Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
— Et vous, vous avez une réponse ?
— On s’accroche et on attend un miracle – on sauve tous ceux qu’on peut… On obtenait quelques résultats dans le camp, je crois, avant que le FAIT s’en empare. Ils m’ont capturée mais le reste de notre corps a pu s’échapper. On a l’habitude des raids… le désert grouille de scorpions.
— Étiez-vous stationnés au Mali ?
— Au Niger, en fait, mais c’est tout à fait formel. Il n’y a pas d’autorité centrale. Quasiment que des chefs de guerre coutumiers dans l’arrière-pays. Le Front tribal Fulani, les Forces fraternelles Sonraï, toutes sortes de bandes armées, de brigands, de milices. Le désert en est plein. Plus toute la machinerie du FAIT.
— Comment ça ?
— C’est leur méthode de travail favorite : par télécommande. Dès qu’ils ont localisé les bandits, ils attaquent avec des avions robots. Ils vont les pilonner dans le désert. Comme des hyènes d’acier qui tueraient des rats.
— Mon Dieu.
— Ce sont des spécialistes, des techniciens. Ils ont appris pas mal de choses au Liban, en Namibie, en Afghanistan. Entre autres, comment combattre les gens du Tiers Monde sans leur fournir l’occasion de vous toucher. Ils ne les regardent même pas, sinon via leurs écrans d’ordinateur. »
Laura, avec un frisson, reconnut la méthode. « C’est tout à fait eux… J’ai assisté exactement à cela à la Grenade. »
Selous acquiesça. « Le président malien a jugé qu’ils avaient fait du bon boulot : il les a pris comme gardes du palais. Résultat : il est devenu leur pantin. Je crois bien qu’ils le droguent.
— J’ai vu le type qui dirige la Grenade. Je parie que ce président malien n’existe même pas. Ce n’est sans doute rien de plus qu’une image sur un écran et quelques discours préenregistrés.
— Ils sont capables de faire une chose pareille ?
— Les Grenadins, en tout cas – j’ai vu leur premier ministre se volatiliser sous mes yeux. »
Selous pesa la remarque. Laura le voyait bien à ses traits ; elle était en train de se demander si Laura était folle ou bien si c’était elle ; ou bien encore si le monde limpide de la télévision était en train de concocter quelque truc horrible et sombre au tréfonds de ses recoins magiques, « C’est comme s’ils étaient des magiciens, dit-elle enfin, et nous de simples mortels.
— Ouais », dit Laura. Elle leva deux doigts. « Mais nous, on a la solidarité, quand eux sont occupés à s’entre-tuer. »
Selous rit.
« Et on va gagner, en plus. »
Elles se mirent à parler des autres. Laura en avait depuis longtemps mémorisé la liste. Marianne Meredith, la correspondante de télévision, avait été l’âme de leur mouvement. C’était elle qui avait inventé – ou peut-être les connaissait-elle déjà – les meilleures méthodes pour faire passer les messages. Lacoste, le diplomate français, était leur interprète – ses parents avaient été des émigrés africains et il connaissait deux des trois langues tribales du Mali. Les Maliens avaient torturé les trois agents de Vienne. L’un d’eux avait été retourné, les deux autres, ils les avaient relâchés ou plus probablement abattus. Steven Lawrence s’était fait enlever dans un camp de l’Oxfam. Les camps subissaient souvent des raids – c’étaient de véritables greniers à prom, la principale ressource alimentaire pour des millions de Sahariens. Le marché noir de la protéine monocellulaire constituait l’activité économique essentielle de la région – le « gouvernement » mauritanien, par exemple, n’était guère plus qu’un cartel de la prom. Des subsides étrangers, quelques mines de potasse, une armée : c’était la Mauritanie.
Le Tchad était aux mains d’une bureaucratie malsaine d’assistés, une infime minorité d’aristocrates dont les hommes de main vidaient périodiquement leurs chargeurs sur les foules affamées. Le Soudan était dirigé par un musulman fanatique et cinglé qui consultait les derviches pendant que les usines partaient à vau-l’eau et que les aéroports se fissuraient, explosaient.
L’Algérie et la Libye étaient des États à parti unique, plus ou moins organisés dans les provinces côtières mais en proie à l’anarchie tribale à leurs confins sahariens. Le gouvernement éthiopien était maintenu à bout de bras par Vienne ; il était en fait aussi fragile qu’un bouquet de fleurs séchées, et assiégé en permanence par une douzaine de « fronts d’action » implantés dans les campagnes.
Tous tiraient leur venin de l’héritage létal du siècle précédent : un tonnage ahurissant d’armements démodés, bradés d’un gouvernement à l’autre à des prix sacrifiés. D’Amérique au Pakistan, des moudjahidin à un groupe dissident somalien dont le seul mérite était un goût immodéré pour le martyre. De Russie à un groupe de gros bras marxistes aux yeux exorbités tirant sur tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un intellectuel bourgeois… Des milliards en aide avaient été déversés de la sorte sur les régions subsahariennes, enfermant définitivement les gouvernements dans l’étrange et perverse spirale dette/avidité. Tandis qu’empirait la situation et qu’il fallait de plus en plus d’armes pour maintenir l’« ordre », la « stabilité » et la « sécurité nationale », le monde extérieur poussait avec cynisme un soupir de soulagement en voyant tous ces vieux stocks de ferraille mortelle distribués à ces gens si manifestement désireux de gaillardement s’entre-tuer au plus vite…
À midi, le convoi s’arrêta. Un soldat leur donna de l’eau et de la bouillie. Ils étaient à présent dans le Sahara – ils avaient roulé toute la journée. Le chauffeur leur détacha les jambes. Il n’y avait nulle part où fuir. Plus maintenant.
Laura sauta du camion sous la chape d’un soleil de plomb. Une brume de chaleur distordait l’horizon, perdant le convoi au milieu d’une arène vibrante de roches rouges craquelées. Un convoi formé de trois camions : le premier transportait des soldats, le second l’équipement radio, le troisième était le leur. Enfin, les deux half-tracks pour fermer la marche. Personne ne descendit de ces derniers véhicules, personne n’alla porter à manger à leur équipage. Laura commençait à soupçonner qu’ils en étaient dépourvus. C’étaient des robots, de grosses versions carnivores du banal taxi-bus.
Le chatoiement du désert était fascinant. Elle se sentait prise d’un désir hypnotique de courir s’y jeter, plonger vers l’horizon d’argent. Comme si elle pouvait sans douleur se dissoudre dans le paysage infini, disparaître, comme la glace se sublime en ne laissant derrière elle qu’une pensée pure, qu’un souffle de cyclone.
Trop de temps entre les murs d’une cellule. L’horizon était étrange, il l’attirait, comme s’il cherchait à lui extirper l’âme par la pupille de ses yeux. Son crâne s’emplit d’étranges palpitations annonciatrices d’insolation. Elle se soulagea en vitesse et regrimpa s’abriter sous la bâche.
Ils roulèrent tout l’après-midi, toute la soirée. Il n’y avait plus de sable, ce n’étaient que diverses variétés de substrat rocheux, pulvérisé et d’aspect martien. Des kilomètres de silex cuit à cœur, pendant des heures et des heures, puis des crêtes de grès beige et gris, de plus en plus mornes. Ils croisèrent un autre convoi militaire dans l’après-midi et, à un moment, un avion traversa au loin l’horizon sud.
À la nuit tombée, ils quittèrent la route, disposèrent les camions en cercle. Les soldats plantèrent des pieux métalliques, des pitons dans les roches tout autour du camp. Des moniteurs, estima Laura. Ils mangèrent à nouveau puis le soleil se coucha, inquiétant crépuscule de désert qui embrasa l’horizon de flammes rosées. Les soldats leur donnèrent à chacune une couverture militaire en coton et elles remontèrent dormir dans le camion, allongées sur les bancs, un pied entravé, pour les empêcher sans doute de se jeter sournoisement sur un soldat dans le noir et de le lacérer à coups d’ongles.