Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Dans l’une et l’autre version, la conspiration venait admirablement.
Mais ce qui émoustillait surtout les amateurs, ce que nous avons gardé pour la bonne bouche, c’est que l’assassin de Jean Labre et de Thérèse Soûlas passait pour être affilié à ce groupe de mystérieux malfaiteurs qui jamais n’avaient satisfait la curiosité publique en s’asseyant sur les bancs de la cour d’assises: les Habits Noirs.
On disait que le faux prince était un Habit-Noir, un maître; peut-être même était-ce l’Habit-Noir, le grand chef des Frères de la Merci.
L’attente générale, du reste, ne devait pas languir longtemps. La session était commencée et l’affaire du faux prince arrivait une des premières au rôle.
Le 11 décembre, veille du jour où l’assassin de Jean Labre devait comparaître devant ses juges, on payait cinq louis les places réservées, chez le brave Chavot, marchand de «faveurs d’audience», qui demeurait alors au coin de la rue de Glatigny, à quinze pieds sous terre.
Il était poli avec les dames.
Voici ce qui arriva vers neuf heures du soir par un temps sombre et froid qui mettait le nez des passants sous leurs manteaux.
Un fiacre s’arrêta au coin de la rue Harlay-du-Palais, sur le quai des Orfèvres.
Deux hommes en descendirent.
L’un d’eux paya le fiacre, qui s’en alla.
Les deux hommes attendirent quelques minutes; il y en avait un grand et un petit; le grand, bien campé, était boutonné dans un gros paletot; le petit tremblait de froid sous une douillette de soie noire ouatée qui le faisait ressembler à un vieux prêtre.
Ils marchèrent ensemble vers la rue de Jérusalem.
Le grand fredonnait, le petit grelottait, disant:
– Que veux-tu, l’Amitié, j’avais un faible pour ce garçon-là. Il avait de l’économie. Je lui aurais donné ma petite Fanchette avec plaisir. Est-ce bien décidé? Voyons!
– Un imbécile! gronda le grand. L’affaire Champmas manquée; manquée, l’affaire Goret! Est-ce qu’il fallait attendre l’apoplexie? Papa, c’est réglé: on le liquide.
Le petit laissa échapper un gros soupir.
Ils tournèrent le coin de la rue de Jérusalem.
Quand ils passèrent sous le réverbère, vous n’eussiez certes point reconnu cet excellent colonel Bozzo, non plus que son compagnon, M. Lecoq de La Perrière.
Tous deux étaient grimés mieux que des comédiens.
Lecoq demanda à un garçon du père Boivin la chambre n° 9.
– Prise, répondit le garçon. Il y a le 7 et le 8.
– Deux litres au 8, deux jambons et deux bries.
Le n° 8 était l’ancienne chambre de Paul Labre, le n° 7 l’ancienne gargote de maman Soûlas, le n° 9 la chambre de Gautron à la craie jaune.
Le père Boivin, redoutant désormais les soupes rivales, avait, depuis le départ de Thérèse Soûlas, transformé tout le dernier étage de son immeuble en cabinets particuliers.
Lecoq aida le vieux colonel à monter.
– C’est une drôle d’histoire, papa, dit-il quand on fut dans la mansarde. Le frère cadet était ici où nous sommes, le frère aîné entra là, porte à côté. Le hasard! C’était cet idiot de Nicolas qui vous avait mis en tête la manie des grands plans, combinés comme des mélodrames à compartiments. Le général qu’on devait tuer se porte bien, je l’ai vu hier avec sa petite fille. Corbiche! elle est mignonne à croquer, malgré le plongeon, là-bas, sous le Pont-Neuf. Moi, je ne combine pas de plans, mais vous allez voir comme l’opération va rouler.
Le garçon entra avec les objets demandés. On lui ordonna de ne point revenir. M. Lecoq ferma la porte et dit:
– Papa, j’aime les marrons tout tirés du feu. M. Paul Labre va encore nous servir. Il est là, au n° 9, qui fait ses affaires et les miennes… Un joli garçon, hé? Voilà du temps que nous nous connaissons tous deux et sa carte d’inspecteur est de vieille date.
Il revint s’asseoir auprès du colonel et tira sa montre.
– Dans une demi-heure, reprit-il, ce sera notre tour. Attendons. De l’autre côté de la cloison, dans cette chambre sinistre où Jean Labre avait été égorgé, il y avait quatre hommes réunis.
Les trois premiers portaient de misérables costumes; le quatrième avait une toilette tout battant neuve: redingote-propriétaire d’un drap noisette superfin, pantalon écossais à carreaux, bottes vernies et chapeau de soie, luisant comme du jais.
Il était jeune, les trois autres avaient de l’âge; il était fier, souriant, radieux, les trois autres avaient la tête basse, l’œil triste et craintif, le dos voûté, les jambes tremblantes. Ils se ressemblaient tous les trois par leur abattement profond: ils avaient l’air de trois oiseaux de nuit qu’on eût arrachés de leur trou et portés tout à coup en pleine lumière.
Nous avons vu, une fois déjà, ces trois hommes au même lieu, accomplissant l’acte qui faisait maintenant leur trouble et leur épouvante.
Ils avaient nom Coyatier, dit le marchef, Landerneau, dit Trente-troisième, et Lambert, dit Coterie.
Comme l’autre fois, ils étaient munis d’instruments; les mêmes: Coyatier avait son pic, Coterie ses ustensiles de maçon, Landerneau ses outils de menuisier.
Le jeune homme élégant était notre ami Pistolet. Son riche costume ne lui allait peut-être pas à merveille, sa redingote le gênait aux entournures. La vilaine peau de sa joue glabre regrettait un peu le voisinage du col bleu de sa blouse et le drap de sa casquette pelée, mais il était content de lui-même au plus haut point, et, à la place du berger Paris laissant les trois déesses ex aequo, il eût certainement gardé pour lui seul le prix de la beauté.
– L’aspect de la localité vous incommode, dit-il aux trois autres après un silence et d’un ton véritablement oratoire, je conçois ça: j’ai aussi un tantinet le trac, comme elles disaient à Bobino, quoique n’y ayant pas participé à la sanglante péripétie du soir que je fis la fin du matou à maman Soûlas. J’avais les passions de cet âge-là, les femmes et la limonade, ça aurait pu me mener loin; mais, minute! je m’ai extirpé Mèche, malgré la force de mon inclination.
Il soupira et poursuivit:
– Faut savoir se couper un cor; m’étant rangé par l’héritage du bancroche et ma position de son seul tuteur, pour plus d’un milliard de rentes dont nous jouirons tous deux dans la haute société. Soyez calmes, on pourrait vous faire du chagrin, c’est sûr, mais j’ai déjà assez taquiné le marchef, le long du bateau à charbon, par mes têtes et renfoncements qu’il n’y voyait que du feu, sous l’eau. Je ne lui en veux plus.
– Vous êtes un bon petit jeune homme, monsieur Clampin, gronda le marchef avec une feinte humilité. Aussi, vous voyez qu’on est venu à votre invitation.
– Pas si gaiement qu’à la noce, dites donc! Vous êtes tous trois retirés du commerce. Ça vous démange, l’envie de rentrer dans le sein de vos familles… Attention! je vous ai relancés pour obliger M. Paul Labre.
À ce nom, les trois misérables eurent le même frisson. Pistolet continua en se posant:
– C’est un jeune baron de mes amis, moins fortuné que nous deux le bancroche, mais bon enfant, comme quoi, j’ai consenti à délaisser pour un instant mon pupille dont je fais son éducation de fond en comble avec tout premiers maîtres pour lui apprendre les sciences et à lire. J’ai dit: Puisque j’ai commencé cette affaire-là sous M. Badoît, je la perfectionnerai, M. le baron consentant à ce que les trois gredins aillent se faire pendre ailleurs, pourvu qu’ils mettent sa conscience en repos en lui nommant le vrai coupable de la malheureuse catastrophe de son frère aîné…