Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Les rochers diffusèrent leur chaleur sitôt que le soleil eut disparu. Toute la nuit, le froid fut mordant, sec et polaire. Aux premières lueurs de l’aube, Laura entendit les roches crépiter comme une fusillade, sitôt que les atteignaient les rayons du soleil.
Les soldats firent le plein des camions à l’aide des jerrycans de carburant, ce qui la mit en rage, parce qu’elle comprit pour la première fois qu’elle aurait pu renverser un de ces bidons sur les véhicules et y mettre le feu ; encore aurait-il fallu parvenir à se libérer, avoir la force d’en soulever un, enfin avoir une allumette.
On leur donna encore de la bouillie, avec des lentilles, cette fois. Puis on repartit, toujours à quarante-cinq à l’heure, et les deux jeunes femmes se retrouvèrent ballottées rudement, suffoquées par la poussière des deux camions précédents.
Elles s’étaient tout dit, depuis le temps. La jeunesse de Katje en camp de rééducation, parce que ses parents étaient des verkampte, des réactionnaires, plutôt que des verligte, des libéraux. Ce n’était pas trop mal, en fait de camp. Les Boers en avaient l’habitude : les Britanniques les avaient inventés durant la guerre des Boers, et en fait le terme même de « camp de concentration » avait été créé par les Britanniques pour qualifier les sites où ils concentraient les civils boers enlevés. Le père de Katje avait en fait conservé son travail d’employé de banque dans une ville où les factions noires rivales passaient leur temps à s’« enfiler des colliers », à savoir passer des pneus imbibés d’essence sur la tête de leurs victimes avant de les rôtir vifs publiquement…
L’Azanie avait toujours été une constellation de camps, de travailleurs migrants parqués dans des casernes, ou de cités noires maintenues isolées par des passeports et des flics armés de fouets en cuir de rhinocéros, ou d’intellectuels maintenus pendant des années « au ban », cette interdiction légale de se joindre à toute réunion de plus de trois personnes, une sorte de homeland tribal indépendant formé d’un unique individu mis sous cloche…
Laura l’entendit raconter tout cela, cette femme blonde qui lui ressemblait tant, et en retour, tout ce qu’elle pouvait dire, c’était…, eh bien…, bien sûr, j’ai des problèmes, moi aussi… par exemple, ma mère et moi, on ne s’entend pas trop bien. Je sais que ça n’a pas l’air grand-chose, dit comme ça, mais je parie qu’à ma place, vous penseriez autrement…
Les camions ralentirent. Ils descendaient une piste en lacet.
« J’ai l’impression qu’on approche du but, dit Laura, en s’étirant.
— Laissez-moi voir », dit négligemment Katje. Elle se leva, se dirigea tant bien que mal vers l’arrière du camion, souleva la bâche et regarda dehors en s’accrochant aux ridelles. « J’avais raison. J’aperçois des casemates en béton. Il y a des jeeps et… ô mon Dieu, c’est un cratère, Laura, un cratère large comme une vallée. »
C’est alors que le half-track derrière elles sauta. Il vola tout simplement en éclats comme une figurine en porcelaine, instantanément, gracieusement. Katje contempla le spectacle avec une expression de ravissement enfantin et Laura se retrouva soudain aplatie sur le plancher du camion, où elle s’était jetée, mue par quelque réflexe plus rapide que sa pensée. Un grondement emplit l’air, accompagné d’un crépitement assourdissant d’armes automatiques ; les balles traversèrent la bâche de trous lumineux, interceptant Katje au passage. Katje tressauta à peine quand le projectile la traversa de part en part[10] ; elle regarda Laura d’un air intrigué et s’effondra à genoux.
Puis le second half-track fit une embardée lorsque quelque chose l’atteignit à la hauteur de l’essieu avant ; il partit en tonneaux dans un nuage de fumée, tandis que les balles sifflaient de toutes parts. Laura se glissa vers l’endroit où Katje gisait affalée. Katje porta les deux mains à son abdomen et les retira couvertes de sang ; alors elle regarda Laura, semblant enfin comprendre, avant de s’allonger sur le plancher du camion, maladroitement, précautionneusement.
Ils étaient en train de tuer les soldats dans le premier camion. Elle les entendit mourir. Ils ne semblaient pas riposter, tout s’était passé trop vite, avec une rapidité mortelle, en l’espace de quelques secondes. Elle entendit un tir de mitrailleuse balayer la cabine de leur propre véhicule, le verre qui volait en éclats, l’élégant cliquetis du métal perforant le métal à une vitesse supersonique. Une nouvelle rafale griffa le plancher de bois du plateau, projetant gaiement des esquilles comme autant de confetti meurtriers. Et de nouveau, le balayage en sens inverse, le bon vieux truc du coup d’épée en travers du tonneau, des balles grosses comme le pouce perforant les ridelles sous les montants de la bâche dans le joyeux tintamarre des impacts.
Silence.
D’autres détonations, proches, à bout portant. Des coups de grâce.
Une main noire étreignant un fusil passa au-dessus de l’abattant arrière. Une silhouette en lunettes couvertes de poussière, le visage drapé d’une étoffe bleu sombre. L’apparition les considéra toutes les deux et murmura dès paroles inintelligibles. Une voix masculine. L’homme voilé sauta par-dessus l’abattant, atterrit à quatre pattes et pointa son arme sur Laura. Celle-ci, figée, se sentait invisible, gazeuse, réduite à la seule prunelle de ses yeux.
L’homme voilé cria, agita un bras à l’extérieur du camion. Il portait une cape bleue et une robe en laine et sa poitrine était bardée de sacs de cuir noirci suspendus à des cordelettes. Il avait également une bandoulière de cartouches et un coutelas incurvé presque aussi grand qu’une machette ; ses pieds nus et calleux étaient chaussés d’épaisses sandales maculées de crasse. Il puait comme une bête sauvage, diffusant l’odeur musquée de jours de sueur et de survie dans le désert.
Quelques instants s’écoulèrent. Katje émit un bruit étranglé. Ses jambes tressaillirent à deux reprises, ses paupières se fermèrent, ne laissant voir qu’une mince bordure de blanc. Le choc.
Un autre homme voilé apparut à l’arrière du camion. Il avait les yeux dissimulés par des lunettes teintées et portait à l’épaule un lance-roquettes. Il le braqua sur le camion. Laura le fixa, vit le reflet d’une lentille, réalisa soudain qu’il s’agissait en fait d’une caméra vidéo.
« Hé… » fit-elle. Elle s’assit et montra ses mains liées à la caméra.
Le premier maraudeur toisa le second et dit quelque chose, une longue et fluide litanie de polysyllabes. L’autre acquiesça et baissa sa caméra.
« Pouvez-vous marcher ? demanda-t-il.
— Oui, mais mon amie est blessée.
— Sortez, alors. » D’une main, il rabattit la ridelle arrière. Elle grinça, les balles l’avaient voilée. Laura rampa dehors en vitesse.
L’homme à la caméra examina Katje. « Elle est en mauvais état. Va falloir qu’on la laisse.
— C’est une otage. Azanienne. Elle est importante.
— Eh bien, les Maliens la recoudront.
— Non, certainement pas, ils vont la tuer ! Vous ne pouvez pas la laisser mourir ici ! C’est un médecin, elle travaille dans les camps ! »
Le premier maraudeur revint au trot ; il portait la ceinture du chauffeur mort, avec une rangée de balles et un anneau de clés. Il étudia les menottes de Laura d’un œil expert, choisit la bonne du premier coup et les déverrouilla. Il lui présenta menottes et clé avec une discrète révérence, la main élégamment posée sur le cœur.
D’autres brigands du désert – deux douzaines peut-être – étaient en train de piller les camions détruits. Ils pilotaient de frêles buggies gros comme des jeeps, tout en tubes, câbles et rayons. Les véhicules bondissaient, agiles et silencieux comme des bicyclettes ; on n’entendait que le crissement des roues en treillis métallique et un léger grincement de ressorts. Leurs pilotes étaient drapés dans leur cape et leur voile. Ça leur donnait une allure énorme, boudinée, spectrale. Ils étaient juchés sur une selle posée au-dessus de leur cargaison empilée et ficelée sous une bâche.
10
La traduction originale est « Katje tressauta à peine quand la couture la traversa de part en part », la VO est « Katje jumped just a bit as the line of stitching crossed her ». La phrase étant incompréhensible, elle a été corrigée en « Katje tressauta à peine quand le projectile la traversa de part en part. »