup de sérieux, comment — quand la messe était diffusée par la télévision d’un pays voisin et qu’il était possible de la recevoir de son pays — sa chaîne programmait un de Funès pour enlever des téléspectateurs à l’office religieux[532] ! » Il ignore encore — et cela ne va pas le faire sourire — qu’une simple phrase prononcée lors d’un entretien télévisé va le faire passer pour ce qu’il n’est pas. Le 20 octobre, interrogé par la journaliste Jacqueline Tarta pour un rapide sujet destiné au journal du soir, il dépeint Victor Pivert en ces termes : « Il est anti-tout, anti-Juifs, anti-Arabes, anti-Noirs… J’avais moi aussi des idées anti… Je ne veux pas me confesser mais comme je l’ai dit à Gérard Oury, ça m’a décrassé l’âme. » Ce « décrassé l’âme » ne tarde pas à faire jaser et à faire dire ou écrire à certains que Louis de Funès avait de bien mauvaises pensées. C’est tout juste si on ne l’accuse pas d’avoir été « profondément raciste » et proche d’une certaine extrême droite, d’autant qu’il n’a jamais fait mystère de sa présence chaque 21 janvier à la messe commémorative de la mort de Louis XVI, ou de trouver « ennuyeuse la messe en français »… Raciste, royaliste, traditionaliste ! Louis de Funès serait-il infréquentable ? Louis de Funès cacherait-il bien son jeu ? Voilà comment une courte phrase nourrit toutes sortes de rumeurs, aussi infondées que malveillantes. La vérité est, comme toujours en pareil cas, beaucoup plus simple. « Le racisme lui semblait tellement abject qu’il était convaincu que ce mal était propre à la nature humaine, et qu’il devait donc en avoir sa part comme tout le monde », explique Patrick de Funès[533]. Ses sympathies politiques se rapprochaient du gaullisme et certainement pas du poujadisme ou, pire, des idées proférées par un Jean-Marie Le Pen. Quant à Louis XVI, il n’a jamais caché son admiration pour ce roi sans pour autant devenir royaliste. Enfin, à propos de la religion, laissons s’exprimer son confesseur, l’abbé Maurice, qui dit lors de ses obsèques que « Louis de Funès était un croyant vrai et sincère, à la foi convaincue, et à la piété exemplaire ». Des propos relayés par le père Naurois, aumônier national des artistes : « ce chrétien, cet homme d’action, fut aussi un contemplatif, un amoureux de la nature et de sa poésie, bien proche d’un Joachim Du Bellay ».
En cette fin de l’année 1973, la popularité de Louis de Funès est à son zénith. Sur scène il pétille d’imagination, alors qu’en coulisses il se plaint de divers maux articulaires et encore d’éblouissements jusque-là inconnus. Parfois, une terrible douleur dans le bras se manifeste. Il lui arrive aussi de ressentir des grésillements dans la poitrine. Il consulte plusieurs fois un médecin à ce sujet qui le rassure, en lui affirmant qu’il fait de l’aérophagie et qu’après avoir bu un verre d’eau et roté, ça ira mieux. Il n’empêche que Louis se sent de plus en plus fatigué. Il a signé pour deux cents représentations, il décide d’arrêter à la cent quatre-vingt-dix-huitième, le 25 avril 1974. Il n’en peut plus. Il lui faut impérativement se reposer, d’autant qu’il a accepté de tourner le prochain film de Gérard Oury baptisé Le Crocodile. Lors d’un repas à la brasserie Lipp avec Danièle Thompson et Jeanne, il sait à quoi s’en tenir. Il s’agit de l’aventure extravagante d’un dictateur, dans un pays du bassin méditerranéen. Au début du film, il a tout perdu. Son armée le lâche parce que les Américains ont décidé de ne plus le soutenir. La police elle-même n’est pas sûre. L’opposition veut le faire exécuter. Pis que tout : les milliards qu’il a détournés et placés en Suisse se sont volatilisés. Naturellement sa femme le trompe et son fils pactise avec l’opposition. Impossible de sortir d’un tel pétrin ! Et pourtant, le dictateur de Funès saura retourner complètement la situation et instaurer, sous les acclamations du peuple, une nouvelle dictature d’une idéologie opposée à la précédente mais dont le profiteur reste le même. Gérard Oury a déjà songé engager la cantatrice Régine Crespin pour camper son épouse et le comique italien Aldo Maccione en chef de la police. Dans ce Crocodile, Louis devra conduire un tank, plonger nu dans un fleuve en plein hiver, éviter plusieurs attentats, haranguer les foules de façon acrobatique… Tournage prévu en mai 1975, avec des prises de vues devant le conduire en Grèce, en Tunisie et au Nouveau-Mexique. Louis décide alors de s’accorder un vrai congé d’une année, promettant à Gérard Oury de ne prendre aucun autre engagement et de renoncer au nouveau Gendarme qu’on vient de lui proposer[534]. Il garantit aussi à son metteur en scène qu’il va refuser la proposition de Raymond Rouleau de jouer Le Malade imaginaire.
Toutefois, cela ne l’empêche pas de songer à un avenir plus lointain. Quelques jours avant de regagner la Bretagne, il a accepté de déjeuner avec un jeune et talentueux producteur qui l’a invité chez Lasserre. Ce Christian Fechner, tout juste âgé d’une trentaine d’années, peut s’enorgueillir d’un joli palmarès, tout d’abord dans le milieu de la chanson. Il a mis sur orbite un certain Antoine, faisant un carton avec ses Élucubrations avant de fonder le groupe Les Charlots composé de Gérard Rinaldi, Gérard Filippelli, Jean Sarrus, Luis Rego et de son frère, Jean-Guy Fechner. Les Charlots deviennent à ce point populaires et millionnaires en nombre de disques vendus qu’il produit leur premier film, Les Bidasses en folie, suivi de deux autres — Les Fous du stade et Les Charlots font l’Espagne — qui caracolent en tête d’affiche. Pas loin d’une dizaine de millions de spectateurs ont applaudi leurs délires cinématographiques entre 1970 et 1972. Ces joyeux olibrius, tout comme Christian Fechner, ne cachent pas leur admiration pour Louis de Funès, au point de visionner plusieurs de ses films au cours de soirées bien arrosées. Christian Fechner rêve d’entraîner son « idole » dans l’une de ses prochaines productions, dont le réalisateur pourrait bien être un certain Claude Zidi qui, après une carrière de directeur de la photographie, a mis en images les deux premiers films des Charlots. Lors de ce déjeuner, avenue Franklin-Roosevelt, Fechner n’est pas venu sans biscuits. Il a en tête un projet de scénario dont l’essentiel de la situation se déroulerait dans le milieu très fermé de la critique gastronomique. Le vigilant et fort sérieux patron d’un guide réputé et redouté attribuant des étoiles avec une rageuse conscience professionnelle — quitte à se faire des ennemis — aimerait voir son fils reprendre le flambeau. Seulement, ledit rejeton s’y refuse pour s’adonner à des plaisirs circassiens, avant de finir par s’allier à son père pour anéantir les ambitions d’un magnat de la restauration industrielle « empoisonnant » les pauvres automobilistes sur les aires d’autoroutes. Un sujet pour le moins original, qui séduit d’autant plus Louis de Funès que Fechner lui propose de partager la vedette avec Pierre Richard dont la popularité va grandissant depuis le succès en 1972 du Grand Blond avec une chaussure noire réalisé par Yves Robert. Le film, intitulé L’Aile ou la Cuisse, offrirait l’occasion à Louis de se renouveler en compagnie d’un nouveau comique dont il n’ignore pas les capacités. Il donne un « oui » de principe à Fechner mais il le prévient que, si le projet aboutit, il ne saurait être libre avant la fin du tournage du Crocodile.
531
Mgr Jean-Michel Di Falco in Louis de Funès, le sublime antihéros du cinéma, Éditions Autres Temps (2008), p. 8.
532
Quelques années plus tard, Louis de Funès sera reçu à Moscou de manière très officielle. « Il a été accueilli comme un chef d’État, se souvient Patrick de Funès. Mon père et ma mère furent escortés par des membres de la Milice ou même du K.G.B. Ils ont été raccompagnés à leur avion en escorte. Mais, ce qui a le plus impressionné mon père c’est la vénération que les Russes avaient pour les artistes. “Tu vois, m’avait-il raconté, chez eux les artistes sont considérés comme des dieux. Si seulement, ça pouvait être le cas chez nous”, avait-il ajouté en éclatant de rire. » Témoignage de Patrick de Funès à l’auteur.
533
Patrick de Funès, op. cit., pp. 177–178.
534
Le titre provisoire en était Le Gendarme à l’exercice.